Un vent frais et joyeux faisait frissonner les feuilles des grands
tilleuls et secouait sur les avenues une jonchée de fleurs ailées et
odorantes, qui s'envolaient au loin jusque dans les parterres. Nadia
vint s'asseoir au bout des jardins, à l'endroit où ils rejoignent les
allées qui coupent les taillis, et elle resta rêveuse un instant, les
mains à demi enlacées sur ses genoux.
Elle était seule; sa dame de compagnie lui avait demandé une heure de
congé, et la jeune fille l'avait accordée, voyant dans ce hasard une
intention providentielle. C'était donc un véritable tête-à-tête qu'elle
allait accorder à Dmitri Korzof, car les rares passants n'étaient pas
des témoins, et la société de Péterhof, à cette heure brûlante de la
journée, se reposait à l'abri des pavillons de coutil, dans les jardins
des villas.
Nadia avait à peine eu le temps de penser à ce qu'elle allait dire,
lorsque Korzof parut au bout de l'avenue. Il marchait vite; en
l'apercevant, il ralentit le pas et s'approcha d'un air calme; mais son
visage sérieux, presque rigide, décelait l'effort qu'il faisait pour
conserver cette apparence.
--Je vous remercie d'être venue, mademoiselle, dit-il après l'avoir
saluée. Vous avez compris qu'il s'agissait pour moi d'une chose grave...
en un mot, c'est le bonheur de ma vie que vous tenez dans vos mains.
Nadia inclina la tête, sans le regarder. En l'écoutant, elle avait senti
au fond de son âme une émotion étrange et solennelle, comme le chant des
notes graves d'un orgue dans une haute cathédrale: c'était triste,
presque douloureux, et cependant mêlé d'une joie sérieuse, presque
sainte.
--Il y a longtemps que je vous aime, princesse, continua Korzof, qui
pâlissait de plus en plus. Je me suis efforcé de vaincre ce sentiment...
il me semblait que vous n'étiez pas disposée à l'encourager; dès lors,
pourquoi m'exposer à des chagrins inutiles?... J'ai combattu, vainement.
Je ne suis pas le plus fort. Si vous acceptez d'être ma femme, je serai
heureux toute ma vie, et je tâcherai d'être bon; si vous refusez...
La voix lui manqua. Il leva les yeux sur la jeune fille, et son regard
acheva la phrase commencée.
À son tour, Nadia le regarda; il vit sur son visage quelque chose de
tremblant et d'indécis, de tendre et de pénible, qui lui rendit soudain
le courage.
--Vous accepterez? lui dit-il à voix basse, en s'asseyant près d'elle.
La jeune fille reprit son empire sur elle-même.
--Il s'est passé, dit-elle, quelque chose de bien étrange dans mon
esprit. En vous écoutant parler, il m'a semblé que je devais vous
répondre oui... j'ai eu l'impression que nous serions heureux ensemble,
et puis...
--Quoi donc? demanda anxieusement Korzof.
--Et puis, je me suis dit que nos idées, notre façon de voir la vie ne
sont pas les mêmes, et que c'est une parfaite communauté de vues qui est
la vraie base du bonheur...
--Et l'amour, vous le comptez pour rien? fit le jeune homme presque en
souriant.
Nadia rejeta fièrement sa tête en arrière, d'un geste qui lui était
familier.
--L'amour passe, dit-elle; la communion d'esprit reste.
--Mais nos idées sont les mêmes, chère princesse, s'écria Korzof
enhardi. Nous voulons tous deux le bonheur de ceux qui nous entourent,
n'est-il pas vrai? Il ne s'agit que de s'entendre sur les moyens. Ce
n'est pas cela qui sera difficile. D'ailleurs, je voudrai tout ce qui
vous plaira.
Il parlait avec une chaleur communicative. Nadia sourit à son tour, puis
soudain redevint grave.
--J'ai fait un voeu, dit-elle, pendant que son beau visage
s'assombrissait.
--Un voeu téméraire, non avenu! Qui n'a jamais fait de semblables
serments?
--Moi! reprit Nadia; je n'ai jamais fait de serment que je ne fusse
résolue à tenir, celui-là comme les autres.
Mais, après avoir gagné tant de terrain, Korzof n'était pas disposé à le
perdre. Il se décida à défendre vaillamment ce qu'on voulait lui
reprendre.
--Qu'exigerez-vous de votre mari, princesse? dit-il d'un ton enjoué.
Qu'il soit bien élevé, d'abord, n'est-il pas vrai?
Nadia fit un signe affirmatif.
--Honnête? d'une vie sans tache? instruit? Il me semble, sans trop
d'amour-propre, que je puis me vanter de réunir ces avantages. Que
faut-il encore? Qu'il se dévoue à quelque grande idée. Montrez-moi le
chemin, je vous suivrai. Dans la voie du bien comme ailleurs, vous serez
mon étoile.
Une émotion nouvelle, plus tendre et plus délicieuse encore, envahit le
coeur de la jeune fille.
Cet homme était vraiment celui que le ciel lui destinait. Quel autre eût
jamais tenu ce langage? Mais le souvenir importun du voeu la troubla
aussitôt et détruisit toute sa joie.
--Vous êtes riche, dit-elle lentement et comme à regret.
Il y eut entre eux un silence; le vent bruissait gaiement dans le
feuillage, et l'on entendait à intervalles irréguliers le bruit d'une
goutte d'eau qui tombait dans quelque réservoir invisible.
--Mais, princesse, dit enfin Korzof, c'est parce que je suis riche que
je suis l'homme que vous connaissez. C'est précisément cette fortune qui
m'a donné les moyens d'acquérir l'instruction et les idées généreuses
que je me suis efforcé de développer en moi-même. Pauvre et obligé de
lutter avec la vie, qui sait si j'aurais songé au sort de mes
semblables?
--La fortune peut être un moyen, elle ne doit pas être un but, répondit
Nadia.
--Mais je ne cherche pas à m'enrichir! Au contraire! J'ai dépensé
beaucoup d'argent à des choses qui ne m'ont procuré que des jouissances
intellectuelles ou morales!...
--Ce n'est pas assez, interrompit vivement la jeune fille. C'est encore
de l'égoïsme, cela. Il faut travailler pour les autres.
Korzof ne répondit pas. Au bout d'un instant, contristé, il reprit:
--Vous pensez beaucoup aux autres, princesse, et pas du tout à moi. Je
crains bien de n'avoir pas réussi à vous inspirer la plus légère
sympathie.
D'un mouvement spontané, Nadia lui tendit la main.
--Ah! ne croyez pas cela, dit-elle.
Elle rougit aussitôt et retira sa main. Des larmes brûlantes montèrent à
ses yeux, et, pour la première fois de la vie, elle s'aperçut qu'elle
pourrait bien s'être trompée.
--Que voulez-vous de moi, alors? fit Korzof très-ému.
Ils étaient brisés tous les deux, comme après quelque violent effort
physique. La difficulté qu'ils trouvaient à s'entendre pesait sur eux
comme une montagne.
--Je voudrais, dit tout à coup Nadia, je voudrais que vous ne fussiez
pas riche. Je comprends que vous ne puissiez pas vous résigner à vous
dépouiller d'une fortune qui ne vous sert qu'à faire de nobles actions;
et moi, j'ai juré d'épouser un homme sans fortune...
--C'était un voeu téméraire, dit doucement Korzof.
--Il se peut, répondit-elle en détournant son visage couvert de rougeur;
mais il existe, ce voeu; je ne puis m'en dédire.
--Si je donnais ma fortune aux pauvres, m'épouseriez-vous? s'écria le
jeune homme en lui prenant les deux mains.
