VI

Je crois inutile d'insister davantage sur des questions qui

seront longuement développées dans cet ouvrage. Nous y verrons

combien sont inutiles, et vains tous nos projets de réformes.

Que soient modifiés les programmes, comme on ne cesse de le

faire, que soit supprimé ou non le baccalauréat, les résultats

resteront identiques.

Ils resteront identiques, parce que, je le répète, les méthodes

ne changent pas. On ne peut demander à des professeurs, formés

par certains procédés, de modifier leur constitution mentale.

Ils sont ce que l'enseignement supérieur les a faits.

C'est donc l'enseignement supérieur qu'il faudrait changer,

mais comment y songer, puisque cet enseignement est dirigé, non

par des bureaucrates, comme voudrait le faire croire

l'académicien que je citais plus haut, mais uniquement par des

universitaires?

Toutes les dissertations sur l'enseignement n'ont qu'un intérêt

philosophique. La seule réforme utile de l'enseignement

supérieur est complètement impossible en France. Il faudrait,

en effet, que cet enseignement fût entièrement libre, qu'on

réduisît des trois quarts les traitements affectés aux chaires

des Facultés, mais en permettant, comme en Allemagne, aux

professeurs de se faire payer par leurs élèves. C'est dans

l'enseignement libre, laissant aux professeurs la faculté de

montrer leur valeur pédagogique et leur aptitude aux

recherches, que les Universités allemandes recrutent les

maîtres de l'enseignement. On reconnaîtra évident, j'imagine,

que si dans nos Facultés les professeurs et les préparateurs

étaient payés par les élèves et, que les professeurs libres

pussent y enseigner, le jeu même de la concurrence obligerait

les maîtres actuels à modifier entièrement leurs méthodes,

c'est-à-dire à mettre les élèves en contact avec les réalités,

au lieu de transformer la science en manuels, tableaux et

formules. Alors--et seulement alors--nos professeurs

découvriraient que tout le secret de l'éducation est d'aller du

concret à l'abstrait, suivant la marche de l'esprit humain dans

le temps, au lieu de suivre un procédé exactement inverse,

comme ils le font maintenant.

Jamais, évidemment, un Parlement français n'osera, sous

prétexte de démocratie, voter de telles mesures. Lequel vaut

mieux, cependant, d'un enseignement qui, s'il coûte peu aux

élèves, ne leur sert à rien, ou d'un enseignement payé par eux

et leur servant à quelque chose? Le système allemand a fourni

ses preuves, le nôtre les a fournies également. D'un côté,

suprématie scientifique et industrielle éclatante, de l'autre,

décadence non moins évidente et qui s'accentue chaque jour.

Le poids de nos préjugés héréditaires est trop lourd pour que

la réforme dont je viens de parler soit possible. Ce n'est pas

vers la liberté de l'enseignement que nous marchons, mais vers

son accaparement de plus en plus complet par l'État que

l'Université représente. L'Étatisme est aujourd'hui en France

la seule divinité révérée par tous les partis. Il n'en est pas

un qui ne demande sans cesse à l'État de nous forger des

chaînes.

Nous devons donc nous résigner à subir l'Université. Elle

restera une grande fabrique d'inutiles, de déclassés et de

révoltés jusqu'au jour, probablement lointain, où le public

suffisamment éclairé et comprenant tous les ravages qu'elle

exerce et la décadence dont elle est cause, s'en détournera

définitivement ou la brisera sans pitié.

* * * * *

Comme conclusion de ce chapitre, je me bornerai à reproduire

une page par laquelle je terminais, il y plus de vingt ans, un

travail sur le rôle possible de l'enseignement. Elle est aussi

vraie maintenant qu'autrefois et le sera sans doute encore dans

cinquante ans.

«L'éducation est à peu près l'unique facteur de l'évolution

sociale dont l'homme dispose, et l'expérience faite par divers

pays a montré les résultats qu'elle peut produire. Ce n'est

donc pas sans un sentiment de tristesse profonde que nous

voyons le seul instrument permettant de perfectionner notre

race, en élevant son intelligence et sa morale, ne servir qu'à

abaisser l'une et à pervertir l'autre.

«Elle reste pourtant debout, cette vieille Université, débris

caduc d'âges disparus, bagne de l'enfance et de la jeunesse. Je

ne suis pas de ceux qui rêvent des destructions; mais quand je

vois tout le mal qu'elle a fait et le compare au bien qu'elle

aurait pu faire; quand je pense à ces belles années de la

jeunesse inutilement perdues, à tant d'intelligences éteintes

et de caractères abaissés pour toujours, je songe aux

malédictions indignées que lançait le vieux Caton à la rivale

de Rome, et répéterais volontiers avec lui: _delenda est

Carthago_.»

Psychologie de l'éducation · 第 16 / 93 题