En rentrant à l'hôpital, le premier mouvement de Sophie fut de courir à
sa mère. Celle-ci, un peu souffrante, gardait la chambre, et sommeillait
sur sa chaise longue lorsque sa fille entra. Sophie s'approcha tout
doucement, et resta immobile devant la chère endormie.
Les traits purs de Nadia s'étaient transformés peu à peu dans la lutte
des années; le visage souriant s'était fait sérieux, un grand pli creusé
par la douleur allait maintenant des yeux à la bouche, et bien des
larmes avaient coulé par là; les cheveux bruns toujours lourds et
magnifiques s'étaient presque par moitié marbrés de fils d'argent. Ce
n'était plus Nadia Roubine, c'était madame Korzof, veuve, épuisée par la
vie, et peut-être aussi en ces derniers temps par le chagrin d'avoir à
souffrir dans ses enfants...
Sophie en la regardant sentit mille émotions passer dans son âme. Elle
se ressouvint de sa mère au temps de sa jeunesse, et de sa joie lorsque,
toute jeune femme encore, elle jouait avec son fils et sa fille dans les
allées de Spask, lorsqu'elle les conduisait à ces bals d'enfants
fréquents en Russie, où les mères jouissent de plaisirs si frais et si
délicats, en voyant se développer sous leurs yeux les grâces enfantines
de leurs chers petits. Nadia était tout autre, dans ce temps-là...
Un souvenir plus récent lui vint à la mémoire: peu de jours avant que
l'épidémie meurtrière se déclarât à Pétersbourg, M. et madame Korzof
étaient allés à une grande réception chez un haut personnage; Sophie
voyait encore devant elle l'apparition radieuse de sa mère, vêtue d'une
somptueuse étoffe de soie blanche aux plis magnifiques, parée de tous
ses diamants, qui brillaient à son cou et dans ses cheveux, dont rien à
cette époque n'altérait la couleur riche et sombre.
Trois ans à peine s'étaient écoulés depuis lors, et c'était une autre
femme qui dormait sous les yeux de Sophie... La douleur avait fait son
oeuvre, et Nadia porterait à jamais la marque indélébile de la
souffrance, plus impitoyable encore que celle du fer rouge.
La jeune fille, pénétrée d'un respect profond, d'un indicible regret, se
laissa glisser à genoux près de la chaise longue, la tête entre ses
mains, en disant tout bas:
--Ô ma mère!
Nadia fit un léger mouvement et ouvrit les yeux; le regard de sa fille,
chargé de larmes, rencontra le sien.
--Tu étais là? fit-elle en se soulevant sur le coude.
--Je vous regardais dormir. Ô maman! j'ai été folle et bien coupable...
Je vous ai fait de la peine, mais si vous pouviez voir dans mon coeur
combien je le regrette!...
Nadia fut prise de frayeur. Qu'avait-il pu se passer pour que sa fille
fût ainsi domptée et soumise? Aucun malheur, au moins? Sophie répondit,
non à ses paroles, mais à l'interrogation contenue dans son regard:
--Il n'est rien arrivé, maman; seulement, au Gostinnoï Dvor, pendant que
j'attendais Marthe, qui faisait une emplette, ce... cet homme s'est
approché de moi.
Nadia s'assit sur la chaise longue et se pencha vers sa fille pour la
mieux voir:
--Il m'a demandé si j'étais l'héritière directe de mon grand-père; j'ai
répondu que oui, naturellement; alors...
--Alors? répéta Nadia, qui ne respirait plus.
--Alors, il m'a dit de m'en aller avec lui, et il m'a mis la main sur le
bras... Ô maman! fit la jeune fille avec un cri d'horreur, je ne sais
pas ce qui s'est passé en moi; j'ai senti un tel dégoût, une telle
humiliation, que je ne croyais pas pouvoir me tenir debout; je suis
entrée dans le magasin, où j'ai trouvé Marthe...
--C'est tout? demanda Nadia, qui tenait les deux mains de sa fille.