Elle eut bien envie de répondre oui, mais une autre pensée l'arrêta.
--Que feriez-vous sans votre fortune? dit-elle. À quoi emploieriez-vous
vos loisirs d'homme oisif et sans vocation particulière? Vous comprenez
bien que je ne puis avoir eu l'idée d'épouser un homme absolument
pauvre! Ce que je voulais, c'est qu'il gagnât par lui-même ses moyens
d'existence; c'est qu'il fût un travailleur, en un mot. Voilà ce que
vous ne pouvez être!
--Alors, reprit Korzof d'une voix brève, vous ne m'épouserez pas. Ce
sera pour jeter votre beauté, vos goûts raffinés, vos aspirations
généreuses dans les mains d'un autre, qui n'aura pour vous ni mon
ardente tendresse, ni mon respect passionné, ni mon inébranlable
résolution de faire toujours pour le mieux, en ce monde de luttes et de
difficultés. Celui-là n'aura rien de plus à vous apporter que moi-même,
il aura de moins le désir longtemps caressé de devenir digne de vous;
mais, comme il aura eu le bonheur de naître pauvre, il sera l'élu, et
moi, misérable et désolé, j'irai me consoler au bout du monde, en
dépensant ma fortune dans des fondations utiles dont vous ne me saurez
pas le moindre gré... Voyons, pour vous plaire, que faut-il que je
fasse? faut-il que je sois maçon, serrurier? Non? professeur?
--Non, dit Nadia indécise. Je ne sais pas ce que je veux.
--Mais vous savez ce que vous ne voulez pas! Vous ne voulez pas de moi?
Un instant, blessée par le ton d'amertume de Korzof, elle fut sur le
point de lui répondre durement un non définitif; mais elle comprit qu'il
souffrait et retint cette parole cruelle.
--Réfléchissez, dit-elle avec douceur; rendez-moi au moins cette justice
que je suis de bonne foi, que j'ai prononcé mon serment sous l'impulsion
d'un sentiment loyal et sincère...
--Ah! chère aveuglée, fit tristement Korzof, ce sont les plus grandes
âmes qui commettent les plus fatales erreurs!
--Encore ne sont-elles préjudiciables qu'à elles-mêmes! riposta la jeune
fille en se levant.
--Vous oubliez que je vous aime et que vous me faites beaucoup de
chagrin.
Elle hésita un instant, puis leva sur le jeune homme un regard franc et
pur.
--Si vous étiez pauvre, fit-elle, si vous étiez un de ceux qui
travaillent à la grandeur de la patrie ou de l'humanité...
--Faut-il que je reprenne le service militaire? dit Korzof en la
retenant du geste.
--Non: la Russie ne manque pas d'officiers.
--Alors vous refusez?
--J'ai juré, dit-elle en se détournant. Il vit que c'était avec regret.
--Princesse, ajouta-t-il à voix basse.
--Que voulez-vous?
--Donnez-moi votre main, de bonne amitié au moins.
Sans lever les yeux, elle lui présenta sa main souple et effilée, qu'il
serra chaleureusement. Elle le quitta aussitôt, sans un mot, sans un
regard en arrière.
Au milieu du parterre, Nadia rencontra sa dame de compagnie, qui venait
la chercher; elles reprirent ensemble le chemin de la villa, pendant que
Korzof, immobile à la même place, les suivait des yeux en méditant
profondément.
Deux jours s'écoulèrent. Le prince manifestait de temps en temps quelque
mauvaise humeur. Le beau temps continuait avec une sérénité engageante.
Les visites affluaient tout le jour soit dans le grand salon, soit sur
la terrasse; à tout moment, le piano résonnait sous la main de Nadia ou
sous celle de quelque autre jeune fille; mais la princesse elle-même,
tout en remplissant ses devoirs d'hospitalité avec la grâce sereine qui
était son apanage, ne pouvait secouer une gravité plus prononcée que de
coutume. C'était cet air sérieux, accompagné de longs silences, qui
pesait sur Roubine et lui donnait des accès d'impatience.
--Invite du monde, Nadia, dit-il un jour d'un ton décidé; il faut qu'on
s'amuse ici, il faut qu'on danse demain soir. Cette maison devient
triste comme un bonnet de nuit. Parce que tu as l'intention de te faire
religieuse, ce n'est pas une raison pour que je prenne le voile. Je n'ai
pas fait de voeu, moi!
Il parlait d'un ton railleur qu'il voulait rendre plaisant, mais où
perçait l'amertume. Sa fille le regarda avec des yeux pleins de
reproches, qu'il feignit de ne pas voir.
--Qui vas-tu inviter? Il faut qu'on danse. Je veux un peu de bruit et de
gaieté, que diable!
Nadia s'assit devant son petit bureau et prit dans son tiroir des cartes
de vélin sur chacune desquelles elle écrivit quelques mots. Sans mot
dire, son père s'assit en face d'elle et écrivit les adresses. Quand une
vingtaine de cartes furent prêtes, Roubine sonna et les remit au valet
de pied qui parut.
--As-tu invité Korzof? fit le prince en se retournant vers sa fille.
--J'ai oublié, répondit-elle en rougissant.
--C'est bien; j'y vais; je l'inviterai moi-même. Il prit son chapeau et
sortit. Restée seule, Nadia appuya sa tête sur sa main et se mit à
réfléchir. Au bout d'un instant, elle vit tomber une goutte brillante
sur le papier devant elle, porta la main à ses yeux, et s'aperçut
qu'elle pleurait.
À quoi bon la fierté, l'orgueil, la dignité, la sainteté des serments,
si elle ne pouvait s'empêcher de pleurer? Elle avait beau refouler avec
son mouchoir les larmes qui s'obstinaient à monter à ses yeux, elle
pleurait quand même, comme on pleure quand on s'est contenu trop
longtemps. Voyant qu'elle ne pouvait s'arrêter dans l'effusion étrange
d'un chagrin innommé, presque inconnu, elle monta dans sa chambre et se
jeta sur sa chaise longue, pour essayer de se calmer.
Lorsque son père rentra, il la trouva plus pâle que de coutume, mais
souriante et douce. Honteux de la façon un peu rude dont il lui avait
parlé, il l'embrassa tendrement et se mit à lui raconter ses
pérégrinations.
--J'ai été chez Lapoutine; excellents cigares, garçon bien ennuyeux,
mais si bon coeur! Amoureux de toi, Nadia. L'épouseras-tu? Non? Tu feras
bien. Ce gendre-là me ferait mourir d'un bâillement continu. Ensuite
chez Norof. Trop amusant, celui-là; il sait une anecdote sur le compte
de chacun; mais, si on le croyait, la société ne serait plus qu'un
repaire de brigands. J'y ai trouvé Lesghief. Ils viendront tous les
trois. J'ai été chez Korzof; pas trouvé Korzof. Son valet de chambre m'a
dit qu'il est à Pétersbourg depuis deux jours. Il reviendra ce soir ou
demain matin. Je lui ai envoyé un télégramme. Il faut qu'il vienne: il
n'y a pas de bonne partie sans lui.
Il regardait en dessous le visage de sa fille, devenue soudain
soucieuse.
--As-tu des réponses? reprit-il.
--Oui; tout le monde viendra.
--Parfait! Tâche que ce soit joli.
--Ce sera joli, mon père; n'ayez aucune inquiétude de ce côté.
Le lendemain soir, à huit heures et demie, Nadia descendit dans le grand
salon, toute prête à recevoir ses invités; comme elle s'y était engagée,
«c'était joli», et Roubine, enchanté, lui en témoigna aussitôt sa
satisfaction.
