IX

Que vous dirai-je, monsieur, des deux semaines qui suivirent? Elles

constituent, dans ma vie, une période trouble, pendant laquelle, à

proprement parler, je ne vécus pas. Je passai le temps à attendre qu’il

passât et qu’il l’amenât enfin, cette date fatidique du 15 août dont la

seule approche tenait toutes mes facultés en suspens. Je l’appelais et

je la redoutais. Elle flamboyait devant mes yeux, en lettres

fulgurantes. C’était une obsession, une hantise. Parfois, j’allais

jusqu’à lui prêter forme humaine. Elle se dressait au chevet de mon lit

comme la figure silencieuse et voilée du Destin. Lorsque je ne fus plus

séparé d’elle que par une nuit, les heures se firent encore plus

pesantes, plus interminables. C’était à croire, en vérité, que le jour

ne se lèverait jamais.

Il se leva, cependant... On chômait, à cette époque-là, le 15 août, même

dans l’administration des Douanes. Au cours de l’après-midi du 14,

j’avais eu soin d’annoncer tout haut à qui voulait l’entendre que je

profitais du congé de l’Assomption pour me rendre à Perros, auprès de ma

mère; puis, dans la soirée, ayant mandé Quéméner au corps de garde, je

lui remis, dans son enveloppe scellée, le rapport que j’adressais à mon

capitaine et dont je ne m’étais pas un instant dessaisi.

--C’est un pli chargé, lui dis-je. Je ne vous le confie que pour le cas

où je ne serais pas de retour mercredi matin (le 15 tombait un mardi).

Il se peut que ma mère me retienne. Si je ne suis pas venu vous le

redemander avant dix heures, vous le prendrez sur vous et partirez

vous-même pour Lannion. En le déposant à la capitainerie, ne manquez pas

d’avertir que c’est urgent.

--Entendu, lieutenant. J’exigerai un récépissé.

La chaleur avec laquelle je pressai la main de ce digne sous-ordre dut

l’étonner: je n’étais guère coutumier de ce genre de démonstrations. Il

n’y vit du reste pas plus loin, tandis que ma mère!... Rien qu’à ma

mine, quand je franchis le seuil du petit appartement qu’elle occupait,

depuis son veuvage, au rez-de-chaussée d’une des plus antiques maisons

de Perros, sur la rade, elle flaira, comme on dit, du nouveau.

--Il y a quelque chose de changé en toi, prononça-t-elle en me poussant

dans le jour de la fenêtre et en rajustant ses besicles, pour mieux me

dévisager.

--Parbleu! mère, il y a que je suis lieutenant... C’est un autre

tintouin!

--Ta, ta, ta! tu l’avais déjà, ton épaulette, lorsque tu as fait une

pointe jusqu’ici, le mois dernier, avant de gagner ton poste, et, pour

ce qui est des responsabilités, tu en as affronté de plus graves,

là-bas, dans les factions terriennes... N’essaye donc pas de me mentir,

Julien!

Je finis par lui confesser que je me sentais sur le point de devenir

sérieusement amoureux.

--Seulement, ajoutai-je, ne me questionne pas davantage. Tout cela n’est

encore qu’à l’état de projet.

--Oui, dit-elle avec sa nature superstitieuse de Bretonne, il est

imprudent de parler de ces choses tant qu’elles ne sont pas décidées.

Elle ajusta sur ses vieilles épaules son grand châle de cérémonie et

nous allâmes ensemble à l’église entendre la messe, parmi la population

perrosienne endimanchée. Elle était toute fière d’exhiber son fils,

l’excellente femme, et la majeure partie de la journée fut consacrée à

des visites, qui me parurent singulièrement longues, chez des parents,

des amis, ou même de simples connaissances. Partout, je feignis de

m’intéresser aux caquetages les plus enfantins. Je me montrai d’autant

plus gai que j’étais plus énervé. L’ironie de la situation, d’ailleurs,

m’amusait presque. Je songeais entre deux rires:

--Demain peut-être les bonnes gens que voilà, si l’on retrouve mon

cadavre, feront la veillée des larmes autour de mon cercueil.