--C'est tout. Non, maman, je ne pourrai jamais vous dire ce que j'ai
ressenti. Quelle honte! quelle chute! Moi qui croyais planer si haut! Il
est donc possible que des hommes veulent épouser une femme rien que pour
son argent? Et puis, me proposer de m'en aller avec lui! Il croyait donc
vraiment que je pouvais le faire? Il y a des femmes qui s'en vont, comme
cela, avec un homme qu'elles ne connaissent pas, qui quittent leur
famille et leur maison?...
--Tout cela existe, mon enfant, dit Nadia avec douleur; cela existe même
dans le monde où nous vivons; mais, chez nous, un vernis de politesse et
de bienséance recouvre les vices et les fautes; tu dois trouver que
c'est un mal, et moi, je te dis que c'est un bien. Un homme de notre
monde, si intéressé qu'il fût, aurait pris la peine de se faire bien
venir de toi, il eût été prudent dans ses questions et eût semblé
délicat dans sa manière de te parler, et jamais il ne t'aurait infligé
l'outrage que tu as si vivement senti. La société est pleine de coureurs
de dot, et la moitié des mariages se fait ainsi; mais quand on aime, il
n'y a que demi-mal, parce que l'on pardonne tout à celui qu'on aime...
Te souviens-tu que ce que je blâmais en toi, c'était précisément de
vouloir épouser cet homme sans l'aimer, par suite de ta fausse notion du
devoir?
Sophie inclina la tête en signe d'affirmation.
--Vois-tu, ma fille, continua madame Korzof, le devoir est ce qu'il y a
de plus sacré au monde; nul ne lui a fait plus de sacrifices que moi...
Elle s'arrêta; les yeux perdus devant elle, elle voyait sans doute
flotter l'image de Dmitri, qu'elle avait sacrifié d'avance au grand
devoir d'humanité. Elle reprit presque aussitôt:
--Le devoir, je lui ai tout donné: ma position, ma fortune, mon mari,
jusqu'à l'amour de ma fille; car je te l'affirme, Sophie, je n'aurais
jamais fléchi, ni devant tes prières, ni devant ta froideur. Le coeur
déchiré, j'aurais résisté toujours.
Sophie baisa pieusement la main de sa mère.
--Et maintenant, je vais te dire le fond de ma pensée, reprit madame
Korzof. Je n'ai pas rêvé pour toi un mariage aristocratique: ce serait
en désaccord avec les principes de toute ma vie; mais je voudrais te
voir heureuse, aimée, appréciée par un homme digne de toi. Regarde
autour de toi, ma fille; je n'imposerai jamais personne à ta préférence;
mais si tu regardes attentivement, dans notre milieu intelligent,
honnête et bien élevé, tu trouveras certainement celui qui t'est
destiné. Je ne désire pas qu'il soit riche, Sophie, je préfère qu'il
soit pauvre, mais je voudrais qu'il eût l'amour du travail et le respect
de l'honneur.
Elle se tut; Sophie attendait un nom... elle ne le dit pas. Prenant dans
ses bras cette fille chérie qui lui était rendue, elle la couvrit de
caresses, que celle-ci reçut avec un mélange de reconnaissance, de
tendresse et de regret.
Pendant bien des mois, cette pensée de regret pour le chagrin qu'elle
avait causé à sa mère se mêla à son existence et assombrit sa jeune
gaieté. De ce jour, Sophie fut une autre personne. Elle avait reçu la
première grande leçon du destin, et on n'oublie jamais celle-là.
Marthe n'avait fait aucune question, Sophie ne fit aucune confidence; le
nom de Stepline lui paraissait désormais impossible à prononcer. Il y a
des choses qui vous affligent, et si douloureux qu'en soit le souvenir,
on peut s'y reporter par la pensée; mais il y en a d'autres qui vous
humilient, et celles-là, on ne peut y songer sans une souffrance aiguë
plus pénible que le chagrin même.