De longues guirlandes pendaient le long des murs, semblables à des
colonnes de verdure. Au haut de chacune se trouvait une couronne de
fleurs éclatantes; dans les coins, des gerbes immenses de plantes d'un
vert sombre et lustré, et partout, placés très-haut, de grands
candélabres chargés de bougies, qui brûlaient comme des torches dans
l'air tranquille. La terrasse, complètement close par des rideaux de
coutil, était décorée d'une façon analogue; dans un angle, un vaste
buffet chargé de cristaux et d'argenterie étincelait comme un
reliquaire, et des tables couvertes de rafraîchissements rayonnaient
tout autour.
Nadia se tenait debout à l'entrée du salon pour recevoir ses invités,
qui arrivaient déjà par groupes. Ce n'est guère que dans ces
villégiatures impériales de Russie qu'en vingt-quatre heures on peut
réunir soixante ou quatre-vingts invités choisis parmi ce que le monde
compte de plus élégant. Elle recevait avec une grâce parfaite, souriant
aux toutes jeunes filles avec une bienveillance presque maternelle,
montrant aux vieilles mamans une déférence filiale, trouvant pour chacun
un mot aimable, une prévenance appropriée à celui ou celle qui en était
l'objet.
On dansait déjà dans le grand salon; sous la vérandah, les mamans et
les vieux généraux jouaient aux cartes, répartis à des tables
nombreuses, éclairées chacune de deux bougies, ce qui donnait à la
terrasse un aspect bizarre et amusant. Nadia avait dansé la première
valse avec un de ses adorateurs les plus empressés, puis, prétextant ses
devoirs de maîtresse de maison, elle laissa les autres danses
s'organiser toutes seules parmi ses invités qui se connaissaient entre
eux, et elle revint dans le premier salon, où, atteinte soudain d'une
lassitude encore inconnue, elle s'assit sur un canapé, près de deux
vieilles dames peu bavardes; après avoir échangé deux ou trois paroles
avec ses voisines, elle put enfin rester silencieuse un moment.
--Pourquoi suis-je triste comme cela? se demanda-t-elle. D'où vient que
la vie me pèse ainsi? Il me semble que je porte sur mes épaules le poids
d'un crime, et pourtant je n'ai rien fait de mal!
Elle s'enfonçait dans ses méditations, surprise de s'y trouver de plus
en plus triste et découragée, lorsqu'un bel aide de camp s'inclina
devant elle en faisant sonner ses éperons dans un salut irréprochable.
--C'est le quadrille que vous m'avez promis, princesse, dit-il en
souriant de l'air le plus aimable.
--Déjà! faillit dire Nadia.
Elle se retint et accepta le bras qui s'arrondissait devant elle. La
contredanse lui parut intermiable; le verbiage de son cavalier lui
emplissait les oreilles d'un bruit confus; elle répondait de son mieux,
et, comme le bel officier n'écoutait guère que lui-même, il n'était pas
exigeant sur l'à-propos des réponses. Tout a un terme cependant, même
les contredanses qu'allongent des figures de cotillon; après une
demi-heure environ, Nadia, délivrée de son compagnon, entendit une
pendule sonner onze heures.
--Il ne viendra pas! se dit-elle, étonnée de se sentir plus misérable et
plus isolée au milieu de ce monde brillant qu'elle ne l'avait jamais été
jusque-là.
Elle leva soudain les yeux, et sur le seuil de la porte elle aperçut
Dmitri Korzof, qui venait d'entrer.
Une bouffée d'air vif et de joie sembla pénétrer jusqu'à elle; à un mot
que lui jetait une amie en passant, elle répondit par une boutade qui
fit rire aux larmes ceux qui l'entendirent, puis, involontairement,
elle fit un pas vers la porte.
Dmitri Korzof s'avançait vers elle, le visage tranquille, mais avec une
joie secrète dans le regard. Il lui tendit la main; elle y posa
rapidement ses doigts gantés, qu'elle retira aussitôt; mais, dans cette
étreinte passagère, elle avait senti quelque chose de confiant et
d'heureux que ne démentait pas le timbre de la voix du jeune homme.
--On s'amuse ici, dit-il.
--Oui, comme vous le voyez. Vous nous manquiez.
--J'arrive de Pétersbourg il n'y a qu'un instant.
Roubine passait derrière eux.
--Vous ne pouviez pas venir pour l'heure du dîner? dit-il d'un ton
plaisamment bourru.
--Non, prince, c'était impossible. Je l'ai regretté, je vous l'affirme.
Il n'avait pourtant pas l'air de regretter quoi que ce soit; c'est ce
que pensa Nadia, et tout à coup une sorte de jalousie bizarre et
irréfléchie s'empara d'elle.
--Il a l'air bien content, pour s'être vu refuser ma main! pensa-t-elle.
Une insurmontable envie de pleurer la saisit, et elle voulut s'enfuir,
mais l'orchestre jouait une valse; Korzof s'inclina devant elle, passa
un bras autour de sa taille, et ils commencèrent à valser au milieu d'un
tourbillon de traînes flottantes. Au second tour, elle fit un mouvement
indiquant qu'elle désirait se reposer, et il la conduisit vers un petit
canapé, placé entre deux portes, dans un endroit relativement
tranquille; elle s'assit et il resta debout devant elle.
--Je n'ai pas perdu mon temps à Pétersbourg, lui dit-il en souriant.
--Vraiment? fit-elle d'un air de doute.
--Je vous raconterai cela demain; non: demain, vous seriez trop fatiguée
pour m'entendre; mais après-demain, si vous le voulez.
--Soit! fit-elle avec un signe de tête.
Sans qu'elle s'en rendît compte, l'animation joyeuse de Korzof
commençait à la gagner, et elle se repentait de son ridicule soupçon de
tout à l'heure.
--Que diriez-vous d'une promenade en yacht pour varier un peu vos
plaisirs? continua-t-il, en jouant avec l'éventail de la jeune fille,
qu'elle lui avait laissé prendre.
--Pourquoi pas? Mais où aller?
Roubine s'était arrêté devant eux et les regardait avec complaisance.
--Où? dit-il. Chez nous! À notre campagne de Spask. Elle se trouve
justement sur le bord de la Néva, près du lac Ladoga; pour y aller d'ici
en voiture, c'est une histoire à n'en plus finir; en yacht à vapeur, ce
sera délicieux; c'est l'affaire de moins d'une journée. Eh! Nadia?
--Certainement, mon père.
--Alors c'est dit, quand?
--Après-demain matin, dix heures, voulez-vous?
--C'est entendu, tu seras prête, Nadia?
--Ne suis-je pas toujours prête? demanda-t-elle avec son joli sourire
gai, qui reparut sur son visage pour la première fois depuis plusieurs
jours.
La fête continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi
heureux que si jamais rien ne fût venu contrecarrer ses projets.
Entraînée par cette belle gaieté, Nadia se laissa aller à une sorte de
joie mystérieuse qui pénétrait doucement dans son âme.
--À quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous
donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain!
Demain n'apporta rien du tout: la journée s'écoula, semblable à toutes
les autres, dans une multitude de menus préparatifs pour le voyage du
lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait
bien ne pas s'être dérangé pour rien et examiner sa propriété de fond en
comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait
toujours, et reçut par l'entremise de son valet de chambre une réponse
affirmative.
À dix heures précises, Nadia et son père parurent sur l'estacade, où le
joli yacht était accosté. Korzof était sur le pont, prêt à les recevoir;
ils traversèrent la passerelle, aussitôt retirée, et sur-le-champ le
gracieux navire se dirigea vers Pétersbourg, laissant derrière lui le
reflet des ombrages merveilleux de Péterhof se confondre dans le sillage
écumeux.