Par exemple, pour peu que je rencontrasse à ces moments-là les yeux de

ma mère, tout mon courage fondait... Comme je la ramenais au logis, son

bras sous le mien, nous croisâmes sur le quai Désiré Larsonneur, pilote

en retraite, mais pêcheur impénitent, et qui m’avait plus d’une fois

bercé dans ses dures mains calleuses.

--Parfait, Désiré! Je n’aurai pas à vous relancer à domicile. Vous

prenez la mer, ce soir, n’est-ce pas?

--Au jusant de six heures, oui, mon petit... Vêpres dites, la fête est

close. Je finirai mes dévotions dans les parages des îles, en relevant

mes casiers... C’est-il que tu veux être déposé à la Pointe de Louannec?

--Précisément. Vous m’épargnerez la moitié du chemin.

--Tope là. Je t’embarque.

Ma mère, dès qu’il se fut éloigné, se plaignit de ce que je voulusse la

quitter si vite. Je dus essuyer une douce gronderie. N’y avait-il donc

plus de voitures à Perros?... Que ne l’avais-je laissée faire!... Elle

eût prié Jouan Meur, le boulanger, de me reconduire en char à bancs, et

j’aurais toujours été assez tôt de repartir à nuit pleine, après avoir

dîné avec elle, chez nous, en tête à tête... Drôle d’idée de m’en

retourner en bateau! Et dans quel bateau, encore!

--Une «carque», tu sais, ce canot de Désiré!... De l’eau pourrie plein

la cale et des entrailles de poisson traînant partout... Je ne te vois

pas là dedans avec ton bel uniforme neuf!

Je m’attendais à l’objection.

--Aussi n’ai-je pas l’intention de le garder sur moi. Tu dois avoir,

parmi les vêtements que tu as conservés de papa, quelque vieille

défroque de loup de mer qui n’en est plus à craindre les taches. Une

paire de bottes, une vareuse, un foulard, un suroît et des braies de

toile goudronnée suffiront...

Elle m’aida elle-même à changer d’accoutrement. Dieu! qu’ils tremblaient

d’émotion, ses pauvres doigts, en maniant ces frusques, une à une!

C’était comme si elle eût remué autant de chers et douloureux souvenirs.

Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller. Elle crut que je pensais,

comme elle, au père mort.

--Toute sa ressemblance! soupira-t-elle. Il était ainsi, trait pour

trait, le jour qu’il me vint demander en mariage.

Je la pris dans mes bras et la serrai, d’une longue étreinte, sur mon

cœur. Il y avait tant de chances pour que ce fussent là des adieux

éternels!... Je courus d’une haleine jusqu’au môle où la barque de

Larsonneur était déjà sous voiles. L’instant d’après, nous filions grand

largue vers les Sept-Iles. L’ancien pilote et le novice qui composait

tout son équipage faisaient des gorges chaudes de mon déguisement

maritime, jurant que je n’avais plus rien d’un lieutenant des douanes,

mais plutôt, à part les moustaches, la «dégaine» d’un baleinier des mers

du Sud. Le certain,--et cette constatation n’avait pas laissé de m’être

agréable,--c’est qu’ils avaient d’abord hésité à me reconnaître sous

mes effets d’emprunt. A la hauteur du phare de Saint-Jean, sur la côte

de Louannec, je dis au patron:

--Tiens, mais!... descendez-moi donc à Tomé, de préférence. Il me vient

à l’esprit que la péniche est commandée pour y être de ronde vers les

minuit. Quand on prend de l’eau salée, on n’en saurait trop prendre, et

ma foi! puisque j’y suis, autant continuer ma navigation jusqu’à

Tréguignec... Ça ne vous ennuie pas, Désiré?

--Bien au contraire. C’est un détour de moins. Notre route directe est

par Tomé. Un conseil, seulement: ne t’imagine pas, en espérant tes

matelots, d’aller faire un somme dans la gueule du souterrain. Tu

pourrais te réveiller dans l’autre monde...

