III

Il est aisé de voir les inconvénients d'un ordre de choses

quelconque, institutions politiques ou éducation, et d'en faire

la critique. Une critique négative est à la portée

d'intelligences très modestes. De telles intelligences ne

sauraient découvrir ce qui peut être modifié, en tenant compte

des divers facteurs, race, milieu, etc., qui maintiennent

solidement les choses créées par le passé. Le sens des

possibilités est malheureusement une des aptitudes dont

certains peuples, les Français surtout, sont très dépourvus.

Quand on examine de près les réformes radicales proposées par

diverses personnes consultées dans l'enquête, il est facile de

prouver, non pas seulement qu'elles sont sans valeur théorique,

mais qu'elles n'ont en outre aucune chance d'être appliquées.

Elles n'en ont aucune, pour des raisons diverses que nous

examinerons, mais dont la principale est qu'elles heurteraient

une opinion publique toute-puissante aujourd'hui. Notre

enseignement, et surtout nos méthodes d'enseignement, sont

aussi mauvais que possible, mais correspondent aux exigences

d'une opinion qu'ils ont d'ailleurs contribué à former.

Un simple coup d'oeil jeté sur quelques-unes des réformes

suggérées, fait comprendre pourquoi elles sont irréalisables

dans la pratique.

On propose, par exemple, de transférer dans les campagnes les

lycées établis dans les villes, comme l'ont fait depuis

longtemps les Anglais, afin de donner aux élèves de l'air et de

l'espace pour leurs jeux. La réforme peut sembler parfaite,

mais comme les statistiques recueillies dans l'enquête révèlent

que les quelques lycées édifiés à grands frais et avec luxe à

la campagne n'arrivent pas à se peupler, parce que les parents

tiennent à garder près d'eux leurs enfants, le projet apparaît

de suite impraticable. Comment forcer en effet les parents à

changer leurs idées sur ce point?

On nous propose aussi de remplacer le grec et le latin inutiles

par des langues vivantes fort utiles. De tels changements

peuvent être salutaires, mais comment les réaliser, puisque

nous voyons par l'enquête que ce sont précisément les parents

qui réclament énergiquement le maintien de l'enseignement des

langues anciennes, persuadés, j'imagine, qu'elles constituent

pour leurs fils une sorte de noblesse les distinguant du

vulgaire. Comment l'État leur ôterait-il une pareille illusion?

On nous propose encore de donner aux élèves, si étroitement

emprisonnés et surveillés, un peu de cette initiative, de cette

indépendance qu'ont les élèves anglais. Rien ne serait plus

désirable, assurément. Mais comment obtenir des directeurs des

lycées de tels essais, quand nous lisons dans l'enquête que les

tribunaux ont accablé d'amendes ruineuses de malheureux

proviseurs, parce que des enfants auxquels ils avaient voulu

laisser un peu de liberté, s'étaient blessés dans leurs jeux?

Une des plus naïves réformes suggérées, bien que ce soit une de

celles qui ont réuni le plus de suffrages, consisterait à

supprimer le baccalauréat. On le remplacerait par sept à huit

baccalauréats, dits examens de passage, subis à la fin de

chaque année, afin d'empêcher les mauvais élèves de continuer à

perdre leur temps au lycée. Excellente peut-être en théorie,

cette proposition, mais combien illusoire en pratique! La

statistique relevée par M. Buisson nous montre que pour 5.000

bacheliers reçus annuellement, il y a 5.000 élèves environ

évincés, c'est-à-dire 5.000 jeunes gens qui ont perdu

entièrement leur temps. Cela donne une bien pauvre idée des

professeurs et des programmes qui obtiennent de tels résultats.

Mais voit-on les lycées, qui ont tant de peine à lutter contre

la concurrence des maisons congréganistes, et dont les budgets

sont toujours en déficit, perdre 5.000 élèves par an! Les jurys

qui prononceraient de pareilles exclusions,--dont profiteraient

bien vite les établissements congréganistes,--seraient l'objet

de telles imprécations de la part des parents, et d'une telle

pression de la part des pouvoirs publics, qu'ils se verraient

vite obligés de devenir assez indulgents pour que tous les

élèves continuent leurs études. Les choses se retrouveraient

donc bientôt exactement ce qu'elles sont aujourd'hui.

