XII

Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère,

de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement:

--Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.

À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde,

madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu.

--Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse

avec l'apparence du calme.

--Je vous ai demandé, ma mère, l'autorisation d'épouser Nicolas

Stepline.

--Tu l'aimes donc? s'écria Nadia, bouleversée. Sophie leva sur sa mère

ses yeux purs et limpides.

--Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de réparer une

injustice de la destinée, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas

besoin d'amour pour cela.

--Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant à elle et en la

prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit?

Est-ce que l'exemple de ton père et le mien ont jamais pu permettre à ta

pensée de concevoir l'idée d'un mariage sans sympathie, sans convenance,

sans amour! Cet être grossier, brutal, mal élevé, à côté de toi, ma

fille! Tu n'y as pas réfléchi un instant! Tu as subi une domination

intéressée, et tu t'es laissé convaincre... C'est une folie passagère,

mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons à tête reposée, et tu

comprendras...

--Ma mère, interrompit Sophie avec fermeté, je veux épouser Nicolas

Stepline. À notre époque d'inégalités sociales, c'est un devoir pour

tout être intelligent et de bonne volonté de réparer autant qu'il est en

son pouvoir les injustices de la destinée. C'est aux femmes riches

d'épouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la

cause de la civilisation et celle du peuple.

--Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains.

C'était le même langage qu'elle avait tenu jadis à son père, c'étaient

presque identiquement les mêmes paroles; elle s'en souvenait maintenant.

Des profondeurs de sa mémoire surgissait la scène du jardin de Péterhof,

où elle avait fait ce voeu téméraire... Elle avait réalisé son rêve, et

son rêve lui avait donné le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouvé sur

sa route un être noble et grand, un amour sans bornes; son rêve avait

pris corps, sans qu'elle s'abaissât; au contraire, elle l'avait fait

monter jusqu'à elle... Maintenant les mêmes chimères, les mêmes utopies

allaient-elles condamner sa propre enfant?

--Ma fille, dit-elle, tu me châties cruellement de mon imprudence. Ou je

n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans

les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir

mérité cela!

Sophie se jeta dans ses bras.

--Ma mère chérie, lui dit-elle, je t'aime et te vénère; mais ces

principes sont ceux que tu as professés toute ta vie, tu ne peux pas les

trouver mauvais aujourd'hui.

--Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia

de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.

Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la

fois.

Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui

rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami

les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si

douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup,

à la pensée de voir sa soeur unie à Stepline, il reculait intérieurement

et restait décontenancé.

--Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne

viens-tu pas à mon aide?

Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit

Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce

qui arrivait.

--Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as

approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au

moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?

Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une

émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant

que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve,

elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille.

La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout

doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.

--Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te

surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant...

--Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva

instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées

insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne

tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie,

est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de coeur?

Une rougeur subite, suivie d'une pâleur de cire, envahit le visage de

Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile.

De toutes les choses pénibles, sa mère venait de trouver celle qui lui

était le plus sensible. La nature ardente et spontanée de cette enfant

se faisait une violence extrême pour présenter l'apparence de calme qui

choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre.

--Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation générale,

voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie?

Marthe regarda son frère avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il

révéler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait

la bouche pour répondre, sa fille la prévint.

--Je n'ai rien à entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un

ton hautain; nous ne partageons pas les mêmes idées, nous ne saurions

nous comprendre.

--C'est bien, dit Nadia, froissée de cette attitude; puisque vous avez

oublié tout ce qui vous est proche et doit vous être cher, rentrez dans

votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien.

Sophie passa la tête haute au milieu de la famille consternée et

disparut sans se retourner.

--Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en réprimant un mouvement

instinctif de violence. Tu avais charge d'âme, toi aussi! S'il est vrai

que je vous aie négligés tous deux...

--Oh! ma mère! fit le jeune homme d'une voix suppliante.

Nadia l'interrompit du geste.

--S'il est vrai que je vous aie négligés, tu n'étais que plus

responsable, toi! Tu as l'âge à présent, tu sais ce que c'est que la vie

sociale, que le mariage! Ton père a parlé avec toi de ces questions de

son vivant, il ne négligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec

amertume. Comment n'as-tu pas veillé sur ta soeur?