La journée était splendide, une tente de toile écrue ombrageait
l'arrière; les voyageurs restèrent sur le pont, pour admirer à l'aise
les villas qui se déroulaient le long du fleuve. Derrière eux, à leur
gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans
la mer comme un énorme monitor, surmonté de quelques tourelles; les mâts
des vaisseaux abrités dans le port s'élevaient au-dessus, grêles et
élégants; tout cela se perdit bientôt dans le lointain, remplacé par les
îles verdoyantes de la Néva, où les membres de la société
pétersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer à un long et fatigant
voyage pour gagner leurs terres pendant l'été, louent pour une saison de
fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit à des
membres de la famille impériale, soit à de riches particuliers, se
dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve
immense disparaissent et reparaissent à travers les sinuosités comme de
petits lacs d'argent. L'onde est bleue, semée de paillettes brillantes;
le sable de la rive est jaune et doré; parfois on découvre un coin de
solitude qui semble inexploré; parfois, une masse de sombres sapins
évoque l'idée des climats toujours glacés; mais, l'instant d'après, le
frais coloris des tilleuls et des bouleaux délicats vient reposer les
yeux.
Pétersbourg dégagea soudain ses dômes d'or de cet océan de verdure et
apparut tout armé, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La
cathédrale d'Isaac dominait de son dôme énorme l'ensemble varié des
palais et des clochers, pendant que les deux flèches rivales de la
forteresse et de l'Amirauté se dressaient dans le ciel comme deux
aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des
bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des
yeux gigantesques, qui simulent à l'avant une tête de poisson, barques
solides en réalité, frêles en apparence, et qui remplacent à Pétersbourg
les ponts trop rares.
Sur les deux rives, les monuments se succédaient; à gauche, après la
forteresse, la masse foncée du parc Alexandre, puis la petite maison de
bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante
s'élevait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Académie
de médecine et de l'École d'artillerie, surmontées dans l'air
transparent par les cheminées des fabriques qui peuplent cette rive. À
droite, en remontant le cours du fleuve, c'étaient les somptueux palais
qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce
quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilisé. Puis des palais
encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d'été, entouré de canaux,
puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent
dômes de couleurs diverses: les uns dorés comme des cuirasses, d'autres
en étain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsemés
d'étoiles, tous de formes étranges et capricieuses, tous peuplés de
cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des
grandes fêtes.
La rivière se resserrait un peu; à gauche, les maisons devenaient plus
rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau,
qui coulait plus vive et plus pressée; le couvent de Smolna dressa à la
droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse énorme et
imposante du couvent d'hommes placé sous le patronage de saint Alexandre
Nevsky parut à son tour, puis se déroba en perspective, comme s'il
tournait sur lui-même, et les maisons disparurent. Seules les fabriques
continuèrent à puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau
dont elles avaient besoin. À gauche, la nature avait repris ses droits,
et les vastes plaines, les rives désertes, à peine parsemées de quelques
osiers, semblaient appartenir à un pays lointain.
C'est à ce moment, où l'intérêt du voyage semblait s'amoindrir, que
Korzof pria ses hôtes de descendre dans la salle à manger, où les
attendait un somptueux déjeuner. Il était parfait dans son rôle de
maître de maison; rien en lui ne trahissait de préoccupations:
pourtant, ses yeux se posaient sur Nadia avec une satisfaction évidente,
si bien qu'à plusieurs reprises la jeune fille, inquiète, se demanda si,
par quelque malentendu ignoré, elle ne lui aurait pas laissé croire
qu'elle agréait sa recherche. Mais non, rien ne témoignait non plus en
lui la joie d'un homme qui croit toucher au but de ses désirs; la jeune
fille se résigna donc à attendre le mot d'une énigme qui finirait bien
par se faire connaître.
Enfin, à l'horizon parut un épais massif de tilleuls.
--Voilà Spask! s'écria le prince, enchanté. Sont-ils beaux, les tilleuls
de mon grand-père! Dites, Korzof?
--Ils sont énormes! Ils dominent tout le paysage. Quel âge ont-ils?
--Quelque chose comme quatre-vingts ans. Mon grand-père était jeune
lorsqu'il les a plantés. Nadia, dis, ce n'est pas déjà si bête de
planter des tilleuls! Il me semble que cela a bien son utilité pratique,
sans médire de la jeunesse moderne, qui ne plante pas d'arbres et qui se
contente de brûler ceux que nos aïeux avaient pris tant de peine à faire
croître.
Nadia sourit et ne répondit pas; Korzof la regardait avec une douceur
amicale et confiante qui lui ôtait toute envie de relever les
taquineries de son père.
Le yacht aborda à un vieil embarcadère vermoulu, dont les poutres,
verdies par l'humidité, noircies par l'âge, étaient d'une admirable
couleur de vieux bronze. Roubine et sa fille sortirent du bateau et
gagnèrent la rive, où les attendait une députation de paysans, commandée
par le staroste ou doyen. Korzof les suivit, après avoir donné quelques
ordres, et le joli yacht jeta l'ancre dans l'eau tranquille, que rien ne
troublait jamais et où les poissons, un instant effrayés, revinrent
prendre leurs ébats autour des vieilles poutres.
--Vous allez voir une singulière demeure, je vous en préviens, Korzof;
si vous tenez à vos aises, vous ferez bien d'aller coucher à bord de
votre bateau. Cette bicoque a été bâtie par mon aïeul, qui ne voulait
pas s'éloigner de la cour; cela remonte au temps de l'impératrice
Catherine, comme d'ailleurs la plupart des maisons de campagne de ce
côté-ci du pays.
Korzof sourit, et, les suivit. Ils entrèrent dans un vieux jardin, clos
de palissades, dont les allées principales avaient été jadis pavées en
briques, pour retenir le sol en pente à l'époque des dégels. De grands
massifs de lilas et de seringas se perdaient dans les taillis, formés
par les rejetons des vieilles souches jadis abattues du pied, mais dont
les racines étaient restées dans la terre. Au fond du jardin, sur une
petite éminence, se dressait la vieille maison de bois encore solide; la
couleur jaune dont elle était jadis badigeonnée avait fait place à la
patine du temps et reparaissait à peine ça et là.
--Ce n'est pas somptueux, Korzof, je vous le répète; vous qui avez un
yacht doublé en bois de citronnier...
--Je renonce au luxe, répondit le jeune homme en regardant Nadia avec le
sourire mystérieux qui ne le quittait plus; sérieusement, prince, je
fais voeu de pauvreté. Que ce toit modeste et patriarcal m'entende et me
soit propice, je le bénirai.
Nadia baissa les yeux. Il la suivit, et tous trois entrèrent dans la
vieille demeure, pendant que les paysans, qui les avaient escortés
respectueusement et de loin, restaient dehors, humblement découverts.
V
Le lendemain matin, Korzof fut éveillé de bonne heure; sa chambre
donnait sur un vieux parterre où les anciennes allées, tracées par un Le
Nôtre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de
buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et
descendit dans le jardin, qui l'attirait.
Tout y était vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout
solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils
devaient à leurs écorces moussues. Le jardinier actuel avait beau
nettoyer les allées, l'herbe y poussait toujours, malgré tout; ce
n'était pas triste, cependant: le souffle éternellement jeune de la
nature flottait au-dessus de la maison surannée, du parterre vieillot,
du labyrinthe à la mode antique; les herbes folles et les fleurs d'été
donnaient chaque année une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine
presque abandonné.
Le soleil s'était levé dans la brume, et un frêle rideau de gaze grise
semblait suspendu au bas du ciel; bientôt les rayons dorés parurent
au-dessus de cette fragile barrière et vinrent colorer les arbres. La
chaleur était intense, mais si également répandue dans l'atmosphère
qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue
miroitait à travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes
d'un éclat extraordinaire: Korzof prit machinalement une allée qui
conduisait au bord de la rivière.