Mais madame Korzof avait instruit sa jeune amie de ce qui s'était passé;
pleine de pitié pour Sophie, presque reconnaissante à Stepline de s'être
montré si à propos sous son véritable jour, Marthe était redevenue gaie
comme autrefois. C'est elle qui animait de sa paisible joie les repas de
famille, où la gêne avait présidé si longtemps, et chacun dans son coeur
lui savait gré de sa bonté souriante.
Volodia ne parlait plus de partir; avait-il causé avec Marthe? lui
avait-elle révélé le secret du changement de Sophie? C'était un secret
entre le frère et la soeur. Mais, tout en montrant la plus grande
prudence vis-à-vis de la jeune fille, dont il craignait de blesser
l'ombrageuse fierté, il avait repris près d'elle l'attitude
d'affectueuse confiance qui avait fait si longtemps la joie de leur vie.
Cependant, il lui parlait peu et évitait de se trouver seul avec elle.
Les jours allongeaient sensiblement; déjà l'on avait cessé de dîner à la
lumière des lampes, et bien que le mois d'avril fût, comme toujours en
Russie, le mois des aigres bises et des tourbillons de poussière, une
certaine joie se faisait sentir dans ces longues journées de soleil et
de ciel bleu.
Pierre remontait un jour, vers six heures, la Perspective Nevsky; il
rentrait à l'hôpital, après une journée de travail à la Bibliothèque,
couronnée d'une petite flânerie, et marchait d'un pas élastique, car il
se sentait le coeur léger. Tout à coup, levant la tête, il aperçut devant
lui, à quelque distance, la silhouette un peu massive de Nicolas
Stepline. Pierre eût voulu l'éviter; mais son camarade l'attendait d'une
façon si évidente que reculer semblait impossible. Il fit donc quelques
pas en avant. Stepline ne bougea pas. Quand ils furent l'un près de
l'autre, ils se saluèrent sans se toucher la main. Pierre était
embarrassé, l'autre ne broncha pas. Peu de gens passaient à cette heure.
--Comment vas-tu? dit l'honnête Korzof, ne sachant quelle conduite
tenir. Au fond de lui-même, il méprisait son ancien ami, mais sa bonne
éducation lui imposait le devoir de le cacher.
--Je vais parfaitement bien, répondit Nicolas d'un air très-calme. Vous
autres aristocrates, vous êtes gens de parole, en vérité!
Pierre se sentit comme un cheval généreux enveloppé d'un coup de fouet.
--Et vous autres roturiers, dit-il en se maîtrisant, vous avez une
singulière manière de comprendre l'honneur.
--Moi? Je n'ai rien à me reprocher; c'est ta soeur qui avait promis?...
--Je vous défends de prononcer le nom de ma soeur, entendez-vous? s'écria
Pierre hors de lui. Ma soeur est une honnête et pure enfant; vous êtes un
misérable à l'âme vile et intéressée; vous n'avez pour elle aucun
sentiment généreux, mais seulement la soif de l'argent.
--Faux frère, dit Stepline entre ses dents, faux, frère qui trahis ses
croyances...
Pierre mesura du regard l'homme qu'il avait devant lui, et soudain se
calma.
--Je ne trahis rien, dit-il avec dédain. Vous avez voulu m'initier à je
ne sais quels principes que vous n'êtes même pas en état de comprendre.
Il y a des hommes qui y croient, qui se font tuer pour eux: fausses ou
vraies, ils se sacrifient pour leurs idées; mais vous n'êtes pas de
ceux-là. Vous avez abusé de mon amitié pour vous introduire chez nous;
pour tourner la tête--non le coeur, Dieu merci! d'une pauvre enfant dont
les pensées généreuses se faisaient vos complices. Vous êtes un
misérable. Si nous avions été pauvres, vous n'auriez eu aucune amitié
pour nous. C'est vous qui êtes un faux frère, et je vous renie.
--Très-bien, fit Stepline en tournant les talons. Pierre l'arrêta par la
manche de son paletot.
