IV

Le lecteur commence sans doute à entrevoir combien sont

puissants les obstacles invisibles qui s'opposent à une réforme

profonde de l'enseignement en France, et cependant nous n'avons

pas abordé encore le plus formidable, le plus irréductible

peut-être de tous ces obstacles: l'état mental des professeurs.

L'enquête parlementaire n'en a pas tenu compte une seule fois

et elle ne le pouvait guère. Persuadés que les professeurs

universitaires, bourrés de science livresque et de diplômes,

sont par cela même parfaits, les déposants de l'enquête ne

pouvaient envisager la question des professeurs et les moyens à

employer pour les former comme pouvant être l'objet d'une

discussion quelconque.

Et c'est pourtant ce point inaperçu, qui contient le noeud

vital des améliorations possibles de l'enseignement.

L'enquête a couvert de fleurs les professeurs et de

malédictions les programmes. C'est à peu près le contraire

qu'il eût fallu faire. Supposons en effet anéantis, par une

puissance magique, les obstacles que nous avons vus se dresser

devant les réformes. Les préjugés des familles se sont

évanouis, des programmes parfaits ont été créés, avec des

méthodes excellentes pour les enseigner. Tout, pensez-vous, va

changer. Rien, absolument rien, ne pourra changer.

Et pourquoi? Simplement parce que l'état mental des professeurs

créé par les procédés universitaires n'est pas modifiable.

Formés d'après ces principes, ils sont incapables d'en

appliquer d'autres, ou même d'en comprendre d'autres. Tous sont

arrivés à un âge où on ne refait pas son éducation. Certes ils

accepteront docilement, comme ils les ont acceptés jusqu'ici,

les changements de programmes, et s'inclineront bien bas devant

les circulaires ministérielles, mais ils continueront à

enseigner comme ils l'ont toujours fait, parce qu'ils ne

pourraient enseigner autrement.

Les dépositions de l'enquête que nous reproduisons dans cet

ouvrage fourniront un frappant exemple de l'impossibilité où se

trouvent aujourd'hui nos professeurs de changer leurs méthodes

d'enseignement. Il y a un certain nombre d'années, un ministre

de l'Instruction publique, M. Léon Bourgeois avait rêvé

d'entreprendre à lui seul la réforme de l'Université, en créant

ce qu'on appela l'Enseignement moderne, terminé par un

baccalauréat spécial conférant à peu près les mêmes privilèges

que le baccalauréat classique. Les langues anciennes se

trouvaient remplacées par les langues vivantes, l'enseignement

des sciences fortifié. Tout était parfait dans le programme. Il

ne manqua que les maîtres capables de l'appliquer. Les

professeurs de l'Université enseignèrent les langues vivantes

comme les langues mortes, en ne s'occupant que de subtilités

grammaticales. Les sciences furent apprises à coups de manuels.

Les résultats obtenus furent finalement, nous le verrons, des

plus médiocres.

Il faut rendre justice à la science livresque de nos

professeurs. Tout ce qui est susceptible d'être appris par

coeur, ils l'ont appris, mais leur valeur pédagogique est

entièrement nulle. On l'a insinué parfois au cours de

l'enquête, quoique timidement. C'est en dehors de l'enquête que

se rencontrèrent quelques esprits assez indépendants pour

révéler un état de choses de plus en plus visible aujourd'hui.

La faible valeur pédagogique des professeurs de notre

Université frappe d'ailleurs les étrangers qui ont visité nos

établissements d'instruction et assisté à quelques leçons. M.

Max Leclerc cite à ce propos un article de la _Revue

Internationale de l'Enseignement_, où se trouve consignée

l'opinion d'un professeur étranger ayant visité, à Paris et en

province, nombre de nos établissements d'éducation. Il «a

rencontré beaucoup d'hommes instruits... très peu de

professeurs et d'éducateurs». Quant au personnel de proviseurs,

censeurs, principaux, il l'a trouvé «peu éclairé, prétentieux,

maladroit et étroit d'esprit».

Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que des critiques

analogues ont été formulées. Il y a quarante ans, M. Bréal,

professeur au Collège de France, écrivait les lignes suivantes

sur notre corps enseignant:

Le corps universitaire était, en 1810, à peu près

l'expression des idées de la société. En 1848, il était

déjà si arriéré qu'un observateur étranger pouvait écrire:

«Le corps des professeurs en France est devenu tellement

stationnaire, qu'il serait impossible de trouver une autre

corporation qui, en ce temps de progrès général, surtout

chez la nation la plus mobile du monde, se maintienne avec

autant de satisfaction sur les routes battues, repousse

avec autant de hauteur et de vanité toute méthode

étrangère, et voit une révolution dans le changement le

plus insignifiant.»