Comme il mettait la main sur le loquet de la porte à claire-voie qui
fermait le jardin, il s'arrêta stupéfait. Quelqu'un, à Spask, s'était
levé plus tôt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de
l'embarcadère, regardait l'eau couler à ses pieds. Un grand chapeau de
paille entouré d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement
de sa tête penchée, Korzof comprit qu'elle était très grave, peut-être
triste. Il hésitait à s'approcher, craignant d'être indiscret; mais elle
avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui
faisait déjà un joli geste amical... Il s'avança sur la petite
passerelle tremblante et se trouva près de la jeune fille.
--Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour
lui faire place à ses côtés. Dans une heure, ce ne sera plus tenable;
mais, tant que le soleil est caché derrière les tilleuls, la fraîcheur
est délicieuse.
En effet, l'endroit était à souhait: la Néva décrivait précisément un
coude en cet endroit, de sorte qu'elle apparaissait presque comme un
lac, clos de tous côtés par des rives verdoyantes; les aunes et les
osiers de l'autre rive suffisaient pour donner cette illusion au regard.
La grande masse des arbres du jardin jetait sur le rivage et sur la
rivière son ombre, percée çà et là de rayons dorés qui, se glissant
comme des flèches à travers les trouées de ce sombre massif, faisaient
reluire au soleil les petites vagues actives et pressées que poussait un
vent léger. Au bord, l'onde était plus calme; la profondeur moindre de
la petite crique lui donnait le repos et la transparence d'un étang. Les
vieux piliers de bois bronzés et verdis par l'humidité s'y miraient avec
le frêle édifice qu'ils portaient; jusqu'au chapeau de Nadia, tout se
reflétait et tremblait dans l'eau assombrie par un fond d'herbes
semblables à du velours. Un peu plus loin, le petit yacht dormait à
l'ancre. L'équipage était allé déjeuner à terre, ainsi que le témoignait
le canot amarré par une chaîne à un pieu spécial. Rien ne troublait la
solitude que le cri des martinets, qui rasaient la rivière, à la
poursuite des insectes ailés.
--Je vous ai promis, dit Korzof, de vous raconter ce que j'ai été faire
à Pétersbourg.
La princesse le regarda, puis ses yeux se baissèrent, et elle parut
écouter attentivement.
--Je me suis enquis, continua le jeune homme, de la somme de travail que
représente...
Il s'arrêta, le sourire aux lèvres, attendant une question. Nadia lui
jeta un regard rapide et furtif, mais continua à garder le silence.
--Vous n'êtes pas curieuse? demanda-t-il d'un accent tendre et ému.
Elle secoua négativement la tête, mais le geste négatif voulait
clairement dire: Oui.
--...De la somme de travail, reprit-il, que représente un diplôme de
médecin.
--Vous? s'écria Nadia en le regardant bien en face.
--Oui. J'ai appris que, avec mes études antérieures, car, pour être un
oisif, je ne suis pas absolument un ignorant, trois ans, deux ans et
demi peut-être, suffiraient pour me faire passer mon doctorat d'une
façon sinon brillante, au moins honorable... Qu'en dites-vous? faut-il
essayer?
Nadia s'était remise à regarder l'eau, et son chapeau cachait presque
entièrement son visage. Korzof continua, inquiet, quoiqu'il sût le
cacher, mais sa voix, le trahissait.
--Je sais bien que cela n'est pas assez; aussi j'ai encore fait autre
chose à Pétersbourg: je me suis informé du prix des constructions, du
prix des terrains... j'ai fait beaucoup de calculs... et voici ce que
j'ai conclu. Dans le plus pauvre quartier de Pétersbourg, aux Peski,
quartier voué de tout temps aux épidémies meurtrières, le terrain n'est
pas cher; on pourrait élever une construction dans l'esprit moderne,
saine et bien aérée; cela coûterait un million et demi de roubles... Mon
domaine de Korzova vaut cela, et même davantage à cause de sa forêt de
chênes... On bâtirait un hôpital, qui porterait votre nom, et où je
serais médecin... sous les ordres d'un chef, en attendant que je fusse
assez savant pour être directeur moi-même...
Sa voix s'était éteinte peu à peu, car Nadia restait immobile, et le
rêve généreux du jeune homme semblait s'écrouler devant lui avec les
ruines de l'hôpital imaginaire... Le silence régna sur l'embarcadère;
les oiseaux gazouillaient à plein gosier dans les vieux tilleuls...
Enfin Nadia releva lentement la tête et tourna vers Korzof ses grands
yeux d'où débordaient les larmes:
--Mon ami, dit-elle, que nous serons heureux! Heureux et bénis!
Korzof, sans s'approcher, prit la main qu'elle lui tendait, et ils
restèrent ainsi, immobiles, sans se regarder, suivant dans leur esprit
le couronnement de l'oeuvre commune. Au bout d'un moment:
--Ce sera beau! dit-elle très-bas; sa main libre esquissa dans l'air le
contour du vaste édifice. C'est par de tels travaux qu'on devient
immortel, continua la jeune fille; on laisse un nom... cela n'est rien;
mais on laisse un exemple, c'est là ce qui fait qu'on est grand!
--Vous êtes contente? demanda Korzof d'un ton aussi tranquille.
Il lui semblait en ce moment que cela était convenu depuis longtemps, et
qu'ils ne faisaient que de continuer une conversation ancienne.
--C'est ce que je voulais, dit-elle avec un sourire divin. Et vous
l'avez trouvé tout seul; c'est cela qui est beau!
--Vous m'attendrez trois ans? fit-il avec une ombre de tristesse.
--Trois ans! qu'est cela auprès de la vie, et de l'éternité!
Ils retombèrent dans leur silence heureux. Jamais ils ne s'étaient
sentis si calmes ni l'un ni l'autre. Il leur semblait que cette
résolution avait jeté leurs vies dans un moule d'où elles sortaient avec
une forme définitive, immuable.
--Eh bien, je vous demande un peu ce qu'ils font là! s'écria le prince
en les apercevant, sur un embarcadère! À moins de pêcher à la ligne,
vraiment je ne vois pas...
Les deux jeunes gens s'étaient levés et avaient déjà franchi la
passerelle.
Nadia courut à son père, posa son front sous ses lèvres et se blottit
sous son bras avec un geste câlin. Korzof s'était approché plus
posément, et prit la main de la jeune fille, et, d'un même mouvement,
ils s'agenouillèrent devant le prince, sur l'herbe de la rive.
--Fiancés? s'écria Roubine, abasourdi, mais enchanté.
--Bénissez-nous, dit Korzof sans se relever.
Très-grave, trop ému pour parler, le prince fit sur eux le signe de la
croix, puis il les releva d'une étreinte affectueuse «t les tint
embrassés un instant.
Quand il fut un peu revenu à lui:
--Quelle drôle d'idée de choisir le bord de l'eau pour cette cérémonie!
Et à cette heure-ci encore! Mais, Nadia, tu ne fais jamais rien comme
personne!
Elle sourit et l'embrassa. Il se frotta les yeux du revers de sa main,
puis étira sa longue moustache, et raffermissant sa voix:
--C'était, à ce que je vois, reprit-il, une affaire d'endroit. À
Péterhof, tu ne voulais pas de Korzof; à Spask, tu l'acceptes... Que ne
l'as-tu dit plus tôt? Il y a longtemps que nous serions venus ici!
Nadia souriait toujours. Ils reprirent lentement le chemin de la maison.
