III

Le lendemain de ce jour mémorable fut, comme le sont souvent les

lendemains de fête, une journée triste et grise; dès l'aube, les gouttes

de pluie s'acharnaient à battre les vitres; à onze heures, il fut

évident que tout espoir de beau temps était perdu.

Nadia descendit à ce moment de sa chambre, située au premier. Elle

savait que son père aimait à se lever tard, et elle avait à coeur de ne

pas se montrer devant lui dans les appartements du rez-de-chaussée, afin

de ne pas avoir l'air de faire un reproche à la paresse paternelle par

le spectacle de son activité. Comme elle entrait dans la grande salle à

manger vitrée de trois côtés, ainsi qu'une serre, le premier objet qui

attira son attention fut la grande pipe turque de son père, posée en

travers du petit guéridon qui portait tout un attirail de fumeur. Cette

pipe avait un air morose et abandonné, qui frappa la jeune fille, et ses

yeux se reportèrent du guéridon au prince lui-même, qui, le front appuyé

contre la fenêtre, regardait avec une persistance extraordinaire le

paysage rayé de pluie.

--Mon père! dit la douce voix de la jeune fille.

Un léger tressaillement des épaules du prince prouva à Nadia qu'il avait

fort bien entendu, mais il resta immobile. Elle s'approcha de lui, et

appuya son menton sur ses deux mains croisées, qu'elle posa sur l'épaule

du rêveur taciturne. Il ne bougea pas. Alors elle avança son aimable

visage, jusqu'à ce qu'il sentît les cheveux follets de la jeune fille

effleurer le bout de ses moustaches.

Il tourna alors un peu la tête, et rencontra le regard de Nadia, plein

de tendre malice et d'une raillerie qui cependant n'excluait pas le

respect. Il voulait se montrer sévère, mais ce fut impossible.

--On boude? dit-elle avec une inflexion de voix si comique, que Roubine

ne put y tenir.

--Sorcière! dit-il en souriant.

Il embrassa sa fille et se laissa conduire vers son fauteuil; Nadia

prit délicatement le tuyau de son houka, le lui mit dans la main, alluma

une allumette de papier roulé à la bougie qui brûlait perpétuellement

sur le guéridon, en attendant les caprices du fumeur, puis elle

s'agenouilla devant son père et mit le feu au tabac d'Orient blond et

parfumé, dont il tira machinalement quelques bouffées. Quand ce fut

fait, elle se rejeta légèrement en arrière, à demi assise, et elle

regarda le prince avec ce mélange de tendresse et de douce raillerie qui

la rendait si séduisante.

--On ne boude plus? fit-elle en souriant.

--Écoute, Nadia, dit son père d'un ton sérieux...

Elle fut aussitôt debout, et son visage prit une expression grave et

digne.

--Écoute, continua-t-il, je te passe tous tes caprices et bien des

folies; mais, hier soir, avoue que tu as dépassé la limite de ce que je

puis permettre...

Elle rejeta un peu la tête en arrière, comme si le poids de ses nattes

eût été trop lourd pour elle, et elle attendit la suite, avec calme.

--Quand tu prends solennellement à témoin les étoiles et le monde

entier, et les grandes eaux, et l'état-major, et les ministères, de ton

intention, continua le prince qui réchauffait en parlant sa mauvaise

humeur un instant refroidie, je voudrais au moins, par amour-propre pour

toi-même, que cette intention fût praticable; mais en déclarant que tu

épouseras un homme sans fortune, si tu mets à la porte de chez nous tous

les gens qui ont l'habitude du savon et du linge propre, tu ne prétends

pas m'infliger à leur place les porteurs d'eau de la capitale, et les

maîtres d'école de province?

La pluie frappait les vitres avec une violence redoublée, et le vent

faisait tourbillonner dans l'air des bouquets de feuilles vertes,

arrachées aux arbres du parc. Nadia jeta un coup d'oeil du côté de la

fenêtre, et ne voyant aucun moyen d'éviter le choc, se prépara à la

bataille. Le prince la regarda brusquement, comme pour surprendre sur

son visage quelque expression rétive; mais elle ne se laissa point

prendre en défaut, et resta dans la même attitude, fière et pourtant

respectueuse.