A quoi tient l'insuffisance pédagogique incontestable des

professeurs de notre Université? Simplement, je le répète

encore, aux méthodes qui les ont formés. Ils enseignent ce

qu'on leur a enseigné, comme on le leur a enseigné.

Que peuvent valoir, pour l'instruction et l'éducation de la

jeunesse, les professeurs préparés par les principes

universitaires, c'est-à-dire par l'étude exclusive des livres?

Ces malheureuses victimes du plus déformant régime intellectuel

auquel un homme puisse être soumis, n'ont jamais quitté les

bancs avant de monter dans une chaire. Bancs des lycées, bancs

de l'École normale ou bancs des Facultés. Ils ont passé quinze

ans de leur vie à subir des examens et à préparer des concours.

A l'École normale, «leurs devoirs sont littéralement taillés

pour chaque jour. Tout se passe avec une régularité écrasante.

Les programmes des examens ne laissent pas une ombre de

mouvement à ces malheureux esclaves de la science». Leur

mémoire s'est épuisée en efforts surhumains pour apprendre par

coeur ce qui est dans les livres, les idées des autres, les

croyances des autres, les jugements des autres. De la vie, ils

ne possèdent aucune expérience, n'ayant jamais eu à exercer ni

leur initiative, ni leur discernement, ni leur volonté.

L'ensemble si subtil qu'est la psychologie d'un enfant, ils

n'en savent absolument rien. Comme le cavalier inexpérimenté

sur un cheval difficile, ils ignorent les moyens de se faire

comprendre de l'être à diriger, les mobiles qui peuvent agir

sur lui et la façon de manier ces mobiles. Ils récitent,

devenus professeurs, les cours que tant de fois ils récitèrent

comme élèves, et pourraient être facilement remplacés dans

leurs chaires par de simples phonographes.

Pour arriver à être professeurs, il leur a fallu apprendre des

choses compliquées et subtiles. Ces mêmes choses compliquées et

subtiles, ils les répéteront devant leurs élèves. En Allemagne,

où l'odieuse institution des concours n'existe pas, on juge les

professeurs de l'enseignement supérieur d'après leurs travaux

personnels et leurs succès dans l'enseignement libre, par

lequel ils doivent le plus souvent débuter. En France, on les

juge par l'amas de choses qu'ils peuvent réciter dans un

concours. Et, comme le nombre des candidats est considérable,

et celui des places fort petit, on raffine encore dans ce sens,

pour en éliminer davantage. Celui qui saura répéter sans

broncher le plus de formules, qui aura entassé dans sa tête la

plus grande somme possible de puériles chinoiseries, de

subtilités scientifiques ou grammaticales, l'emportera sûrement

sur ses rivaux. Tout récemment encore, un des examinateurs des

derniers concours d'agrégation, M. Jullian, faisait remarquer,

dans une des séances du Conseil supérieur de l'Instruction

publique, que le jury était effrayé «de l'effort de mémoire

imposé aux candidats. Il pense que si la mémoire est un

admirable instrument de travail, elle n'est qu'un instrument au

service de ces qualités maîtresses du professeur, qui sont

l'esprit critique, la logique et la méthode, la mesure et le

tact, la pénétration, l'inspiration et l'ampleur des vues, la

simplicité et la clarté dans l'exposition, la correction et la

vivacité de la parole.»

Il avait certes raison de se livrer à des réflexions

semblables, le respectable jury, mais de là à un effet

quelconque il y a loin, et pendant longtemps encore, avec le

régime des concours, la mémoire constituera la seule qualité

utile à un candidat. Il se gardera soigneusement--en eût-il

même le temps et la capacité--de tout travail un peu personnel,

sachant bien qu'à tous les degrés, rien n'est plus mal vu de la

part des examinateurs.