--Oui, je sais... On m’a conté l’histoire... C’était bien le Mathorel

qui fut brigadier à Perros, n’est-ce pas?

--Dieu lui fasse paix! répondit Larsonneur, en se signant.

Vingt minutes plus tard, j’escaladais obliquement le versant occidental

de l'île, de façon à gagner le sommet du monticule naguère voué à

Notre-Dame de la Fraude. La guérite abandonnée où elle eut sa statue

profilait sur la crête sa ruine solitaire, telle exactement que Quéméner

me l’avait dépeinte, avec sa porte obstruée de décombres et sa lucarne

unique ouverte, comme un hublot de guet, sur l’immensité. Je m’installai

de mon mieux à l’intérieur pour attendre que le soleil, dont le disque

était à ras d’horizon, eût fini de disparaître derrière les grandes

proues en granit rose du pays de Ploumanac’h. C’eût été pure sottise, en

effet, de m’acheminer, avant la tombée du crépuscule, vers l’entrée du

souterrain, située juste en face du Treztêl. Sur les croupes chauves et

lisses de ces îlots de Manche, la moindre silhouette d’homme ou d’animal

fait ombre comme dans un miroir, en sorte qu’on la distingue à des

distances invraisemblables et sans qu’il soit besoin du secours d’aucun

instrument. Or, là-bas, chez les Lézongar, plus d’un œil perçant de

fouilleur d’espaces devait être, à cette heure, braqué sur Tomé, si

toutefois, comme tout me le donnait à croire, la date du 15, mentionnée

sans autre indication dans le colloque des deux complices, désignait

bien celle du 15 août. Il n’était donc, jusqu’à nouvel ordre, que de me

tenir coi et de patienter.

De mon harnois d’officier, j’avais eu la précaution d’emporter la pièce

essentielle, un revolver de gros calibre dont le modèle venait d’être

adopté pour les ambulants des douanes, cette année même. J’occupai mon

désœuvrement à vérifier s’il était en état et si les cartouches que j’y

avais glissées la veille n’avaient pas eu à souffrir des embruns de la

traversée. Cet examen me donna les résultats les plus satisfaisants.

J’essayai pareillement le masque épais que je m’étais confectionné de

mes propres mains, les jours précédents, à l’aide d’un carré de lustrine

noire et de quelques brins de fil d’archal. Après quoi, pour échapper

aux visions attristantes, je m’absorbai dans la contemplation des

lointains où les flammes du couchant achevaient de s’éteindre. Un

fantastique paysage de nuées s’édifiait au fond du ciel, avec des

terres violettes, coupées de lagunes vert pâle sur lesquelles se

balançaient des passerelles aériennes, des ponts d’or... Jamais la magie

du soir ne m’avait à ce point touché l'âme. Tout le reste me parut

néant. Une paix, une sérénité inexprimables s’infiltraient en moi, comme

les gouttes endormantes d’un narcotique d’oubli. L’un après l’autre,

ainsi que de vacillantes clartés funèbres, des phares s’allumaient: les

Triagoz, l’Ile aux Moines, les Héaux, les Roches-Douvres... Je m’étonnai

soudain d’en voir surgir un cinquième au large de Saint-Gildas, dans les

eaux libres. Il eut trois éclats suivis de trois éclipses, puis, plus

rien!... Qu’était cela? Je ne me le fus pas plutôt demandé que, secouant

ma torpeur, je m’écriai:

--Où as-tu toi-même la tête, imbécile? Ce sont des signaux de navire...

les signaux du navire attendu!

D’un bond je fus hors de la guérite, et, prenant ma course, je dévalai à

toutes jambes le revers opposé de l'île, juste à temps pour observer

qu’au manoir du Treztêl les trois fenêtres en œil-de-bœuf pratiquées

dans les parties hautes de la toiture venaient successivement de

s’illuminer par trois fois.