--Tenez-vous à l'écart, lui dit-il, ne vous présentez pas sur notre
route: j'ai une vieille dette à vous payer. Il y a bien des années,
abusant de ce que j'étais un honnête enfant bien élevé, vous m'avez
frappé sans provocation, pour le méchant plaisir de faire le mal; ce
coup de baguette, je ne vous l'ai pas rendu... Ne passez jamais sur mon
chemin, car je vous payerais à la fois ma vieille offense et la
nouvelle!
Stepline lui jeta un regard haineux. Si c'eût été la nuit, dans un
endroit désert, peut-être Pierre eût-il payé cher cette imprudente
sortie; mais le soleil envoyait ses rayons dorés par-dessus les maisons,
quelques équipages roulaient sur le pavé, les boutiques étaient
ouvertes; un agent de police, les mains derrière le dos, regardait à
quelques pas de là deux chiens qui jouaient ensemble...
--Adieu, dit Stepline, en tournant le dos à son ancien ami.
Pierre marchait déjà à grands pas vers l'hôpital. Sur le seuil il
rencontra Volodia, qui rentrait de son côté.
--Je viens de dire son fait à Stepline, fit-il, les yeux encore
brillants de sa récente colère.
--Ah! fit Volodia, dont les joues se colorèrent, c'est très-bien. Pas de
querelle?
--Non, des vérités tout simplement. Ah! mon cher ami, je me sens mieux!
J'avais cela sur le coeur depuis trop longtemps.
Ils passèrent paisiblement ensemble sous la grande porte qui accueillait
toutes les misères; ils entrèrent dans cette demeure, construite par
Nadia et Dmitri, dans le généreux épanchement de leurs jeunes années, et
tout à coup Pierre se sentit saisi de respect.
--C'est pourtant mon père qui a fait cela, dit-il à Volodia, parlant à
voix basse comme dans une église.
--Oui, c'est ton père, et ceci n'est que la preuve visible de son oeuvre,
mais son oeuvre est autrement grande et durable. Ces pierres
s'écrouleront un jour, mon ami, car tout s'en va en ruine, sous la main
du temps: l'oeuvre impérissable, c'est le bien que nous faisons, ce sont
les malades guéris, les coeurs consolés, la lumière du devoir et du
sacrifice répandue à flots dans les âmes. Voilà ce qui survit à nos
corps, ce qui plane au-dessus des siècles. Le nom de tes parents sera
oublié depuis longtemps, Pierre, que la semence immortelle de
reconnaissance et d'amour déposée dans les esprits qui ont subi leur
influence, portera pourtant à jamais des fruits magnifiques.
Moi aussi, je suis le fils de leur pensée, je leur dois tout ce qui est
bon et élevé dans mon âme, et le fardeau de ma reconnaissance m'est doux
à porter!
La lumière du soir inondait le porche où ils se tenaient debout.
Derrière eux le vaste escalier paraissait sombre.
--Vois-tu, Pierre, c'est la vie, reprit le jeune homme en franchissant
le seuil; d'un côté tout est noir, si nous le comparons à la lumière du
bonheur qui nous aveugle; lorsque nous avons rêvé ou cru atteindre
quelque joie, lorsque l'enthousiasme de la vertu nous a illuminés de sa
flamme et qu'après ces moments-là nous nous retournons vers l'existence
ordinaire, nous nous sentons glacés et assombris, car la vie est faite
de luttes et de soucis. Mais peu à peu nos yeux s'accoutument, et nous
nous apercevons que nous y voyons clair; c'est la même lumière qui
pénètre partout; seulement au lieu d'y venir comme un rayon qui illumine
et réchauffe, elle y pénètre tamisée et mesurée... Hélas! on ne peut pas
toujours vivre en plein soleil! Heureuses les âmes qui se contentent de
ce jour paisible, auquel on peut travailler et remplir son devoir.
Remplir son devoir, n'est-ce pas là le but et le moyen de l'existence?