--Eh bien, Nadia, réponds! fit-il enfin, ennuyé de ne pas trouver de

prétexte à une autre bouffée de colère.

--Mon père, dit-elle d'une voix tendre et soumise, je suis au désespoir

de vous avoir causé du chagrin, et il faut que vous ayez du chagrin pour

m'avoir parlé comme vous venez de le faire. Mais il s'agit de choses si

graves que je me permettrai de vous présenter quelques objections.

--Des objections! s'écria Roubine, il s'agit bien de cela! Tu as fait

hier une déclaration de principes, qui équivaut à une déclaration de

guerre...

--Oh! mon père!

--Oui, de guerre à tout ce qui a quelque bon sens! Si tu m'en avais

parlé d'avance, au moins! Si tu m'avais dit ce que tu voulais! Nous

aurions causé, nous serions peut-être venus à bout de nous entendre! Car

enfin, tu le sais bien, Nadia, je ne veux au monde que ton bonheur!

La voix du prince se brisa dans sa gorge, et il s'arrêta court. La jeune

fille se rapprocha de lui, s'agenouilla à ses pieds comme elle l'avait

fait l'instant d'avant, et posa ses deux coudes sur les genoux de son

père, en joignant les mains avec un geste charmant de repentir et de

prière.

--Mon père bien-aimé, dit-elle, j'ai eu grand tort de parler devant des

étrangers de choses si intimes, et qui touchent si profondément à notre

bonheur à tous deux, qui est le même, n'est-ce pas? J'aurais dû me taire

hier, causer avec vous, vous exposer mes idées; mais je ne savais pas,

je vous assure que je ne savais pas moi-même ce que je voulais, jusqu'au

moment où la conversation m'a apporté comme une grande lumière. En

entendant parler des mariages que le monde approuve, j'ai senti une

grande indignation... je ne voudrais d'aucun mariage à ce prix, mon

père, et vous, le voudriez-vous pour votre enfant?

--Mais, Nadia, dit le prince avec beaucoup de bon sens, tous les

mariages ne sont pas comme ceux-là! J'ai épousé ta mère, je t'assure que

ce n'était ni par manque d'occupation pour mon esprit oisif, ni pour

voir ma maison bien tenue, ni pour augmenter ma fortune; je l'ai épousée

tout simplement parce que je l'aimais! Tu trouves que cela ne suffit

pas?

--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit la jeune fille, légèrement

embarrassée. Ne pensez-vous pas, mon père, qu'on pourrait concilier

votre manière de voir et la mienne, en épousant un homme sans fortune

qu'on aimerait?

Roubine fit un mouvement, Nadia se leva rapidement et s'assit sur une

chaise basse en face de son père.

--Dis tout de suite que tu t'es éprise d'un étudiant pauvre et que tu

veux l'épouser pour donner à son génie des ailes d'or et de

papier-monnaie?

--Non, mon père, cela n'est pas, répondit-elle fermement, quoiqu'elle

fût devenue très-pâle; mais si cela était, y verriez-vous du mal?

--Certainement! Écoute bien, mon enfant: je ne mettrai pas d'obstacles

au mariage de ton choix, pourvu que tu m'amènes un gendre bien élevé,

homme du monde, un gendre digne de moi, et digne de toi; les étudiants

peuvent avoir du génie, Nadia, mais ils ont des familles impossibles.

Voyons! sois franche! accepterais-tu d'être la bru d'un prêtre de

village ou d'un petit épicier de province, ou d'un employé de

quatorzième classe au ministère des affaires étrangères... quand le

ministre actuel a demandé ta main il n'y a pas trois mois!

Nadia écoutait respectueusement sans la moindre apparence de rébellion,

mais avec la même fermeté de maintien.

--Mon père, dit-elle, le ministre avait cinquante ans, et pour mille

raisons qu'il serait superflu de vous donner, je ne pouvais l'aimer; par

conséquent, je ne pouvais l'épouser. Vous connaissez le respect que j'ai

de moi-même; pourquoi alors me prêter des pensées que je ne saurais

avoir? L'homme qui sera mon mari, qui sera votre gendre, sera forcément

un homme du monde, instruit et bien élevé; sans cela, comment

l'aimerais-je?