Pierre, confus, avait baissé la tête; il la releva avec un mouvement

plein de dignité.

--Ma mère, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes

généraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la

pratique, avoir ces conséquences fâcheuses. Lorsque nous avons tous ici

dit et répété que le seul moyen de réparer les inégalités du destin

était de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et

intelligents, mais dépourvus de fortune, étaient condamnés à rester dans

l'obscurité, nous avons tous cru professer une doctrine grande et

généreuse. Si Stepline était autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si

coupable?

Nadia fit un moment sans répondre. Un grand combat se livrait en elle.

Toute sa vie elle s'était crue libre de préjugés aristocratiques;

elle-même avait annoncé autrefois son intention d'épouser un homme sorti

des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontré.

Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prétendait à la main de sa

fille, tout son orgueil se révoltait, quoi qu'elle en eût.

--Ma mère, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne

de Stepline ou son origine qui te déplaît?

Madame Korzof fit un effort digne d'elle-même, et répondit avec fermeté:

--C'est sa personne. S'il était autre, fils d'intendant, tel qu'il est,

s'il avait les mérites extérieurs qui proviennent des qualités morales,

je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garçon m'est

antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature

intéressée.

Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-même, depuis six mois, il

avait senti les côtés grossiers de la nature de son camarade le choquer

avec l'âpreté d'une dissonance. Il s'était reproché de s'être lié trop

facilement, d'avoir introduit trop facilement cet étranger dans un

intérieur qui devait lui être sacré... Mais tout cela était de

l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt

ans?

Il essaya cependant de défendre son ami.

--Intéressé, ma mère, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas;

qu'il désire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit?

N'est-ce pas en quelque sorte son devoir?

--On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position,

répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à

soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui

qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite,

sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé.

Pierre s'inclina silencieusement.

--La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre

des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes,

vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En

attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut

se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne

pas se présenter ici.

--Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa

dignité...

--Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de

sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il

avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au

lieu de faire parler cette malheureuse enfant.

L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut

aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité,

par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné

son consentement, il eût été le premier à faire des objections au

mariage projeté.

Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de

Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de

ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable

ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans

le fond de son âme.

Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement.

--Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa

soeur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis,

sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!

--Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque

temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour

cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son

esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison...

Après un silence, elle reprit:

--Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole

froidement à ce qu'elle considère comme un devoir. Pauvre tête

enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon

frère?

Volodia regarda sa soeur pour l'interroger; elle continua:

--Elle est obstinée, madame Korzof a une volonté de fer; ces deux

entêtements vont se heurter d'une façon terrible. Si Sophie se sent

aimée par nous, si nous lui témoignons la même affection, la même

indulgente bonté, n'espères-tu pas que son âme s'ouvrira à notre

tendresse, qu'elle comprendra enfin où est la famille, où est le devoir,

où est l'amour?

Volodia porta à ses lèvres la main de sa soeur, si bonne et si

maternelle, et ne répondit rien, car son âme était triste jusqu'à la

mort.

La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil.

--Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me

dire?

Marthe se retira discrètement; dans un tel entretien, sa présence ne

pouvait qu'être nuisible.

Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la

conduisit à une chaise où elle s'assit.

--Je voulais vous dire, fit-il, le coeur serré par une indicible

angoisse, que vous n'avez pas regardé en vous-même, lorsque vous avez

pris votre résolution...

--Ce n'est pas en soi qu'il faut regarder lorsqu'on veut faire le bien,

interrompit Sophie; ceux qui s'occupent d'eux-mêmes sont des égoïstes.

--Il faut regarder en soi aussi, insista Volodia; nul être pensant n'a

le droit de négliger volontairement une seule des choses qui peuvent

peser dans la balance de ses propres conseils. Voulez-vous m'écouter,

Sophie, sans m'interrompre? Vous répondrez à mes questions avec votre

sincérité habituelle, et quand j'aurai fini, vous me direz ce qu'il

vous plaira.

--Soit, fit-elle avec un signe de tête hautain.

Il resta debout devant elle, la couvrant de son regard honnête et

lumineux, tout comme si elle eût été une étrangère, et non pas celle

qu'il aimait plus que sa vie.