Quand un homme a ainsi consacré quinze ans de sa vie à entasser

dans sa mémoire tout ce qui peut y être entassé, sans avoir

jamais jeté un coup d'oeil sur le monde extérieur, sans avoir

eu à exercer une seule fois son initiative, sa volonté et son

jugement, qu'en peut-on espérer? Rien, sinon qu'il fasse

ânonner machinalement à de malheureux élèves une partie des

choses inutiles que pendant si longtemps il a ânonnées

lui-même. On cite assurément parmi les professeurs de

l'Université quelques esprits d'élite ayant échappé aux tristes

méthodes d'éducation auxquelles ils ont été soumis, comme sont

cités pendant les épidémies de peste les quelques médecins qui

échappent aux atteintes du fléau. Combien rares de telles

exceptions!

L'Université vit pourtant sur le prestige exercé par ces

exceptions. Mais en observant la foule des professeurs, on

constate que bien peu savent se soustraire à l'action du

déprimant régime qui les a formés. Que de cerveaux jadis

intelligents, détruits pour toujours, et bons tout au plus à

faire, au fond d'une province, réciter des leçons ou passer des

examens, avec la certitude qu'ils sont trop usés pour

entreprendre autre chose dans la vie. Leur seule distraction

est d'écrire des livres dits élémentaires, pâles compilations

où s'étale à chaque page la faiblesse de leur capacité

d'éducateurs et ce goût des subtilités et des choses inutiles

qu'inculque l'Université. Ils croient faire preuve de science

en compliquant les moindres questions et en rendant obscures

les choses les plus claires. M. Fouillée, qui paraît avoir fait

une étude attentive des livres écrits par ses collègues, a

publié d'invraisemblables échantillons de cette littérature

scolaire. Un des plus curieux est celui de ce professeur dont

le livre, destiné à l'enseignement secondaire des lycées, se

trouve revêtu de l'approbation des plus hautes autorités

universitaires.

«L'auteur déclare avoir volontairement supprimé les termes

et les discussions qui auraient pu effrayer l'inexpérience

des enfants: c'est pourquoi il leur parle longuement de la

césure penthémimère qu'on remplace quelquefois par une

césure hepthémimère, ordinairement accompagnée d'une césure

trihémimère. Il les initie aux synalèphes, aux apocopes et

aux aphérèses, et il les avertit qu'il a adopté la scansion

par anacruse et supprimé le choriambe dans les vers

logaédiques. Il leur révèle aussi les mystères du

quaternaire hypermètre ou dimètre hypercatalectique ou

encore ennéasyllabe alcaïque. Que dire du vers hexamètre

dactylique, catalectique in dissylabum, du procéleusmatique

tétramètre catalectique, du dochmiade dimètre, et de la

strophe trochaïque hypponactéenne, du dystique trochaïque

hypponactéen?»

M. Fouillée cite encore un autre professeur qui, dans un livre

d'enseignement élémentaire, s'étend longuement sur la méthode

pour documenter une pièce de théâtre, en voici un extrait: «On

consultera d'abord le répertoire général 20e vol., B N,

inventaire y f, 5337=5546, etc.» Suivent trois pages

d'indications semblables!

Les ouvrages de sciences sont conçus d'après les mêmes

principes. Je pourrais donner comme exemple un livre de

physique écrit par un agrégé de l'Université pour les candidats

au certificat des sciences physiques et naturelles, lesquels,

nous le verrons par les dépositions de l'enquête, ne possèdent

que des notions très rudimentaires en mathématiques. L'auteur

s'est donné un mal extraordinaire pour bourrer son livre à

chaque page d'intégrales totalement inutiles. Dans un

supplément destiné à apprendre les manipulations, les équations

ne sont pas davantage épargnées. Pour l'opération si

élémentaire du calibrage d'un tube, l'auteur a trouvé le moyen

de remplir trois pages serrées d'équations. Ce professeur est

assurément tout à fait certain que pas un élève sur mille ne

comprendra quelque chose à ses formules, mais qu'est-ce que

cela peut bien lui faire?

Avec les nouveaux programmes, les livres pour l'enseignement

n'ont fait que se compliquer encore et ils arrivent à être

totalement illisibles. En un remarquable article, paru dans le

journal l'_Enseignement secondaire_ du 15 juin 1904, M.

Brucker, professeur au lycée de Versailles, a montré tout le

«verbalisme stérile» dont sont entachés les livres consacrés à

l'enseignement des sciences naturelles, et en cite

d'attristants exemples. En voici un pris au hasard:

L'auteur d'un autre Précis va plus loin encore. La

complication de son langage dépasse ce que l'on avait

imaginé avant lui: il appelle les mousses des bryophytes,

les fougères des ptéridophytes ou exoprothallées

isodiodées, leurs spores des diodes, et ainsi du reste.