--Tu auras alors beaucoup de peine à mettre d'accord tes théories

utilitaires avec tes sympathies personnelles, fit le prince avec un

soupir.

--Alors j'aimerais mieux ne jamais me marier, répondit la jeune fille,

avec un sourire charmant.

--Si tu crois que tu m'ouvres là une perspective rassurante! s'écria

Roubine. Une vieille fille philanthrope et humanitaire, un vrai fléau!

Quel avenir!

--Ne grondez plus, mon père, je vais vous faire un peu de musique.

Elle penchait vers lui son beau visage avec tant de grâce câline, tant

d'abandon filial, que, malgré son humeur, il ne put y résister, et il

embrassa la joue fraîche qui s'offrait à lui.

--Pas de musique sérieuse, répondit-il; mais si tu me jouais une valse

de Strauss, cela changerait peut-être le cours de mes idées.

Nadia étouffa un soupir et se mit au piano. Le prince se croisa les

bras, et, tant que joua sa fille, il marcha de long en large dans le

vaste salon. Quand elle eut terminé, il se tourna vers elle.

--Tu n'aimes pas cette musique-là? dit-il en la regardant avec une sorte

de tendresse inquiète.

--Pas beaucoup, cher père.

--Oui; c'est de la musique inutile, n'est-ce pas? De mon temps, on

aimait cela; nous aimions les Italiens, Bellini, Rossini; Donizetti nous

paraissait déjà compliqué; vous autres jeunes, vous avez changé tout

cela; les classiques vous semblent trop simples; il vous faut du

Schumann! Et moi, je n'y entends rien... Est-ce nous qui nous faisons

vieux, ou vous qui voulez aller trop vite?...

La jeune fille écoutait, les mains jointes, la tête baissée; elle leva

les yeux sur son père.

--Tu es une utilitaire, n'est-ce pas? reprit le prince encore chagrin.

Tu veux, que tout serve à quelque chose? Tu ne comprends pas les belles

choses pour le plaisir de les avoir, de les voir; tu portes des robes

merveilleuses parce que cela fait travailler les couturières, et tu

cueilles des roses qui valent cinq roubles la pièce parce que cela fait

vivre les jardiniers... Tu m'as expliqué tout cela... mais moi, Nadia,

j'aime tes robes parce qu'elles te rendent plus jolie, et j'aime les

roses parce qu'elles sentent bon... Cela ne te suffit pas à toi?

--Vous êtes le meilleur des hommes et le plus adorable des pères,

répondit-elle en lui souriant; on ne vous demande rien de plus. Vous

avez rempli votre tâche sur la terre en étant un brave officier, un bon

père de famille, un propriétaire foncier des plus indulgents. Vous avez

le droit d'aimer les roses pour elles-mêmes, mes robes parce qu'elles me

vont bien, et les valses parce qu'elles vous rappellent d'heureux

souvenirs, ou parce qu'elles bercent doucement vos rêveries, sans que

vous ayez besoin de vous fatiguer le cerveau pour les comprendre. Soyez

indulgent pour votre enfant indocile, mon père, car elle vous aime

par-dessus tout en ce monde!

La paix était faite; aussi bien, le prince ne se sentait plus en état de

lutter pour ce jour-là; rien ne répugnait plus à sa bonne nature que le

ton de la réprimande, et le sentiment de son devoir paternel pouvait

seul le mettre en humeur de gronder. Heureux de pouvoir mettre de côté

les idées désagréables qui le hantaient depuis la veille, il s'abandonna

au plaisir d'écouter sa fille, qui feuilleta pour lui pendant une heure

un recueil complet de partitions italiennes.

La pluie tombait toujours: Nadia, fatiguée, avait quitté le piano, et

s'approchait de la fenêtre pour lire le journal, quand la porte

s'ouvrit, et un domestique, s'approchant de la jeune fille, lui dit

quelques mots à mi-voix.

--Qu'y a-t-il? demanda le prince en se retournant.

--Rien, mon père. C'est l'intendant qui envoie son fils nous apporter

les comptes pour le premier semestre de l'année.