--Nous avons, dit-il de sa voix grave, des devoirs envers l'humanité,

envers la société, envers la famille et envers nous-mêmes; en demandant

à épouser M. Stepline, envers qui pensez-vous remplir un devoir?

Sophie hésita un instant, et répondit, soudain troublée:

--Envers l'humanité.

--Si telle est votre pensée, reprit Volodia, je ne puis que vous

approuver. Vous n'ignorez pas, cependant, que vous blessez en même temps

la société, la famille et vous-même?

--La société et ses préjugés m'importent peu, répondit la jeune fille;

la famille m'aimera assez, je l'espère, pour me laisser remplir ce que

je considère comme un devoir. Quant à moi-même...

Elle rougit, mais leva résolûment les yeux sur Volodia.

--Quant à moi-même, je trouve que c'est bien et cela me suffit.

Le jeune homme s'inclina.

--Nous parlerons d'autre chose, alors, dit-il. Savez-vous ce que c'est

que le mariage?

Sophie répondit bravement:

--C'est l'union de deux volontés semblables qui tendent vers un même

but.

--Fort bien; M. Stepline et vous avez deux volontés semblables qui

tendent vers un même but; ce but, peut-on le connaître?

--Améliorer le sort des classes pauvres, appeler à la surface ceux qui

sont dans les bas-fonds...

--Et quand vous aurez appelé ceux-là à la surface, qu'en ferez-vous?

Un instant interdite, Sophie répondit presque aussitôt:--Alors, nous

verrons ce qu'il y aura à faire.

Volodia poussa un soupir.

--C'est cela, dit-il, commencez par démolir, sans savoir ce que vous

mettrez à la place! Croyez-vous, Sophie, qu'on puisse ainsi faire table

rase des habitudes, des moeurs, des principes d'une nation, sans rien lui

donner en échange? Ne voyez-vous pas que ce que vous voulez faire en ce

moment est l'ouvrage des siècles; que le défaut de notre pays, même dans

ceux qu'il a de mieux intentionnés, est d'aller trop vite, et que vous

voulez aller encore beaucoup plus vite que ceux-là? Mais je m'oublie;

nous parlions du mariage tout à l'heure. Avez-vous regardé attentivement

celui de vos parents? Non, sans doute. Élevée dans ce milieu, n'en

connaissant point d'autre, vous n'avez point fait attention à ce qui

vous entourait. Mais moi, venu tardivement à votre foyer de famille,

j'ai observé, j'ai comparé cette union aux autres, et je me suis incliné

avec vénération devant elle, parce qu'elle réalise l'idéal du devoir et

du bonheur sur la terre.

Votre père aimait votre mère, Sophie, et si je vous parle de cela, moi

qui ne suis qu'un étranger pour vous et pour eux, c'est que la sainteté

de cette tendresse en faisait un idéal admirable à contempler.

Savez-vous où était la grandeur de cette affection? Vous l'avez dit tout

à l'heure. Deux volontés semblables tendant vers le même but. Mais ces

volontés étaient semblables, remarquez-le. Le même esprit de sacrifice

animait ces deux âmes, résignées d'avance au renoncement de tout ce qui

ne serait pas beau, bien et utile. Ces deux êtres avaient les mêmes

goûts, la même éducation; ils partageaient la sympathie égale de ceux

qui les entouraient. Quand on les voyait, la noblesse de leur attitude

n'était que le reflet de la noblesse de leur âme; ils n'avaient pas

besoin de se parler pour se comprendre, un regard leur suffisait,

souvent même le regard était inutile; ils faisaient au même moment la

même chose, parce que leurs esprits étaient tellement semblables qu'ils

pensaient de même, en même temps!

Le jeune homme ému s'arrêta, Sophie l'écoutait pensive. Non, elle

n'avait jamais remarqué ce qu'il lui racontait maintenant de cette façon

simple et grande, mais ses souvenirs disaient à la fille de Nadia qu'il

avait vu juste, et que c'est bien ainsi que son père avait vécu près de

sa mère.