--Et ce voeu, continua le prince, qu'en avons-nous fait? Ô Nadia! nous
écrirons ensemble un chapitre de philosophie intitulé: «De l'imprudence
des voeux téméraires.» Eh, ma fille?
Nadia ne souriait plus. Elle serra plus étroitement contre elle le bras
de son père, et d'un ton grave:
--Vous avez une grande affection pour Dmitri Korzof, n'est-ce pas, mon
père? dit-elle.
--Parbleu! s'écria le prince.
--L'aimeriez-vous autant s'il était ruiné?
--Ruiné! vous êtes ruiné, Korzof? fit Roubine en s'arrêtant court.
--S'il était ruiné, mon père, l'aimeriez-vous autant? seriez-vous aussi
bien disposé à l'accepter pour gendre?
--Lui! Dieu merci, je n'ai pas l'âme assez vile... Tu es assez riche
pour deux, Nadia, et un honnête homme ruiné n'en est que plus un honnête
homme!
Il serra vigoureusement la main de Korzof, et ils restèrent tous deux
immobiles, fort émus.
--Il est ruiné, mon père, reprit Nadia avec un accent de fierté; je l'ai
ruiné; j'en suis heureuse, mon âme est pleine d'orgueil quand je songe
qu'il a fait pour moi le sacrifice de sa fortune entière.
Roubine abasourdi se laissa tomber sur un des bancs de bois qui
longeaient l'avenue.
--Expliquez-moi, dit-il, car je n'y comprends rien.
L'explication ne fut pas longue. Quand elle fut terminée, il garda le
silence.
--C'est absurde, dit-il; c'est du dernier ridicule! Voyez-vous Korzof en
médecin avec une trousse? Vous ferez des saignées, Korzof; tu poseras
des sangsues?--car il faut que je te tutoie, mon gendre, je n'y puis
plus résister. Tu tâteras les cataplasmes, pour savoir s'ils sont au
degré de chaleur voulu: on les met contre la joue, tu sais, et, si ça ne
brûle pas, tu peux y aller! tu auras un petit thermomètre dans ta poche,
pour vérifier la température de tes malades? C'est du plus haut
comique... Et du diable, à présent, si je voudrais qu'il en fût
autrement. C'est grand, tu sais, c'est superbe, c'est... Mais que vous
allez donc être ridicules tous les deux! Mon Dieu!
Il éclata de rire, pendant que de vraies larmes d'attendrissement
roulaient sur ses joues. Il les essuya et repartit de plus belle:
--Mon Dieu! que c'est drôle! s'écria-t-il; j'en ris aux larmes!
Tout à coup il s'arrêta:
--Eh bien, non, ce n'est pas vrai, je ne ris pas aux larmes, je pleure
pour tout de bon, et je ne sais pas pourquoi j'en rougirais. Que Dieu
vous bénisse dans votre nouvelle vie, mes enfants! La bénédiction d'un
père appelle sur votre tête toutes les grâces du ciel.
Ils restèrent muets, la tête baissée, sentant que quelque chose de grave
s'accomplissait en eux à cette heure solennelle. Roubine se leva et se
dirigea vers la maison.
--C'est égal, dit-il en se retournant, les yeux encore humides et les
lèvres agitées par le fou rire qui le reprenait, en commandant ton
trousseau, Nadia, n'oublie pas les tabliers d'infirmière! Ô Nadia, quand
l'impératrice le saura, va-t-on se faire une pinte de bon sang à la
cour!
--Je ne crois pas, mon père, dit la jeune fille en souriant.
--Moi non plus, tu sais! Je n'en crois pas un mot. Mais il faut que je
rie; sans cela je pleurerais comme un imbécile. Et le yacht? À présent
que tu n'as plus le sou, mon gendre?
--Je le vendrai! repartit joyeusement Korzof.
--C'est cher, une machine comme celle-là?
--Cela vaut à peu près cent mille francs.
--Très-bien, je te l'achète. Nadia, je t'en fais cadeau. Avec l'argent,
vous fonderez quelques lits de plus dans votre hôpital. Ça ne fait rien,
mon Dieu! que c'est donc drôle d'avoir un gendre médecin! Tu
m'empêcheras d'avoir la goutte, dis, mon gendre?
--Je tâcherai! répondit le jeune homme en souriant.
Le vieux cuisinier s'était surpassé; mais personne ne put se rappeler ce
qu'on avait mangé à déjeuner ce jour-là.
Rien n'était moins pressé que de retourner à Péterhof; on avait mille
projets à arrêter, mille choses à se dire; Roubine était une mine
inépuisable d'objections, mais il se laissait convaincre par des
arguments raisonnables. Les deux jeunes gens, pleins d'ardeur, ne
reculaient devant aucune difficulté. Korzof avait ordonné de mettre son
domaine en vente; l'achat du terrain se débattait déjà entre les hommes
d'affaires; quelques jours de repos étaient bien nécessaires à
l'heureuse famille, avant qu'elle reprît la vie officielle et mondaine
de Péterhof. Les quelques jours se prolongèrent insensiblement, si bien
que près de trois semaines s'étaient écoulées depuis leur arrivée à
Spask, et le mois d'août était très-entamé.
--Quand partons-nous? demanda un soir Roubine, qui voyait s'épuiser sa
provision de cigares.
--Demain, si vous voulez! répondit sa fille. Le yacht est prêt, n'est-ce
pas, Dmitri?
--Il sera sous pression demain à cinq heures du matin.
--Cinq heures! fit le prince en frissonnant. Il y a donc des gens qui,
par goût, se lèvent à cinq heures? Disons huit, veux-tu, Korzof?
--Comme il vous plaira.
Après le dîner, le jeune homme voulut jeter le coup d'oeil du maître à
son embarcation, et, profitant du moment où Nadia et son père semblaient
absorbés dans les explications assez confuses du staroste, il descendit
d'un pas rapide l'allée en pente qui menait au rivage. Son inspection
fut courte, car tout était irréprochable à bord; après avoir donné des
ordres pour le lendemain, il se préparait à rentrer, lorsque son
attention fut attirée par une masse sombre qui descendait lentement le
cours du fleuve.
C'était deux barques énormes, solidement amarrées l'une à l'autre, et
chargées de foin jusqu'à la hauteur d'un premier étage. Un toit de
planches disposé en dos d'âne complétait leur ressemblance avec une
maison. Les bateliers, pour la manoeuvre, tournaient autour de la masse
épaisse, en courant sur le rebord, large d'un pied; sur cet étroit
passage, ils trouvent moyen d'accomplir les mouvements nécessaires;
parfois un maladroit tombe à l'eau, mais les bateliers russes nagent
comme des poissons, et, le rebord de la barque effleurant presque le
niveau du fleuve, le baigneur malgré lui a bientôt fait de se hisser à
bord, au milieu des quolibets de ses camarades.
Les barques accouplées s'avançaient, portées par le courant qui les
faisait insensiblement tournoyer; après les premières, d'autres
s'étaient montrées au détour de la Néva, et leur flottille sombre,
espacée à intervalles irréguliers, envahissait peu à peu la surface
brillante de l'onde. Le soleil s'était couché, la nuit tombait, tout
devenait gris, presque triste; ces masses gigantesques défilaient
lentement, comme sous une impulsion mystérieuse. Korzof s'arrêta pour
les regarder. Au même moment, il entendit les pas et les voix du prince
et de sa fille, qui venaient le rejoindre.
--Qu'est-ce que c'est que cela? on dirait des fantômes, fit Roubine en
s'arrêtant essoufflé sur le débarcadère.
--C'est le foin des prairies du Ladoga, qui va alimenter le marché de
Pétersbourg, répondit le jeune homme.