--Pourquoi ne vient-il pas lui-même?

--Il est malade, paraît-il; voulez-vous le recevoir, ou préférez-vous

que je vous épargne cet ennui?

--Vas-y, fit Roubine avec un demi-sourire. Puisque tu aimes à te rendre

utile... Et puis, au bout du compte, c'est toi qui es mon ministre des

finances...

Nadia lui envoya un baiser du bout des doigts et quitta la salle à

manger. Le prince prit alors le journal abandonné et se mit à le lire,

mais le courage lui manqua bientôt; il déposa son houka, s'endormit d'un

paisible sommeil sur les dépêches de l'étranger.

Le fils de l'intendant était un beau garçon de vingt-quatre ans, d'une

structure un peu lourde, et qui devait encore s'alourdir avec l'âge;

mais pour le moment, ses cheveux et sa barbe d'un blond foncé, et ses

yeux bleus largement ouverts, donnaient à sa physionomie un certain

charme, qu'aurait démenti pour un observateur attentif une expression

rusée qui apparaissait de temps en temps dans le regard, si franc en

apparence. Il attendit debout dans la vaste pièce qui servait

d'antichambre, et s'inclina respectueusement devant la jeune princesse,

dont il porta la main à ses lèvres, suivant l'usage russe.

--Eh bien, Féodor, dit-elle, tout va-t-il bien à la campagne?

--Très-bien, princesse, avec l'aide de Dieu, répondit le jeune homme, en

souriant de façon a découvrir ses belles dents blanches.

--Venez par ici, fit Nadia en entrant dans le cabinet de son père, vaste

pièce assombrie déjà par d'épais rideaux foncés, où le jour triste et

pluvieux pénétrait à peine.

Elle s'assit devant le grand bureau de chêne et indiqua un siège près

d'elle au jeune homme, qui resta debout encore un instant.

--Vous avez apporté vos papiers? demanda-t-elle.

--Oui, princesse.

--Eh bien, asseyez-vous donc, et montrez-les-moi.

Avec un geste qui exprimait à la fois son sentiment de l'honneur qui lui

était fait et une certaine aisance familière, Féodor Stepline prit la

chaise qu'on lui désignait et tira d'une volumineuse serviette une

liasse de papiers que la princesse examina minutieusement un à un, tout

en ayant soin de reporter les chiffres qu'ils représentaient sur un

carnet à part. Quant la liasse fut complètement dépouillée, Nadia fit

l'addition des chiffres qu'elle avait notés, et la vérifia à plusieurs

reprises.

Pendant qu'elle opérait ce travail, les yeux du jeune homme

l'observaient attentivement, avec des expressions parfois très-diverses.

Tantôt ils s'arrêtaient avec admiration sur les lourdes tresses, sur le

cou blanc, incliné vers le papier, sur les doigts effilés, chargés de

bagues étincelantes; puis ils se reportaient sur les sommes inscrites

sur le carnet, et brillaient alors d'un éclat sombre et presque méchant.

Lorsque Nadia eut fini ses calculs, elle releva la tête et tourna son

visage vers Stepline.

--Total: trente-sept mille six cents roubles? dit-elle.

--Exactement, princesse, répondit Féodor en reprenant un air officiel.

Les voici.

Il tira du portefeuille plusieurs paquets de billets de banque et les

passa un à un à la jeune fille, qui les vérifia soigneusement, en les

mettant de côté à mesure dans un tiroir. Lorsque le dernier eut été

rejoindre les autres, elle ferma le tiroir, mit la clef dans sa poche,

tourna un peu son fauteuil vers Stepline, et lui dit avec grande

douceur:

--Maintenant, parlez-moi un peu de votre village.

Féodor Stepline prit aussitôt un air grave.

--Tout y va à souhait, princesse, dit-il; votre école est pleine

d'enfants... L'instituteur est parti il y a huit jours, mais les classes

continuent néanmoins.

--Parti? Pourquoi?

--Il s'ennuyait, je pense, dit Féodor en baissant les yeux. Depuis

longtemps il négligeait ses devoirs...

--Pourquoi ne pas me l'avoir écrit? fit Nadia avec animation. Les

classes ne devaient pas souffrir de sa négligence.