--Votre père, reprit-il, était l'égal de votre mère par les goûts, par

l'éducation, par le niveau moral enfin. C'est là la base de leur

profonde et durable tendresse. Jamais, ni seuls, ni devant le monde, ils

n'eurent à rougir l'un de l'autre, ni à se cacher réciproquement une

pensée. Votre mère avait exigé le sacrifice de la fortune du docteur

Korzof, mais elle apportait elle-même son patrimoine en offrande, et si

vous êtes, malgré tout, Pierre et vous, de riches héritiers, c'est

parce que votre grand-père, sage et prudent, avait réservé l'avenir, ne

permettant pas de dépouiller d'avance les enfants à naître. L'égalité la

plus parfaite se trouvait dans cette union, qui ne rencontra que des

approbations... aussi fut-elle toujours comme une auréole qui planait

sur les époux.

--Il faudrait alors, dit Sophie, que mon futur mari fût aussi riche que

moi? Je rétablirais l'égalité, je crois, en me faisant aussi pauvre que

lui?

--La fortune n'est rien en comparaison des goûts et des habitudes,

répliqua vivement Volodia. Pourriez-vous passer votre vie près d'un

homme qui aurait les ongles noirs?

Sophie se sentit profondément blessée. Les ongles de Stepline étaient

loin d'être irréprochables, et elle l'avait remarqué; mais avec la

confiance de son âge, elle pensait n'avoir qu'un mot à lui dire, pour le

corriger de cette négligence. Elle jeta sur Volodia un regard irrité,

auquel il ne voulut point prendre garde.

--Mais il y a autre chose encore, Sophie, continua-t-il d'une voix grave

et triste. Vous dites hautement que vous n'aimez pas cet homme, et

pourtant vous voulez l'épouser. Vous vous croyez fort au-dessus des

autres jeunes filles, qui cherchent dans le mariage la sanctification de

leur amour... Prenez garde, Sophie; c'est un étrange langage dans la

bouche d'un homme aussi jeune que moi, mais je suis vieux par la

souffrance, sinon par les années; vous blâmez cruellement les jeunes

filles qui épousent des hommes riches, parce qu'ils sont riches; vous

dites qu'elles se vendent pour une fortune et un nom, mais vous qui

voulez vous marier sans amour, pour la réalisation d'une utopie

chimérique, ne vous vendez-vous pas par ambition?

--Moi! s'écria Sophie irritée en se levant, lorsque je me mets au-dessus

de toutes les mesquineries de la société...

--Précisément, pour être au-dessus des autres, continua Volodia avec

autorité. Le mariage tel que je le comprends, Sophie, ce n'est pas cela:

c'est la joie incessante et sacrée de vivre avec l'être que l'on

préfère, sans que rien ait le droit de vous en séparer; c'est le bonheur

d'élever des enfants qui vous ressemblent dans le respect et l'amour de

leurs parents, c'est la communion perpétuelle et toujours nouvelle des

pensées et des sentiments... Je ne me marierai pas, moi, Sophie,

continua-t-il d'une voix soudain brisée, mais j'avais rêvé pour vous le

bonheur qui ne m'est pas destiné; j'aurais été heureux, oui, heureux, de

vous voir la femme honorée d'un homme honorable et bon... L'avenir que

vous vous préparez me navre, et je ne me sens pas le courage d'en être

témoin.

--Vous voulez vous en aller? dit Sophie troublée; où donc?

--Je n'ai pas encore choisi la ville, mais je quitterai Pétersbourg...

avec le regret éternel de voir malheureuse la compagne de ma jeunesse,

mon amie, presque ma soeur.

Il se tut, et Sophie garda le silence. Quelque chose qu'il n'avait pas

dit semblait vibrer aux oreilles de la jeune fille. Elle s'efforçait de

le retrouver dans sa mémoire, et n'y pouvait ressaisir que l'écho des

paroles réellement prononcées. Elle leva les yeux sur lui, il ne la

regardait pas; les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre quelque

image flottante et lointaine.

--Je vous remercie, dit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix qui

tremblait. Je rends justice au sentiment d'amitié qui inspire vos

paroles.

--Mais vous n'êtes pas convaincue? dit-il tristement.

Elle baissa la tête. Convaincue, non; ébranlée, oui. Mais un

amour-propre plus puissant que la voix de la raison même l'empêchait de

l'avouer.