Si nos professeurs donnent un si déplorable enseignement, c'est

que, formés par l'Université, ils enseignent, je le répète, ce

qu'on leur a enseigné et de la façon dont on le leur a

enseigné. Tant que les professeurs des Facultés se recruteront

comme aujourd'hui, rien ne pourra être modifié dans notre

enseignement universitaire.

C'est en grande partie parce que le système de recrutement des

professeurs, en Allemagne, diffère fort du nôtre, que

l'enseignement à tous les degrés y est si supérieur. Nos

voisins ont trouvé le secret d'intéresser les professeurs des

Facultés à leurs élèves et de les obliger à se mettre à leur

portée. La formule est très simple. Ce sont les élèves qui

paient les professeurs, et, comme il y a pour chaque ordre

d'études plusieurs professeurs libres, l'élève va vers celui

qui enseigne le mieux. La concurrence oblige donc le professeur

à s'occuper soigneusement de ses élèves. Réunir autour de lui

beaucoup d'auditeurs et publier des travaux personnels, est le

seul moyen, il le sait, d'être appelé à devenir titulaire d'une

chaire importante, dont le principal rapport consistera

d'ailleurs dans les rétributions des élèves. En France, le

professeur de Faculté est un fonctionnaire à traitement fixe,

n'ayant aucun intérêt à captiver l'esprit de ses auditeurs et

se plier à leur intelligence. Pas besoin d'être un profond

psychologue pour comprendre que s'il était payé par eux, son

intérêt entrerait immédiatement en jeu, et que, sous

l'influence de ce puissant mobile d'action, il serait vite

obligé de transformer entièrement ses méthodes d'enseignement.

S'il ne savait pas les transformer, ses concurrents

l'obligeraient à disparaître.

Malheureusement, un changement aussi capital, le seul qui

amènerait la transformation de notre enseignement supérieur

d'abord, et, par voie de conséquence, celle de notre

enseignement secondaire, est radicalement impossible avec nos

idées latines. Les bien rares tentatives faites dans ce sens

par l'initiative privée ont été l'objet des persécutions de

l'Université sitôt qu'elles ont réussi. Elle ne tolère un peu

que celles qui échouent. Je me souviens qu'il y a une vingtaine

d'années, le Dr F*** avait ouvert pour les étudiants en

médecine un cours privé d'anatomie, auquel on ne pouvait

assister qu'en payant fort cher, mais où ils étaient sûrs

d'apprendre l'anatomie, alors que les leçons officielles de la

Faculté leur apprenaient très peu de chose. Bien que ces

dernières fussent entièrement gratuites, les étudiants les

désertaient pour les leçons payées. Le Dr F***, ainsi que ses

élèves, fut l'objet de telles persécutions de la part de la

Faculté, qu'après une dizaine d'années de lutte, il se vit

réduit à fermer son cours.

Nous voici loin des programmes et de leur réforme. Le lecteur

doit voir nettement maintenant combien est vaine et inutile

toute l'agitation faite à propos de ces programmes, et combien

inutiles aussi les monceaux de pages publiées à ce propos. Les

programmes ne sont que des façades. On peut les changer à

volonté, mais sans modifier pour cela les choses invisibles et

profondes qu'elles abritent. S'en prendre aux façades est

facile parce qu'on les voit. Essayer de toucher à ce qui est

derrière est fort malaisé, parce que le plus souvent on ne le

discerne pas.

V

J'espère avoir montré que le problème de la réforme de notre

enseignement est bien autrement compliqué que les auteurs de

l'enquête parlementaire ne l'ont soupçonné.

Nous ne dirons pas certes que cette réforme soit entièrement

impossible. Il n'y a rien d'impossible pour des volontés

fortes. Mais avant de réformer au hasard, comme on le fait

depuis si longtemps et comme on continue à le faire encore, il

faut au moins connaître à fond l'essence des choses à réformer.

En persistant à l'ignorer, on ne réalisera que des changements

de mots. On troublera inutilement les esprits, et notre

enseignement en sera rendu plus médiocre encore qu'il ne l'est

aujourd'hui.

C'est parce que les auteurs de l'enquête ne semblent pas avoir

nettement compris les problèmes fondamentaux de l'enseignement,

qu'il nous a semblé utile de les préciser.