--Elles n'en ont pas souffert, répondit le jeune homme, toujours avec le

même air de modestie.

--Qui donc suppléait le maître?

--Moi. Excusez-moi, Votre Altesse, si j'ai encouru le risque de vous

déplaire, continua-t-il avec un redoublement d'humilité, mais je savais

que vous aviez cette école extrêmement à coeur, et j'ai remplacé le

maître toutes les fois qu'il a manqué sa classe.

Nadia allait le remercier chaleureusement, elle le regardait et ouvrait

la bouche pour parler, lorsque, soudain, elle s'arrêta dans son élan,

fixa les yeux sur lui avec une certaine persistance et dit d'un ton

calme:

--Je vous remercie.

Stepline n'avait pas remarqué ce changement; il reprit du même ton ému:

--Tout le monde à la campagne est pénétré de la bonté de notre

princesse. Les effets d'une initiative généreuse sont parfois bien

divers et bien inattendus... En voyant le mal que la princesse se donne,

plus d'un, qui ne songeait qu'à vivre honnêtement en remplissant son

devoir, a compris que cela n'était pas suffisant, et s'est adonné à

d'autres études. Le petit hôpital est trop petit, et mon père ne peut

plus suffire aux demandes des malades; le peu de connaissances qu'il a

en médecine, celles que notre princesse a bien voulu lui communiquer,

n'est plus à la hauteur des besoins... il nous faudrait un jeune

médecin, un officier de santé, tout au moins...

--Qui se dévouera assez à la cause de ceux qui souffrent, pour

s'enterrer dans un village de province, sans relations intellectuelles,

sans distractions d'aucun genre...

--J'avais pensé, reprit Stepline, de la même voix contenue et pour ainsi

dire étouffée, que si notre princesse daignait m'encourager...

--Eh bien? fit Nadia, un peu curieuse.

--J'aurais volontiers fait les études nécessaires... Ce n'est après tout

ni très-long ni très-difficile, et alors...

--Vous auriez consacré votre vie à notre petit hôpital? demanda la

jeune fille, un peu troublée par cette proposition inattendue.

Stepline la regarda.

--Certes, dit-il.

--Je vous croyais ambitieux.

Une lueur singulière passa dans les yeux du jeune homme.

--Ma plus haute ambition n'a jamais cessé d'être un simple voeu: celui de

me rendre digne des bontés de notre bienfaisante princesse, de mériter

un peu de son estime... un peu de cette affection qu'elle fait rayonner

sur tous ceux qui l'approchent...

Nadia baissa les yeux à son tour et se mordit les lèvres.

--Ce n'est pas uniquement l'ambition de bien faire, alors, qui vous

pousse dans cette voie? dit-elle, sans témoigner d'émotion.

Stepline prit une assurance nouvelle.

--Vous nous avez enseigné et répété, princesse, dit-il, et vos

enseignements ne sont pas tombés dans un terrain stérile, que l'homme

est le fils de ses oeuvres, et qu'il n'est pas de situation à laquelle ne

puisse parvenir un homme vraiment résolu et intelligent. Vous nous avez

cité de nombreux exemples dans l'histoire de tous les pays, ajoutant

que si ces faits se produisaient plus rarement en Russie, c'était à

cause de l'inégalité des conditions, mais que peu à peu ces distances

s'effaceraient... Votre père a bien voulu affranchir le mien; je suis un

homme libre; pourquoi, dites-le, princesse, ne pourrais-je pas aspirer

aux destinées que vous m'avez fait entrevoir?

--Vous parlez bien, dit Nadia, vous avez reçu une bonne éducation.

--Mon père n'a rien ménagé pour m'instruire, répondit Féodor. Il sait à

peine lire lui-même, mais il m'a fait enseigner par le prêtre de notre

église tout ce que celui-ci pouvait m'apprendre. Pour le reste j'ai

passé deux ans à l'Université de Moscou...

--Et vous vous résigneriez à consacrer votre existence à de pauvres

souffreteux de village? demanda la jeune fille encore incrédule.

--Pour vous, que ne ferait-on pas? dit-il à voix basse.