--Adieu, Sophie, dit-il en lui tendant la main.

Elle lui donna la sienne, en hésitant.

--Vous ne partez pas encore? dit-elle.

--Non; mais que je reste ou que je parte, c'est un adieu véritable que

je vous dis ici. J'ai perdu une amie, vous conservez un frère en moi, ne

l'oubliez pas, Sophie.

Il sortit si vite qu'elle n'eut pas le temps de lui dire un seul mot.

Elle resta immobile un moment, puis rentra dans sa chambre, où elle

pleura sans contrainte. Pourquoi? Elle n'en savait rien.

Une heure après, sa mère la fit appeler et eut avec elle un long

entretien; comme Marthe l'avait prévu, l'autorité de madame Korzof

rencontra un obstacle insurmontable dans l'entêtement de la jeune fille.

Les paroles de Volodia l'avaient émue: peut-être avec le temps, sous

l'influence de la douceur et du raisonnement, eussent-elles amené

quelque bon résultat; dans la circonstance présente, leur effet fut

détruit par les remontrances de Nadia.

--Je ne donnerai jamais mon consentement à ce mariage, finit-elle par

dire, en voyant ses raisonnements inutiles.

--Ce sera comme vous voudrez, maman, répondit Sophie; pour ma part, je

n'épouserai jamais un homme riche; mais au fond je ne tiens pas à me

marier.

Sur ces paroles amères, Nadia quitta sa fille; elle était navrée au fond

de son âme, et se faisait des reproches, qu'en réalité elle ne méritait

guère. Pendant les jours qui suivirent, ce sujet de conversation fut

soigneusement banni par toute la famille, mais on ne pensait pas à autre

chose.

Pierre avait vu Stepline et lui avait raconté ce qui s'était passé, non

sans lui faire des reproches, que Nicolas accepta d'un air sournois. Il

ne se retrancha pas derrière l'excuse toute prête trouvée d'une passion

soudaine et violente pour celle qu'il voulait épouser: de tels

subterfuges étaient au-dessous des «idées» de ce nouveau genre de

philanthropes. Il s'agissait bien d'amour, en vérité! Balivernes que

tous ces grands sentiments! Il s'agissait uniquement de coopérer à

l'oeuvre de la libération morale du peuple par le peuple!

Pierre Korzof ne comprenait pas la vie tout à fait de la même façon;

l'exemple et les principes de ses parents l'avaient sauvé de ce glorieux

mépris pour les plus nobles sentiments de la nature humaine. Aussi

éprouva-t-il une désillusion très-vive en écoutant les réponses que

faisait son camarade aux objections dont il l'accablait. Quoi! pas une

étincelle de sentiment? rien qu'un froid raisonnement!

--Mais enfin, lui dit-il tout à coup, tu ne comprends pas ce qui

m'ennuie? C'est que tu as l'air de rechercher ma soeur uniquement pour sa

fortune!

--Pas du tout, répondit froidement Nicolas; elle est très-intelligente

et nous sera très utile.

Le coeur de Pierre se glaça: sa chère et charmante soeur épousée dans un

but d'utilité! Son âme de vingt ans ne pouvait accepter cette façon

d'envisager la vie. Il regarda autour de lui et vit que Stepline n'était

pas seul à penser ainsi.

Déçue par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur,

toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de même dans ce

milieu qui eût dû être intelligent, et qui devenait presque fou à force

d'absurdité. Pierre s'aperçut que ce qu'il prenait pour des railleries

inoffensives, adressées à son enthousiasme et à son exubérance, était en

réalité une critique acerbe. Dans cette société de redoutables

pince-sans-rire, qui avaient élevé l'indifférence à la hauteur d'une

vertu, il se trouvait fourvoyé et malheureux. Il se retira peu à peu, et

chercha à se rapprocher de Volodia.

Celui-ci lui fit bon accueil, mais il était devenu si triste et si grave

que Pierre crut sentir là des reproches détournés. En réalité, Volodia

n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie

sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva

malheureux dans cette maison, où tout semblait offrir à tous des

garanties de bonheur.