--Ça, des barques? sans lumière? Où sont leurs feux réglementaires?
--Les barques qui portent le foin n'ont pas de fanaux, à cause du danger
d'incendie. Elles s'arrêtent le soir, et, sans doute, celles-ci vont
passer la nuit près du village qui est un peu au-dessous de Spask.
La procession continuait à défiler lentement et sans bruit sur le fleuve
brillant comme de l'étain neuf.
--Elles ont l'air lugubre! reprit Roubine. Eh! enfants, cria-t-il à
pleine voix, chantez-nous quelque chose!
Quelqu'un, au large, répondit par une espèce de cri d'appel, et aussitôt
une voix de ténor jeune et riche entonna une mélodie traînante, en
mineur, aux inflexions douces et résignées, interrompue de temps en
temps par de longues tenues, sur une note très-haute. Un choeur à quatre
parties, court et bien rhythmé, servit de refrain; puis le chant reprit.
Pendant ce temps, la barque s'était éloignée et avait disparu au
tournant du fleuve; d'autres paysans sur d'autres barques qui venaient
à leur tour reprirent la mélodie, en la variant suivant les caprices de
leur mémoire ou de leur fantaisie, et toujours le choeur, à intervalles
égaux, reprenait le refrain, comme pour rappeler au chanteur qu'il
n'était pas tout seul ici-bas, perdu au milieu d'un large fleuve sur une
barque solitaire.
Peu à peu, les ombres flottantes se réunirent en une masse sombre dans
l'obscurité plus dense, le long de la berge; les chants cessèrent, et il
ne passa plus de barques. Des feux s'allumèrent sur la rive opposée.
--Bonne nuit, dit le prince. Ils vont dormir à la belle étoile: allons
nous coucher dans notre lit. C'est la philosophie de l'humanité, cela,
Korzof. Dis, Nadia, veux-tu que nous couchions aussi à la belle étoile,
par esprit d'égalité?
--Non, mon père, répondit-elle avec douceur; je voudrais seulement
qu'ils puissent avoir chacun un lit pareil au nôtre.
--Pas moyen de la prendre! fit Roubine en riant. Mais sais-tu, Nadia, un
lit avec des draps, ça les gênerait peut-être beaucoup, ces braves gens!
Ils n'en ont pas l'habitude.
--Mon père, ne me taquinez pas, fit-elle avec douceur.
Roubine l'embrassa tendrement, et ils rentrèrent dans le vieux logis
délabré, où le luxe de l'argenterie et du luminaire contrastait si
étrangement avec les tapisseries moisies et les meubles démodés.
Le départ était fixé pour huit heures; mais à quoi bon se hâter, quand
on est le maître de son temps? Nadia regrettait de quitter la vieille
maison, où elle venait de passer les heures les plus douces de son
existence; elle en parcourait tous les recoins avec une mélancolie
souriante, comme si elle voulait y laisser le souvenir de sa présence.
Roubine avait mille affaires à terminer avec son staroste et les
paysans; vers dix heures, il se souvint qu'il avait oublié de donner des
ordres pour la peinture extérieure de la maison, qu'il voulait faire
exécuter de fond en comble.
--Bah! dit-il, nous partirons après le déjeuner; si nous arrivons un peu
tard, le malheur ne sera pas grand, et d'ailleurs nous avons le courant
pour nous.
En effet, le départ fut si bien retardé qu'il était près de trois heures
quand le yacht quitta le débarcadère. Un remous dans l'eau tranquille,
causé par le mouvement de l'hélice, et la rive était déjà loin... Nadia
jeta un regard d'adieu sur les beaux tilleuls, sur les poutres
moussues...
--C'est le passé, dit doucement Korzof en s'approchant; l'avenir est
là-bas!
Il indiquait au couchant de Pétersbourg encore invisible. Elle lui
sourit, avec cette grâce qui la rendait irrésistible.
--Le présent est ici, dit-elle, et il renferme en lui toutes les joies.
Roubine fumait, sous la tente de coutil, l'air heureux et indolent.
--Eh! Nadia, fit-il sans se retourner, comment feras-tu quand tu ne
seras plus riche? Si je me mettais aussi à fonder un hôpital et si je
profitais de cela pour te déshériter?
--Plût à Dieu, mon père! répondit-elle avec un léger soupir.
Le prince la regarda de côté; elle était parfaitement sincère.
--Eh bien, non! dit-il en reprenant sa longue pipe, je ne ferai pas ce
beau coup-là. Je ne fonderai rien du tout, et je garderai mon argent; il
y aura peut-être, et même probablement, un jour de petits personnages
qui ne seront pas fâchés de le trouver, le temps venu.
Il reprit sa demi-somnolence, et Nadia, causant à demi-voix avec son
fiancé, se perdit bientôt dans d'innombrables rêves tous relatifs à leur
fondation projetée.
Les barques à foin avaient disparu; à cette heure, elles arrivaient au
port dans Saint-Pétersbourg.
La journée s'écoula tranquillement; un léger accident survenu à l'hélice
au moment du départ ralentissait le voyage; mais, ainsi que l'avait dit
le prince, ils avaient le courant pour eux; cependant, lorsqu'ils se
mirent à table pour dîner, les fabriques qui avoisinent Pétersbourg
commençaient à peine à se montrer sur la rive gauche du fleuve.
--Le plus sage, dit confidentiellement le mécanicien à Korzof, qui
s'inquiétait de cette lenteur, le plus sage serait de nous arrêter un
instant. En une demi-heure, j'aurais remplacé la pièce défectueuse, et
nous pourrions forcer la pression; sans cela, je crains fort de ne
pouvoir arriver à Péterhof que fort avant dans la nuit.
Le petit navire s'arrêta, pour mettre à effet ce prudent avis; pendant
que les amis dînaient, le dommage fut réparé, et à huit heures ils
reprirent leur route, cette fois avec toute la hâte désirable.
La nuit tombait lorsqu'ils traversèrent Pétersbourg; ils avaient allumé
leur fanaux et naviguaient avec prudence, pour éviter les collisions
avec les bateaux-mouches, dont l'équipage n'est pas toujours sobre quand
vient le soir; tout à coup, Nadia, qui regardait à l'arrière, s'écria:
--Voyez! qu'est-ce que c'est que cela?
Une masse de fumée énorme s'élevait dans la direction du couvent de
Smolna, qu'ils avaient dépassé depuis un instant, et presque en même
temps le ciel s'éclaira d'une lueur intense, qui retomba aussitôt pour
reparaître plus brillante et plus sinistre.
--Un incendie! Allons voir, dit Roubine.
Dans tous les pays du monde un incendie provoque la curiosité, mais
nulle part, croyons-nous, autant qu'en Russie, où, bien que le cas ne
soit pas rare,--grâce à l'abondance des constructions en bois,
essentiellement inflammables,--au cri: _Pajar_ (incendie)! chacun quitte
son ouvrage ou son occupation et court au lieu du sinistre. La curiosité
est la même chez les classes les plus élevées de la société et chez les
plus infimes; dans la foule qui se presse devant les bâtiments
enflammés, on trouverait autant de grands seigneurs et même de grandes
dames que de paysans. Pour voir un bel incendie, on fait volontiers
atteler sa voiture ou son traîneau.
--Allons! répondit Korzof, qui donna ordre au mécanicien de retourner en
arrière.