Nadia se leva doucement et prit les liasses de papiers entre ses deux

mains.

--J'en parlerai à mon père, dit-elle. C'est à lui de juger ces

questions-là.

--Si vous vouliez parler en ma faveur, insista le jeune homme.

--C'est l'affaire du prince, répéta Nadia. Quand repartez-vous?

--Quand vous l'ordonnerez, répondit Stepline d'un ton soumis.

--Tout de suite, alors, dit la jeune fille d'un ton calme.

--Sans vous revoir?

Elle fixa sur lui le regard de ses beaux yeux fiers et tranquilles.

--Nous avons terminé nos affaires, dit-elle, je n'ai plus de temps à

vous donner. On vous écrira, relativement à la demande que vous venez de

faire.

--Et quand notre princesse daignera-t-elle visiter ses terres?

--Dans trois semaines environ; mais vous aurez la réponse de mon père

bien avant cela.

Stepline restait debout, dans une attitude humiliée.

--Vous direz aux enfants de notre école que je leur sais gré de leur

bonne conduite. Je vous remercie encore une fois d'avoir pris soin

d'eux... Nous enverrons un nouveau maître d'ici peu. En attendant, je

vous prie de bien vouloir leur continuer vos soins.

Elle parlait avec une urbanité parfaite, mais sans le moindre abandon.

Féodor Stepline sentit qu'il venait de perdre une grosse partie, et

pourtant, il n'avait pas conscience d'avoir mal joué.

--Au revoir, fit Nadia en le saluant d'un signe de tête.

Elle sortit du cabinet, et il la suivit l'air penaud. Elle entra dans la

salle à manger dont la porte se referma sur elle, et il quitta aussitôt

la maison.

--Qu'est-ce qu'il t'a conté, ce blanc-bec? demanda en français le prince

qui sortait de son doux sommeil.

--Il m'a compté vos revenus, dit Nadia en souriant. Nous sommes riches,

mon père; le rendement de nos terres du Volga seules donne pour le

semestre plus de trente-sept mille roubles.

--Eh bien, tant mieux! fit Roubine en étouffant un bâillement; tu

pourras t'acheter une autre voiture; tu avais envie d'un petit panier à

deux poneys que nous avons vu l'autre fois; veux-tu que je l'envoie

chercher? Je t'en fais cadeau.

--Non, merci, mon père, répondit la jeune fille d'un ton pensif. Je

vous demanderai peut-être autre chose.

--Fais ce que tu voudras. Dis, Nadia, est-ce qu'il va pleuvoir comme

cela toute la journée? continua Roubine d'un ton si piteux qu'elle ne

put s'empêcher de rire.

--Je crains, mon père bien-aimé, que même avec trente-sept mille roubles

dans votre tiroir, il ne vous soit impossible d'empêcher cela.

--Eh bien, au moins, envoie chez Korzof pour l'inviter à dîner. C'est

assommant, la pluie! on ne sait plus que faire de soi!

Sans faire d'objection, Nadia fit exécuter l'ordre de son père. Le

messager revint en peu de temps avec la nouvelle que Korzof acceptait

l'invitation, et se présenterait à cinq heures, ce qui parut satisfaire

Roubine, et lui rendit sa bonne humeur.

--Mon père, dit la jeune fille, qu'est-ce que c'est que Féodor Stepline?

--Un garçon intelligent: son père est un vieux coquin, mais autant le

garder comme intendant que d'en prendre un autre qui me volerait tout

autant: au moins, je suis accoutumé à la façon de voler de celui-là; un

autre, cela me changerait.

Mille impressions fugitives avaient passé sur le visage de Nadia

pendant que son père parlait; quand il eut terminé, elle resta un

instant silencieuse.

--Mais, dit-elle en hésitant, son fils n'en sait rien?

--Féodor? C'est lui qui fait les comptes! Son père est très-fort sur

l'addition et surtout sur la soustraction; il réussit même fort bien la

preuve, puisque je ne l'ai jamais pincé en flagrant délit, mais il

ignore les plus vulgaires éléments de l'orthographe, et c'est M.