Stepline banni ne renonçait point à ses projets. Avec une patience

résignée qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au

contraire supportait l'ajournement indéfini de ses projets; elle y eut

même renoncé sans beaucoup de peine, si elle n'eût pensé que ce serait

reculer devant la loi maternelle. Trop honnête et trop pure pour

concevoir un instant la pensée de correspondre avec l'homme qu'on ne

voulait pas lui laisser épouser, tout au plus regrettait-elle de ne

pouvoir servir «l'idée» pour laquelle elle s'était jadis enflammée d'un

si beau zèle.

Elle continuait avec Marthe ses promenades journalières, et de temps en

temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut

significatif. Elle y répondait par un bref signe de tête, car elle se

sentait mal à l'aise et, à vrai dire, redoutait ces rencontres qui la

laissaient mécontente d'elle-même.

Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinnoï

Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie

très encombré, la laissa au dehors, pendant qu'elle pénétrait au milieu

de la foule.

C'était la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour

les cadeaux de Pâques, et à l'intérieur comme à l'extérieur des

boutiques, on avait grand'peine à circuler.

Les petits commerçants ambulants assourdissaient les acheteurs de

l'éloge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges

étalaient leurs éventaires encombrés de fruits dorés; les Grecs pesaient

avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les pâtes diverses

venues de Constantinople; les jouets à bon marché roulaient des

trottoirs jusque sur la chaussée; partout c'était un brouhaha joyeux, au

milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant

les clients.

Pensive, étonnée de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, à

cette époque consacrée qui précède le recueillement de la semaine

sainte, Sophie regardait d'un oeil distrait les étalages des boutiques

d'orfèvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux;

Stepline était devant elle.

--Eh bien? lui dit-il brusquement.

--Quoi? répondit-elle, avec une sorte de révolte contre cette façon

cavalière de l'interpeller.

--On ne vous permet pas? Et vous vous laissez faire?

--Ma mère me refuse son consentement, dit-elle sans émotion.

--Et vous ne pouvez pas passer outre? fit-il d'un ton mécontent.

Elle le regarda, et tout à coup le vit laid, vulgaire et mesquin.

--Non, répondit-elle. C'est ma mère, je l'aime et ne veux point

l'affliger.

--Est-ce qu'elle peut vous déshériter? demanda-t-il avec une hâte

soudaine et comme effrayé. Je croyais que le prince, votre grand-père,

vous avait légué directement sa fortune?

--C'est vrai, dit-elle, toute surprise de ce qu'elle sentait en

elle-même.

Stepline poussa un gros soupir de soulagement.

--Eh bien, alors, qu'attendez-vous? dit-il avec un sourire que Sophie

trouva écoeurant. Voilà assez longtemps que je vous suis sans trouver une

occasion favorable. Allons-nous-en.

--Comment? fit Sophie avec un mouvement de recul qui lui fit heurter un

passant.

--Allons-nous-en ensemble! on nous mariera après Pâques. Nous ne

retrouverons jamais une occasion pareille... Allons.

Il avait mis sur le bras de la jeune fille sa main rougeaude et pataude;

elle frissonna d'horreur.

--Marthe! cria-t-elle en se rapprochant instinctivement de la boutique

où sa compagne était entrée.

--Voyons, ne faites pas de bêtises, grommela Stepline sans la lâcher; on

vous regarde.

La pensée qu'en effet elle était protégée par toute cette foule qui

l'entourait, rendit à Sophie le sang-froid qu'elle avait un instant

perdu; elle se détourna sans hâte, et posa la main qu'elle avait de

libre sur le bec-de-cane de la porte vitrée, qui s'ouvrit doucement; les

yeux, fixés sur ceux de Stepline, qu'elle couvrait d'un regard écrasant,

elle entra à reculons dans la boutique, et saisie par l'odeur pénétrante

de la parfumerie, vaincue par l'émotion qu'elle venait d'éprouver, elle

chancela... Marthe la reçut dans ses bras.

--Qu'y a-t-il? lui dit-elle effrayée.

--Retournons à la maison, vite, vite! dit Sophie en revenant à elle.

Elles envoyèrent chercher leur voiture, qui aborda, non sans peine, en

face du magasin. Escortées par un des commis, elles y montèrent.

Sophie eut beau regarder autour d'elle, Stepline avait disparu.

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia · 第 43 / 45 题