X

On ne se fait pas douanier, monsieur, pour mener une placide existence

de commis aux écritures ou de bourgeois renté. Depuis près de sept ans

que j’appartenais à l’administration, je m’étais trouvé dans plus d’une

conjoncture délicate; plus d’une fois, aux postes-frontière, j’avais

entendu des balles invisibles siffler à mes oreilles ou senti s’abattre

sur moi, sans bruit, les formidables molosses des contrebandiers. Mais

jamais encore je n’avais éprouvé rien de comparable au frisson qui me

traversa les moelles quand, après m’être enfoncé à tâtons dans le noir

du souterrain et avoir frappé les trois coups de talon prescrits,

accompagnés de la formule sacramentelle: _Miserere mei, Domine_, je vis

un des bords de la dalle se soulever, comme mû par un ressort, et

découvrir un trou béant, une sorte de puits carré, muni d’un treuil à

son orifice et dont l’intérieur était vaguement éclairé d’en bas par un

fanal à reflets douteux.

J’eus un recul instinctif, une courte hésitation, bien

naturelle--n’est-ce pas?--chez le plus brave, devant l’horreur subite du

sépulcre où il se faut ensevelir tout vivant.

--_Miserere mei!_ avait répondu le fausset de Treïd-Noaz.

Puis, avec un rire caverneux:

--Maintenant, à cheval sur le treuil, et dégringolez en douceur le long

de la corde, mister Barthel!

Il me reçut dans ses bras.

--A la bonne heure! dit-il. Avec vous, du moins, on ne moisit pas dans

l’attente... Ça donc! Nargue à la maltôte, et en route!

Je m’engageai sur ses pas dans un étroit couloir montant qui, tournant

l’éboulis par en dessous, permettait de regagner, au bout d’une

vingtaine de mètres, la grande voie souterraine libre désormais de tout

obstacle. Il marchait, sa lanterne haute, et, à mesure que nous

avancions, c’était, le long des deux parois, une espèce de remous

d’ombre, aussitôt immobilisé derrière nous en une ténèbre menaçante et

compacte. Des herbes étranges, décolorées, pareilles à des chevelures de

cadavres, nous effleuraient, par moments, d’une caresse humide qui

donnait froid. Sur notre passage, des souffles s’élevaient, charriant

des odeurs lourdes et fades. Lorsque le conduit commença à s’élargir,

j’entrevis, rangés contre la paroi de gauche, des débris de choses

blanchâtres, moussues par places et piquées, à d’autres, de points

phosphorescents. Très dévotement, le fraudeur fit le signe de la croix.

--C’est le charnier des prêtres, prononça-t-il.

Et il ajouta, du même accent pénétré:

--Dieu confonde leurs bourreaux!

Mais, le lieu funèbre franchi, il fut prompt à reprendre avec

enjouement:

--Allons, mister Barthel! Hardi pour le _Miserere_!

Il l’entonna d’une voix de stentor. Répercutées par d’innombrables

échos, les lugubres syllabes latines s’amplifiaient en se propageant. Ce

n’était plus un chant humain, mais la plainte sauvage d’une horde de

désespérés. Quelque répugnance que j’eusse à m’y prêter, les nécessités

mêmes de la situation m’imposaient de jouer mon rôle dans cette farce

sinistre: je fis donc chorus avec le principal acteur. J’y contractai un

enrouement qui ne fut pas sans me servir, puisque, grâce à lui, je n’eus

point à me préoccuper de déguiser ma voix: après une demi-heure de cet

exercice, elle était devenue si âpre et si rauque, sur ma foi! que vous

l’eussiez dite éraillée, corrodée par le gin, comme celle d’un forban...

--Attention! Nous arrivons à l’escalier, annonça tout à coup Treïd-Noaz,

en poussant une grille énorme derrière laquelle allaient se perdre, par

en haut, de larges degrés de granit brut, comme taillés à même dans le

vif de la roche.

Nous en gravîmes une cinquantaine d’affilée. Nous avions atteint un

palier monumental. Mon guide s’arrêta, déposa sa lanterne à ses pieds et

se suspendit à une corde qui, par un trou de la voûte, descendait le

long de la muraille. Le tintement sourd d’une cloche vibra dans le

silence. Et, tout aussi vite, un pas scandé se fit entendre, suivi tôt

après de l’apparition, sur les marches de l’escalier supérieur, d’un

colosse qui s’avançait, une torche de résine au poing, semblable à

quelque génie des demeures souterraines. C’était le maire de Tréguignec.