Stepline fils qui aligne les belles écritures que voilà (il indiquait

les papiers); et pour une parfaite régularité, un commis aux écritures

les copie sur les registres. Tu les connais, nos beaux registres?

Sont-ils assez bien tenus!

Roubine riait bonnement; la pensée qu'en échange des huit ou dix mille

roubles qu'il lui volait annuellement, son intendant offrait à son

inspection de si beaux registres, lui semblait très-comique.

Nadia ne riait pas.

--Ce garçon complice de son père, dit-elle enfin, cela me passe! Comment

concilier...

--Concilier quoi? demanda le prince, amusé de la voir perplexe, car il

aimait à la taquiner.

En peu de mots, la jeune fille mit son père au courant des ambitions de

Féodor.

--Il t'a conté cela? fit Roubine devenu grave. En quels termes?

Nadia essayait de se rappeler exactement les paroles du jeune homme...

tout à coup une rougeur ardente envahit son visage, et elle s'arrêta

brusquement.

--Peu importe, dit-elle: évidemment, c'est un vulgaire ambitieux.

Son père la regardait avec une certaine inquiétude. Il leva un doigt en

l'air.

--Prends garde, ma fille, dit-il, avec tes idées de nivellement des

classes, tu pourrais faire naître dans des cerveaux détraqués des

pensées que tu n'as jamais voulu leur communiquer... Cet imbécile ne t'a

pas manqué de respect, j'espère, que te voilà si déconfite?

--Non, mon père, pas le moins du monde, répondit la jeune fille,

profondément mortifiée au souvenir des paroles de Féodor: «Pour vous,

que ne ferais-je pas?» Que lui répondez-vous?

--Oh! c'est bien simple: que mes malades n'ont pas le temps d'attendre

qu'il ait fini ses études, et que nous chercherons un officier de santé

tout prêt.

Nadia embrassa son père. La porte s'ouvrit, et Korzof entra.

--Il pleuvait tellement, dit-il en s'excusant de se présenter de si

bonne heure, et la journée me paraissait si longue, que je suis venu, au

risque d'être importun...

--Non, non! s'écria Roubine enchanté. Nous allons faire un whist avec un

mort, en attendant le dîner. Il n'y a encore que les cartes pour tuer

une journée qui ne veut pas mourir.

La table de jeu fut aussitôt dressée, et les trois partenaires

s'assirent gravement autour, comme si c'eût été un autel, prêt pour

quelque sacrifice. Avec l'entrée de Korzof une influence de joie et de

bien-être semblait être répandue dans l'appartement. Ils jouèrent ainsi,

jusqu'à l'heure du dîner, tout en causant de mille choses.

Vers sept heures, une éclaircie se fit dans le ciel gris, et une bande

jaune se montra à l'occident.

--Miracle, il ne pleut plus! s'écria Roubine en ouvrant la porte de la

terrasse.

Une bonne odeur de verdure mouillée pénétra dans la salle à manger, et

les trois amis se risquèrent au dehors. La vapeur d'eau montait de

partout en un brouillard léger que perçaient à peine des points plus

foncés représentant des édifices ou des masses d'arbres. Un peu de

soleil apparut, éclairant d'une joie mélancolique les arbrisseaux encore

abattus sous le poids de l'averse.

--Ah! on revit! s'écria Roubine en se dégourdissant les jambes à grands

pas.

Nadia était restée sur le seuil, pour ne pas mouiller ses petits

souliers. Korzof s'approcha d'elle.

--S'il fait beau, mademoiselle, lui dit-il, n'irez-vous pas vous

promener demain dans les parterres?

Elle fit un signe d'approbation.

--Me permettrez-vous de vous y rencontrer?

Elle répéta le même signe.

--Je vous remercie, fit Korzof avec beaucoup de dignité.

Elle comprit que celui-là était un homme; il savait le prix de ce qu'il

demandait, et se sentait digne de l'obtenir. Elle quitta la porte de la

terrasse et se dirigea vers le salon, où elle s'assit devant le piano.

Ses doigts errèrent distraitement sur les touches, jusqu'au moment où

les deux hommes vinrent la rejoindre.

Entre la musique et la conversation, ils passèrent une soirée

délicieuse.

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia · 第 36 / 45 题