La lueur augmentait à chaque seconde; mais les voyageurs n'en pouvaient
voir le foyer, caché par un promontoire très avancé du fleuve qui décrit
à cet endroit un angle presque aigu. Les bateaux-mouches, les _yarles_
des bateliers, et un canot à vapeur de l'État, toujours sous pression
pour les cas d'accidents, se dirigeaient en hâte vers le point incendié;
on entendait sur les quais et dans les rues le tapage assourdissant des
pompes traînées sur le pavé par leurs attelages incomparables, et le
roulement continu d'innombrables véhicules, lancés au galop vers ce lieu
encore inconnu. De grandes gerbes d'étincelles montaient dans le ciel
comme des pièces d'artifice, indiquant que l'endroit était tout proche.
--Qu'est-ce qui peut bien brûler comme cela? dit Nadia, le coeur
indiciblement serré.
--Le marché au foin, je pense, répondit Korzof.
--Si ce n'est qu'une perte d'argent, commençait Roubine...
Il s'arrêta, muet de surprise; deux barques accouplées apparaissaient au
tournant du fleuve embrasées du bord jusqu'au faîte; elles s'avançaient
majestueusement, comme un gigantesque brûlot, flambant dans l'air
tranquille. Après celles-là, deux autres, puis deux autres encore. Le
feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le
fleuve, à la dérive, éclairant d'une lueur splendide et lugubre les
maisons et les monuments. C'était très calme, et c'était horrible.
Un cri d'épouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives:
--Les ponts!
Le premier pont qui barrait le passage à ces brûlots d'un nouveau genre
était le grand pont Litéine, remplacé depuis par un monument de pierre,
mais qui, destiné à recevoir le premier choc des glaces venant du lac
Ladoga à l'époque du dégel, n'était alors composé que d'un grand nombre
de barques pontées, reliées entre elles par un solide tablier de bois.
Ce système permettait de replier le pont le long des rives lors du
passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espèce
traversaient la Néva sur son parcours dans la ville, et une quantité
considérable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le
passage sur les divers bras qu'elle forme à son embouchure, reliant les
îles entre elles, sur un espace de plusieurs kilomètres. Si le premier
pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les débris
enflammés, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes
les rives, où s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage;
c'était une ruine incalculable.
Le petit canot de l'État, dirigé par un marin habile, avait déjà saisi
la chaîne de remorque du premier pont; les câbles des ancres, coupés par
des haches d'abordage, avaient coulé à fond, et lentement, avec une
précision extrême, comme si rien n'eût pressé, le pont, se repliant le
long du bord, laissa la voie libre au premier brûlot qui passa
tranquillement; on eût dit qu'il attendait cet hommage.
--Voilà un fier luron que ce pilote! s'écria Roubine, en admirant le
succès de la manoeuvre.
À l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser.
Le yacht fila à toute vapeur vers le pont Troïtzky, où des hommes zélés
coupaient déjà les câbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit
jeter un bout de chaîne, et le pont gigantesque, qui compte un kilomètre
de long, alla également se ranger contre la rive. Un bateau-mouche,
requis pour la circonstance, accomplit le même office pour le pont du
Palais, et la Néva fut libre. Toutes les barques, tous les bâtiments qui
n'étaient pas nécessaires au service de la police fluviale avaient
disparu et s'étaient cachés dans les recoins les plus inaccessibles.
Il était temps. La flottille embrasée tout entière descendait le noble
fleuve avec la majesté d'une puissance qui se sait invincible. Rien de
plus étrange que de voir à la surface de l'eau le feu faire rage, en
emportant des tourbillons d'étincelles et de fumée. Dans l'air
tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de
fantastique. La foule, groupée sur les quais, apparaissait comme en
plein jour aux spectateurs de la rivière; les faces humaines, portant
toutes la même expression d'intérêt, d'admiration et d'horreur, se
distinguaient avec une netteté étonnante.
Nadia, appuyée sur le bastingage du yacht, ne pouvait détacher ses yeux
de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin
de se maintenir au milieu du courant, tout en évitant les approches des
brûlots.
--Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix.
En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Néva,
où s'étaient réfugiés de nombreux navires et où les ponts n'avaient pu
être retirés. Les bateaux à vapeur disponibles, montés par de courageux
mariniers, s'avancèrent à la rencontre des monstres de feu pour leur
présenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant
principal, où elles devaient finir par aller s'échouer contre le pont
Nicolas, construit en pierre et par conséquent invulnérable.
C'était une lutte émouvante. Les gaffes n'étaient pas assez longues; on
prit des mâts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau à tout
instant pour les empêcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi
étaient constamment inondés d'eau par leurs camarades; sans quoi ils
n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face à face avec le
feu.
--Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof à ses
hôtes; permettez-moi de vous déposer à terre.
Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur
le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'après, ils étaient sur le
rivage, près de la forteresse, et Korzof, après s'être muni de gaffes,
repartait pour l'endroit menacé.
Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prêtait à merveille à
ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forçant sa marche, il entraînait
dans son sillage un brûlot prêt à faire fausse route; parfois, il se
plaçait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au
service de la gaffe employée comme éperon, il fondait sur la masse
enflammée et la repoussait dans le courant. Près de quarante barques
avaient ainsi passé; beaucoup avaient sombré; d'autres s'étaient
échouées dans des endroits déserts, où elles ne pouvaient plus nuire:
deux ou trois flottaient au milieu du fleuve, à demi submergées. Une
dernière arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrasée et
jetant des torrents d'étincelles, comme un soleil de feu d'artifice.
Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sûreté d'attaque d'un
être intelligent.
--Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'écria Korzof, qui la
guettait.
Des marins se tenaient en arrêt; le mécanicien fit une fausse manoeuvre;
le coup porta mal, et deux gaffes tombèrent dans la rivière. Une
troisième, piquée dans le foin embrasé, y resta suspendue; mais
l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant.
--À droite! cria Korzof.
Le mécanicien, éperdu, comprit ou exécuta mal l'ordre reçu; il donna un
coup de barre, et le yacht accosta le brûlot. Ce fut sur la rive un cri
d'horreur.
--Une gaffe! cria Korzof, un bâton, n'importe quoi...
Il n'y avait rien sur le pont, et d'ailleurs la flamme voltigeait déjà
dans les agrès. Korzof se souvint qu'il avait de la poudre à bord.
--Au canot! cria-t-il.
Ses hommes y étaient déjà; il y descendit le dernier, laissa retomber la
chaîne, et la légère embarcation s'éloigna à force de rames. Sur le
fleuve, les autres bateaux qui s'étaient approchés pour lui porter
secours avaient reculé, comprenant le danger, et se tenaient à l'écart.
Au moment où le canot abordait aux pieds de Nadia, qui, penchée en
avant, cherchait à reconnaître son fiancé, la barque et le yacht,
toujours accolés, passèrent de conserve devant eux. Avec le bruit d'un
coup de canon, l'arrière du petit navire sauta, pendant que l'avant
s'enfonçait gracieusement comme un cygne qui plonge.
--Votre joli navire! s'écria Roubine, plein de regret.
Korzof tenait déjà le bras de Nadia passé sous le sien; le visage
enflammé, la barbe et les cheveux roussis, il paraissait à sa fiancée
plus beau qu'un demi-dieu.
--Que voulez-vous! dit-il en riant; il faut bien que le bonheur se paye.
Polycrate a jeté une bague à la mer,--nous y jetons notre navire,--et
nous gardons notre félicité.
Le lendemain, l'empereur se fit présenter Korzof, qu'il connaissait de
longue date.
--Que veux-tu pour ton yacht? lui dit-il, après l'avoir complimenté.
--Un terrain pour mon hôpital, répondit le jeune homme. Cela me
permettra de fonder cinquante lits de plus!
Huit jours après, la première pierre de l'hôpital fut solennellement
posée dans un terrain immense en partie planté d'arbres, don impérial;
et la princesse Roubine fut officiellement déclarée fiancée à Dmitri
Korzof.