Il demanda:

--C’est toi, Barthel?

J’assujettis solidement mon masque et affermis ma voix pour répondre:

--C’est moi, Gonéry.

Toute la reconnaissance, du reste, se borna là. Il n’y eut ni accolade,

ni serrement de mains.

--Viens, dit-il. Tout le monde est réuni, et tu arrives juste pour la

prière.

Des marches encore, puis des marches, puis un autre palier, puis une

nouvelle ascension, mais dans une tourelle, cette fois, et au-dessus du

sol, car, de temps en temps, une meurtrière sans vitre s’ouvrait,

laissant entrer, avec l’air du dehors, l’arome balsamique de la nuit.

Près d’une porte, Lézongar, qui montait le premier, fit halte une

seconde, jeta un coup d'œil par la serrure et marmonna entre ses dents:

--Au diable, les réciteuses de chapelets!... Elle sait pourtant que je

ne veux pas de chandelle allumée dans la maison après neuf heures!...

Il se pencha vers nous, chuchota:

--Passez sans bruit, hein!

Et, s’adressant tout particulièrement à moi:

--Tâche de mettre une sourdine à tes bottes.

«Elle», ce ne pouvait être que Véfa, et cette porte, que celle de son

appartement privé. Retranchée là, dans sa chambre de jeune fille, asile

inviolable de ses rêves, elle prolongeait sans doute sa veillée pieuse

devant quelque image de la Vierge dont c’était la fête. Et, cependant,

son père et moi... Oh! le cruel contraste!... Je me plus à songer qu’une

aide invisible me viendrait d’elle et, mentalement, j’invoquai sa

protection, en lui envoyant, à travers la mince épaisseur de bois qui

nous séparait, mon hommage le plus fervent avec mon adieu le plus navré.

A l’étage au-dessus, nous nous trouvâmes dans une espèce de soupente

formant corridor. Une lucarne, çà et là, découpait un morceau de ciel

nocturne où scintillaient des émeraudes et des saphirs d’étoiles. Mon

oreille commençait à percevoir une rumeur lointaine, comme d’une foule

d’hommes assemblés. Brusquement, un panneau s’écarta, une clarté

violente jaillit, et j’entendis Lézongar qui disait, de ce ton de

rudesse impérieuse qui lui était habituel:

--Camarades, voici celui qui ne doit être ni vu ni nommé!

La pièce où je venais de pénétrer à sa suite était un grenier bas et

voûté, appuyé sur de lourds contreforts, sans fenêtres d’aucune sorte,

et que de grandes cires de fabrication paysanne plantées dans des

candélabres en fer illuminaient d’un flamboiement rougeâtre. Dans le

fond, des fourrages étaient entassés, mais toute la partie antérieure

avait été déblayée avec soin. Aux murs étaient accrochées des branches

vertes, entremêlées de chardons des grèves et de digitales pourprées. Au

centre était disposée une table supportée par des chevalets, et, tout à

l’entour, sur des bancs, quelque soixante ou quatre-vingts personnages,

affublés de loques sordides, conversaient, assis devant des pichets

pleins, des bouteilles d’eau-de-vie non débouchées et des plats de

victuailles encore intactes. Mais ce qui attirait surtout le regard,

c’était, entre deux des piliers massifs où s’étayait la voûte, une

statue de femme, sans mains et sans pieds, à demi engainée dans un autel

barbare, et peinturlurée de couleurs criardes. Au moignon de son bras

droit on avait cloué le tronçon de rame qu’il était censé tenir avant

sa mutilation. Quant à la figure, vue ainsi dans cet embrasement et

sous les badigeons variés qu’elle avait subis, elle était à la fois

grotesque et sinistre, avec ses cheveux jaunes, ses yeux d’un bleu

brutal, ses pommettes vermillonnées et ses lèvres grimaçantes,

hideusement avivées d’une bave de sang. L’idole me parut digne de ses

farouches initiés.