Cette colossale enquête n'aura pas été inutile. Par elle

beaucoup de faits auront été connus, que l'on pouvait

soupçonner, mais non prouver. Elle a montré surtout l'état des

esprits, et révélé que le mal auquel on cherche à remédier est

bien plus profond que ne le faisaient supposer les apparences.

On sait que la conclusion de l'enquête a été un projet de

réforme de l'enseignement, présenté à la Chambre des Députés et

adopté après une courte discussion. Dans cette discussion, le

Ministre de l'Instruction publique a dit de fort bonnes choses

pour en défendre de bien médiocres. Il a certainement trop

d'esprit philosophique pour ne pas avoir eu conscience de la

faible valeur des réformes proposées par la Commission.

Quelques étiquettes seules ont été changées. Un député, M.

Massé, a dit de ce projet qu'il «fait l'effet d'une de ces

façades brillantes édifiées à grands frais dans le goût du

jour, et qui sont uniquement destinées à faire illusion sur les

commodités d'un immeuble dans lequel rien ou presque rien n'a

été modifié».

Toutes ces réformes de programmes, répétées tant de fois, sont

d'ailleurs absolument dépourvues d'intérêt. Notre enseignement

restera ce qu'il est tant que nos méthodes actuelles n'auront

pas été entièrement changées. Il n'y aura, je continue à le

répéter, de changements possibles que lorsque la nécessité

d'une transformation complète des méthodes aura pénétré un peu

dans la cervelle des parents, des professeurs et des

législateurs.

La destinée de la plupart de nos grandes enquêtes

parlementaires est de bientôt disparaître dans la poussière des

bibliothèques, d'où elles ne sortent plus. Il m'a fallu une

forte dose de patience pour lire attentivement les six énormes

volumes sur la réforme de l'enseignement, et j'imagine que bien

peu de mes contemporains ont eu cette patience.

Les questions d'éducation et d'instruction acquièrent

aujourd'hui une importance telle qu'il m'a semblé nécessaire de

retirer de cette gangue volumineuse les parties essentielles,

de les classer avec méthode, de les discuter quelquefois. Tous

les textes reproduits émanent de personnages autorisés, les

seuls dont la parole ait quelque influence dans un pays aussi

hiérarchisé que le nôtre, les seuls qui puissent agir sur

l'opinion des parents et finir peut-être par la changer un peu.

Cette réforme de l'opinion est la première qu'on doive tenter

aujourd'hui. Quand elle sera complète, mais alors seulement,

une réforme de l'éducation deviendra possible.

Les difficultés d'une pareille tâche sont immenses. Elles ne

sont pas insurmontables pourtant. Il n'a jamais fallu beaucoup

d'apôtres pour créer les grandes religions qui ont bouleversé

le monde, mais il en a fallu quelques-uns. Tout le mouvement

dont est sortie l'enquête qui a si profondément ébranlé

l'Université a eu pour unique point de départ la campagne

vigoureuse d'un homme d'action énergique, l'explorateur

Bonvalot. S'il n'a pas su montrer nettement la voie à suivre,

pas plus d'ailleurs que les auteurs des six volumes de

l'enquête, il a au moins fait voir combien était funeste celle

que nous suivions. Nouveau Pierre l'Ermite, il a secoué

l'indifférence du public, et les noms les plus éminents de

l'Université se sont bientôt rangés modestement derrière lui,

prêts à démolir l'idole dont ils avaient été jadis les plus

ardents défenseurs.

Le jour où l'opinion, suffisamment instruite, comprendra le mal

que nous a fait notre Université, et le comparera à tout le

bien que réalisent dans d'autres pays des institutions

semblables, ce jour-là notre antique système d'éducation

s'écroulera d'un seul coup, comme ces monuments trop vieux qui

gardent une apparence de solidité tant qu'on ne les touche pas.

Alors seulement nous pourrons essayer d'obtenir ce que d'autres

peuples ont réalisé avec leurs professeurs.

Une éducation appropriée permettrait aux Latins de remonter

cette pente rapide de la décadence dont ils semblent menacés.

Ce que les Allemands ont su accomplir, nous devrons le tenter.

Ils avaient médité longuement le mot profond de Leibniz:

«Donnez-moi l'éducation, et je changerai la face de l'Europe

avant un siècle.»

Psychologie de l'éducation · 第 20 / 93 题