D'autres réformateurs nous proposent de copier l'éducation

anglaise, si incontestablement supérieure à la nôtre par le

développement qu'elle donne au caractère, par la façon dont

elle exerce l'initiative, la volonté, et aussi, ce qu'on oublie

généralement de remarquer, par la discipline. La réforme,

théoriquement excellente, serait irréalisable. Adaptée aux

besoins d'un peuple qui possède certaines qualités

héréditaires, comment pourrait-elle convenir à un peuple

possédant des qualités tout à fait différentes? L'essai

d'ailleurs ne durerait pas trois mois. Je ne connais pas de

parents français qui consentiraient à laisser leurs fils

revenir du lycée tout seuls, sans personne pour leur prendre un

ticket à la gare, les faire monter en omnibus, leur dire de

mettre un pardessus quand il fait froid, les surveiller d'un

oeil vigilant pour les empêcher de tomber sous les roues des

trains en marche, d'être écrasés dans les rues par les

voitures, ou d'avoir un oeil poché quand ils jouent librement à

la balle avec leurs camarades. Si les fils de ces pères

vigilants étaient soumis au régime de l'éducation anglaise,

faisant leurs devoirs quand ils veulent et comme ils veulent,

se livrant sans surveillance aux jeux les plus violents et les

plus dangereux, sortant à leur guise, etc., les réclamations

seraient unanimes. Au premier accident, les parents

pousseraient d'épouvantables clameurs, et toute la presse se

soulèverait avec eux. Le ministre serait immédiatement

interpellé et obligé sous peine d'être renversé de rétablir les

anciens règlements. J'ai connu une respectable dame qui eut une

série de violentes crises de nerfs et menaça son mari de

divorcer parce que ce dernier avait, sur mon conseil, proposé

d'envoyer leur fils, qui venait de terminer ses études, passer

ses vacances en Allemagne pour apprendre un peu l'allemand.

Laisser voyager tout seul un pauvre petit garçon de dix-huit

ans! Il fallait être un père dénaturé pour concevoir un tel

projet. Le père dénaturé y renonça d'ailleurs bien vite.

Et peut-être n'avait-elle pas absolument tort, la respectable

dame, quand elle doutait des aptitudes de son fils à se diriger

seul dans un tout petit voyage. Ne possédant ces aptitudes, ni

par atavisme, ni par éducation, où les eût-il acquises?

Si les Anglais n'ont besoin de personne pour se diriger, c'est

qu'ils possèdent une discipline héréditaire interne qui leur

permet de se gouverner eux-mêmes. Nul peuple n'est plus

discipliné, plus respectueux des traditions et des coutumes

établies.

Et c'est justement parce que les Anglais ont en eux-mêmes leur

discipline qu'ils peuvent se passer d'une tutelle constante.

Une éducation physique très dure entretient et développe ces

aptitudes héréditaires, mais non sans que le jeune homme ait à

courir des risques d'accidents auxquels aucun parent français

ne consentirait à exposer sa timide progéniture.

Il faut donc se bien persuader qu'avec les idées régnant en

France, fort peu de choses peuvent être changées dans notre

système d'instruction et d'éducation avant que l'esprit public

ait lui-même évolué.

Laissons donc entièrement de côté nos grands projets de

réformes. Ils ne peuvent servir de matière qu'à d'inutiles

discours. Considérons que nos programmes ont été transformés

bien des fois sans le plus faible bénéfice. Considérons surtout

que les Allemands, avec des programmes fort peu différents des

nôtres, surent réaliser des progrès scientifiques et

industriels qui les ont mis à la tête de tous les peuples.

Envisageons ces faits incontestables, et en y réfléchissant

suffisamment, nous finirons peut-être par découvrir que tous

les programmes sont indifférents, mais que ce qui peut être bon

ou mauvais, c'est la façon de s'en servir. Les programmes ne

signifient rien et n'ont en eux-mêmes aucune vertu.

Détaillés ou sommaires, ils se résument en ceci: apprendre à

des jeunes gens les rudiments des sciences, de la littérature,

de l'histoire et la connaissance de quelques langues anciennes

ou modernes. Des méthodes qui n'arrivent pas à réaliser un tel

but sont défectueuses, et on pourra changer indéfiniment les

programmes, les allonger d'un côté, les raccourcir de l'autre,

sans que les résultats soient meilleurs. Le jour où cette

vérité sera bien comprise, les professeurs commenceront à

entrevoir que ce sont leurs méthodes, et non les programmes,

qu'il faudrait changer. Tant qu'elle n'aura pas assez pénétré

les cervelles pour devenir un mobile d'action, nous

persisterons dans les mêmes errements, et personne n'apercevra

que l'instruction peut, comme la langue d'Ésope, constituer la

meilleure ou la pire des choses[4].

[Note 4: Au point de vue des fâcheux résultats que peut

produire une instruction mal adaptée aux besoins d'un peuple,

et pour juger dans quelle mesure elle déséquilibre et

démoralise ceux qui l'ont reçue, on ne saurait trop méditer

l'expérience faite sur une vaste échelle par les Anglais dans

l'Inde. J'en exposai les résultats dans un discours

d'inauguration prononcé au congrès colonial de 1889, dont

j'étais un des présidents. (Voir _Revue Scientifique_, août

1889.) Ses parties essentielles sont résumées dans la nouvelle

édition de mon livre: _les Civilisations de l'Inde_. Le système

d'instruction et d'éducation, qui était excellent pour des

Anglais et que, par conséquent, ils ont cru pouvoir appliquer

avec avantage à des Hindous, s'est révélé tout à fait

détestable pour ces derniers.]

C'est justement parce que toute réforme essentielle doit viser,

non les programmes, mais les méthodes, que les projets proposés

devant l'enquête offrent si peu d'intérêt. Ils représentent

seulement les redites ressassées depuis longtemps et l'on ne

peut dire des programmes qu'une chose utile: plus ils seront

courts, meilleurs ils seront. Un programme complet

d'instruction ne devrait pas dépasser vingt-cinq lignes, dont

plusieurs consacrées à bien stipuler que l'élève ne sera tenu

d'étudier dans chaque science qu'un petit nombre de notions,

mais devra les connaître à fond.

Psychologie de l'éducation · 第 19 / 93 题