Ils montaient lentement l'escalier, et s'étaient arrêtés devant un large
vitrage situé au nord qui éclairait la vaste enceinte d'un jour égal et
paisible. Pierre tendit à Volodia ses bras pleins de force et de vie:
--Mon frère! lui dit-il en l'étreignant.
Au-dessus d'eux, à l'étage supérieur, se dessina la forme élégante de
Sophie. Le bruit contenu des voix l'avait avertie de leur présence, et
surprise de les entendre parler si longtemps sans les voir, elle venait
à leur rencontre. Légèrement penchée en avant, elle les regardait, avec
une émotion étrange.
Lorsque Pierre tendit les bras à son ami, elle sentit son coeur bondir
dans sa poitrine comme si elle avait voulu partager cette effusion de
tendresse. Les paroles de Volodia étaient allées jusqu'au fond de son
âme; oui, ce jeune homme avait été leur frère, le frère aîné, celui qui
conseille, soutient, parfois réprimande. Que de fois, pendant qu'elle se
révoltait sous le blâme pourtant si mesuré de ce jeune censeur,
n'avait-elle pas senti en elle-même qu'il avait raison, et que la
sagesse la plus désintéressée dictait seule ses paroles!
--Tu étais là? fit Pierre en abordant sa soeur.
--Oui, dit-elle, pendant que son regard se reposait sur Volodia, qui
s'était détourné.
--Tu as entendu ce qu'il disait?
--Oui.
Pierre regarda Sophie, et lui serra la main. L'âme encore trop pleine de
l'émotion qu'il venait d'éprouver, il ne pouvait s'épancher en paroles.
Quand ils entrèrent dans la salle à manger, Nadia les accueillit avec ce
doux reproche:
--Comme vous rentrez tard, mes enfants!
--Nous n'avons pas perdu notre temps, ma mère! répondit Pierre en lui
baisant la main.
Une joie divine et paisible semblait flotter sur eux; depuis la mort du
père, jamais la famille ne s'était sentie si étroitement unie dans tous
ses membres. Pour la première fois, Nadia, en regardant ces quatre têtes
groupées sous sa protection, comprit que malgré son deuil éternel, elle
pouvait encore être heureuse.
Les jours passaient, calmes et doux, sous l'influence salutaire de cette
paix retrouvée. Par sa tendresse et sa soumission, Sophie s'efforçait de
prouver à sa mère combien elle était loin de ses anciennes erreurs, et
elle y parvenait sans peine, car madame Korzof lisait désormais dans
l'âme de sa fille comme en un livre ouvert. Volodia n'avait plus fait
d'allusions à son départ, et personne ne lui en avait reparlé. Marthe
elle-même n'osait aborder ce sujet, bien qu'elle vît souvent son frère
silencieux et concentré.
Aux premiers jours de l'hiver, cependant, il annonça tout à coup son
intention d'aller passer un an à l'étranger. C'était un soir, Sophie
venait de quitter le piano, qui vibrait encore, et Nadia, assise dans
l'ombre, pour ménager ses yeux qui avaient tant pleuré, se reposait en
rêvant des fatigues du jour.
--Vous voulez partir? dit-elle, soudain ramenée à la réalité.
--Oui, j'ai été trop heureux ici; vous m'avez épargné les peines et les
luttes de la vie, répondit-il, en portant à ses lèvres la main de sa
bienfaitrice. Je ne connais ni la solitude, ni le travail acharné, qu'on
prend corps à corps, pour l'obliger à vous servir... Je ne serai
vraiment un homme que lorsque j'aurai goûté de ce pain-là!
--Je ne puis vous blâmer, fit lentement Nadia, en posant sa main sur la
tête encore inclinée du jeune homme, comme si elle voulait le bénir;
vous avez raison, sans doute; mais vous allez laisser un grand vide
parmi nous... Je m'étais figuré que vous seriez toujours là... Enfin, la
consolation, c'est de penser que vous reviendrez. N'oubliez jamais,
Volodia, que votre place est ici, près de mon fils, près de moi...
Le regard de madame Korzof erra autour du salon. Marthe ne disait rien;
prévenue par son frère dans le courant de la journée, elle avait eu le
temps de laisser s'épancher le premier flot de son chagrin. Sophie
s'était assise devant un livre et ne semblait pas avoir entendu.
--Vous reviendrez, j'espère, répéta Nadia, et pour ne plus nous quitter.
Pierre se mit à faire des châteaux en Espagne. Il attendait le retour de
son ami pour innover un système d'aération inventé par lui, et
supérieur, disait-il, à tout ce que l'on avait vu jusqu'à ce jour. Le
salon fut bientôt plein de demandes et de réponses qui
s'entre-croisaient.
Quand on se fut retiré pour la nuit, Volodia entra dans la chambre de sa
soeur.
--Madame Korzof vient de me dire, fit celle-ci, que tu trouveras un
crédit à ton nom chez Rothschild, à Paris, à Londres et à Francfort, de
manière que tu puisses compléter tes études sans le moindre souci
matériel.
--Je la reconnais bien là! dit Volodia avec une profonde
reconnaissance. Elle est et sera toujours la même; mais Marthe, je ne
veux pas me servir de son argent. J'ai fait quelques économies en
donnant des répétitions...
--Moi aussi, interrompit la bonne soeur; tiens, je les comptais
justement. Voilà cinq ans que je mets de côté pour ce jour!
Elle lui montrait avec orgueil le trésor amassé par elle, au prix des
heures de leçons si souvent ennuyeuses et toujours fatigantes.
--J'accepte, ma soeur chérie, mon autre mère, répondit Volodia, les yeux
pleins de larmes. C'est toi qui m'as fait ce que je suis, par ta
vigilance d'abord, par ta tendresse ensuite...
--C'est moi, soit, et puis nos protecteurs, fit remarquer doucement la
modeste Marthe.
--Ah! certes, soupira le jeune homme; mais si madame Korzof n'avait pas
admiré ton courage et ta patience, quand tu jouais du piano pour faire
danser, afin de pouvoir payer mes dépenses, je ne sais trop ce que nous
serions à présent l'un et l'autre. Laisse-moi dire et penser, ma soeur
chérie, que je dois à tes vertus la carrière qui est ouverte devant moi!
Marthe avait bien envie de dire encore quelque chose, mais elle se tut,
après mûre réflexion.
Le départ de Volodia ne se fit pas attendre; quelques jours après, il
quitta l'hôpital, où la vie s'était jusque-là concentrée pour lui.
Sophie lui dit adieu comme les autres, avec la même sollicitude
affectueuse, et il partit le coeur lourd, comme quelqu'un qui laisse
derrière lui le meilleur de sa vie.
L'année se prolongea, et finit par faire dix-huit mois. Lorsqu'il
revint, Volodia n'était plus le jeune homme frêle qui avait quitté jadis
si tristement ses amis; pendant son absence, il avait appris à connaître
le prix de la vie, celui du temps, et mille autres choses qu'on
n'acquiert qu'à ses propres dépens. Il rapportait les matériaux d'un
livre, où il espérait poser les bases d'une expérimentation nouvelle.
C'était un homme, maintenant, un homme capable de remplir un rôle
sérieux dans la vie.
Il trouva madame Korzof telle qu'il l'avait quittée; elle continuait
désormais une carrière de devoirs, où elle avait fini par trouver des
joies.
Son cher absent n'était jamais loin de sa pensée; à toute heure du jour,
on la voyait s'arrêter comme si elle écoutait ou regardait un être
invisible, qu'elle seule discernait.
--Maman parle avec mon père! disait tout bas Sophie, en posant un doigt
sur ses lèvres. Et c'était vrai. Nadia interrogeait dans ses perplexités
celui qui avait eu pendant si longtemps le secret de toutes ses pensées,
et il lui répondait, car jamais ils n'avaient différé d'avis sur le
devoir et la conscience; elle n'avait qu'à chercher au fond d'elle-même
pour y trouver la réponse de son mari.
Pierre était devenu un garçon sérieux, quoiqu'il eût besoin à son tour
de cette discipline indispensable de la vie solitaire; il n'avait pas
voulu quitter l'hôpital avant le retour de Volodia, craignant de laisser
prendre en son absence trop de liberté aux jeunes gens qui s'y
trouvaient employés.
--À mon tour! dit-il joyeusement, lorsque le premier feu croisé des
demandes et des réponses se fut un peu calmé. Je vais prendre aussi mon
vol, et vous verrez si je ne vous rapporte pas des idées, des idées, à
les remuer à la pelle!
--À propos, fit Volodia, et ton système d'aération?
--Je t'ai attendu un an et un jour, mon cher ami, comme on fait pour les
objets perdus, et puis je l'ai essayé tout seul.
--Il va?
--Pas le moins du monde! Ça ne vaut rien du tout!
Il riait de si bon coeur que tout le monde fit chorus.
Le lendemain, comme Volodia entrait dans la salle à manger, pour le thé
du matin, il trouva Sophie seule devant le plateau. La veille, ils
avaient à peine échangé quelques paroles affectueuses, et il ressentait
l'impression étrange que, bien que lui ayant parlé, il ne l'avait pas
vue. Elle l'accueillit avec un sourire, et il s'assit près d'elle.
Pendant qu'elle lui préparait son verre de thé, il la regardait
attentivement. Elle était peut-être moins jolie qu'elle n'avait été
quelques années auparavant, dans la fleur de la seizième année, mais
combien son visage avait pris de gravité douce! Elle aussi avait eu sa
part de trouble et de chagrin; elle était sortie de la lutte avec
elle-même triomphante et reposée, comme ceux qui connaissent le prix des
joies du devoir.
--Enfin, dit-elle, vous voilà revenu! J'espère bien que vous ne nous
quitterez plus!
Elle lui présentait le verre, et la cuiller d'argent fit entendre un
léger cliquetis. Il le prit de sa main, et le posa devant lui.
--J'ai beaucoup débattu cette question avec moi-même, dit-il gravement;
pendant que Pierre sera absent, je ne peux évidemment pas songer à
abandonner l'hôpital; mais quand il sera revenu...
Le visage de Sophie s'était couvert de rougeur. Il la regarda, et vit
qu'il s'était cru plus fort qu'il ne l'était en réalité. Il avait pu
vivre loin d'elle, avec l'espoir, de la revoir, mais s'il fallait
s'exiler maintenant... Voilà donc à quoi avait servi son sacrifice! Il
se retrouvait au même point exactement que dix-huit mois plutôt! Elle
prit la parole, et sa voix émue avait quelque chose de particulièrement
touchant.
--Les absences ont du bon, dit-elle, parce qu'elles vous font apprécier
les absents... Est-ce vrai?
Volodia s'inclina en signe d'assentiment.
--Par exemple, continua-t-elle, quand vous étiez là, je ne voyais en
vous que le mentor sévère; quand vous avez été parti, je ne saurais dire
combien l'ami m'a manqué...
Elle se tut. Il attendait qu'elle continuât; après un léger effort, elle
reprit:
--J'ai eu de grands torts envers vous, reprit-elle, et pendant de
longues années: c'est pendant votre absence que j'ai fait toutes ces
découvertes; j'attendais votre retour avec impatience pour...
Elle s'arrêta encore une fois.
--Pour...? répéta Volodia avec un sourire encourageant.
--Pour vous prier de me le pardonner, fit-elle en baissant la tête.
--Je ne vous en ai jamais voulu, dit-il gravement, et vos paroles
d'aujourd'hui me remplissent d'une joie profonde. Vous êtes maintenant
ce que vous deviez être, la digne fille de vos parents...
--Oh! non, fit tristement la jeune fille. Je sais combien je suis
différente de ma mère... Vous souvenez-vous du temps où je la
méconnaissais?
--Je m'en souviens, dit Volodia.
Sophie rougit. Elle ne pouvait plus songer à l'erreur de sa vie sans un
sentiment de honte douloureuse, plus fort en présence du jeune homme que
devant tout autre. Il s'en aperçut, et avec sa délicatesse ordinaire, il
lui vint en aide.
--Vous n'étiez qu'un enfant dans ce temps-là, dit-il; vous aviez les
ténacités irraisonnées de l'enfance. Tout cela est bien loin maintenant;
l'avenir est plein de joies pour vous.
--La meilleure joie, dit Sophie sans le regarder, c'est l'estime de ceux
qu'on aime.
--Vous l'avez, répondit Volodia en détournant les yeux.
Sophie se pencha sur le plateau, comme si elle était devenue soudain
myope.
En ce moment, Pierre entra, et l'on parla de tout autre chose.
Quinze jours plus tard, au moment où le jeune homme fermait sa malle,
pour son départ fixé au lendemain, il vit entrer dans sa chambre
Volodia, très-pâle et visiblement troublé.
--Qu'as-tu? lui demanda Korzof avec un calme qui l'étonna lui-même.
--J'ai que... je n'avais pas suffisamment réfléchi quand je t'ai promis
de rester ici en ton absence, dit le jeune médecin; je viens te demander
de me libérer de ma promesse. Il ne s'agit pas de quitter mon service à
l'hôpital, tu le comprends bien, mais seulement de demeurer ailleurs. En
ton absence, seul sous ce toit avec ta mère et ta soeur...
--Ah! fit Pierre toujours très-tranquille; tu n'as pensé à cela
qu'aujourd'hui?
Volodia se troublait de plus en plus.
--J'y avais pensé, dit-il, mais je n'ai reconnu l'urgence que...
--C'est très-bien; tu nous prends un peu à l'improviste, mais je pense
que je vais arranger cela; ferme ma malle en attendant, voici la clef.
Il sortit, laissant son ami s'escrimer de son mieux contre un couvercle
récalcitrant, et quelques instants après il rentra, tout aussi
tranquille.
--Va dans la salle à manger, dit-il, j'ai prévenu ma mère, tu l'y
trouveras.
Ce n'était pas Nadia que Volodia aperçut en ouvrant la porte, ce fut
Sophie, qui l'attendait, debout près de la fenêtre. Il allait se
retirer, tout confus, lorsque la jeune fille l'appela.
--Venez ici, Volodia, lui dit-elle; vous voulez nous quitter?
Il la regarda avec des yeux pleins de tristesse et de reproche, puis se
détourna.
--Je ne puis faire autrement, dit-il.
--Si pourtant je vous priais de rester? fit-elle timidement.
Il leva sur elle un regard hésitant, et rencontra celui de Sophie,
plein de tendresse virginale.
--Je vous ai bien fait souffrir par mes défauts, dit-elle en rougissant;
il n'est que juste de vous offrir une compensation... restez ici, mais
restez-y en maître...
Nadia parut sur le seuil. Elle embrassa du regard les jeunes gens, et
son coeur ressentit une joie profonde, longtemps désirée, longtemps
attendue.
--Enfin! fit-elle. Il y a bien des années, Volodia, que je vous nomme
mon fils!
Le départ de Pierre fut retardé, car il voulait assister au mariage de
sa soeur. Enfin, un beau jour d'hiver, il partit joyeux, laissant près de
sa mère les jeunes gens mariés la veille. Marthe restait auprès de
Nadia, pour la distraire un peu de sa solitude relative pendant la lune
de miel.
--Je suis née tante, dit-elle; je l'ai répété toute ma vie; la
Providence le sait trop bien pour ne pas m'accorder des nièces et des
neveux.
L'hôpital a rendu à leurs familles cette année deux cents malades qui
bénissent le nom de Korzof.