Gonéry Lézongar était allé se placer près d’elle.

--Treïd-Noaz, dit-il sur le ton du commandement, apporte le baquet d’eau

de mer.

D’un mouvement unanime, tous les gens attablés se levèrent à ces

paroles, ôtant qui son béret, qui sa casquette, qui son feutre, et je

pus m’assurer que je les connaissais pour la plupart, ces faux

mendiants, parmi lesquels il n’y en avait pas un qui n’eût champ au

soleil ou barque pontée, et dont beaucoup menaient rang de notables non

seulement dans la paroisse, mais dans le canton. Ils avaient,

d’ailleurs, sous leurs haillons de commande, la mine la plus prospère

et, sauf quatre ou cinq vieillards grisonnants, tous étaient de beaux

hommes dans la vigueur de l'âge, constituant un état-major de choix au

chef qui les avait groupés. Celui-ci, après avoir reçu des mains de

Treïd-Noaz le baquet réclamé, prit un rameau de varech qui y trempait en

guise de goupillon et, l’élevant au-dessus de sa tête, du geste de

l’officiant quand il va donner l'_Asperges_, dit en breton:

--Camarades, notre année est close. Que ceux d’entre vous qui ont désir

de s’engager pour l’année nouvelle accomplissent dévotement, comme tous

les ans, le rite consacré... Les autres, qu’ils se rasseyent.

Seul un des vieillards se rassit.

--Ce n’est pas la volonté qui me manque, déclara-t-il: c’est ma force

qui s’en est allée.... Que Notre-Dame de la Fraude me soit

miséricordieuse!

--Amen! répondit Lézongar.

--Amen! répéta le chœur des contrebandiers.

Et tous, hormis celui qui venait d’abdiquer, se mirent à défiler

processionnellement devant l’idole. Lézongar leur tendait à tour de rôle

le rameau de varech: ils le saisissaient, le plongeaient dans l’eau

salée et en arrosaient par trois fois le visage de la statue, de sorte

qu’elle fut bientôt toute ruisselante, comme lorsqu’elle émergea des

fonds marins où jadis on l’avait pêchée. L’étrangeté de la cérémonie, le

sérieux des participants, l’espèce de foi sombre qui couvait dans leurs

prunelles, m’impressionnèrent, quoi que j’en eusse, au point de me faire

momentanément oublier que je n’étais pas dans cette scène un simple

spectateur occasionnel. Mais le cri de: «Mort à la maltôte!» hurlé par

toute la bande me rendit au sentiment de la situation. La voix du maire,

d’ailleurs, me hélait:

--Au bout de la table, en face de moi, compagnon, disait-il.

Les autres avaient repris leurs places sur les bancs. Je m’avançai

jusqu’au siège qu’il m’indiquait, il poursuivit:

--Et maintenant, établissons notre bilan. Tu as le détail des

marchandises importées, n’est-ce pas? Donnes-en lecture aux amis. Qu’ils

soient juges si, de ton côté comme du mien, les comptes sont en règle.

C’était l’invite attendue. Je n’avais plus à tergiverser. Plus rapide

que l’éclair, ma pensée fit en un clin d'œil le tour des seuls êtres qui

l’eussent occupée, vit ma mère au seuil de la petite maison de Perros,

et Véfa, tout auréolée d’or pâle, sous les grands figuiers ombreux...

Puis, sans hâte, avec une tranquillité, un détachement aussi complets

que si c’eût été quelque autre qui se fût exprimé par ma bouche, je

commençai:

--Des comptes? Nous en avons, en effet, à régler, Gonéry Lézongar, mais

un peu différents de ceux que vous croyez.

Et, me reculant de quelques pas, j’arrachai mon masque de la main

gauche, tandis que, de la droite, je sortais mon revolver. Vous imaginez

le coup de théâtre!...

--Malédiction de Dieu!... Le chef des maltôtiers! vociféra Treïd-Noaz.

Partie des fraudeurs s’étaient jetés sous la table; partie demeuraient

cloués à leur banc par la stupeur. Mais le plus grand nombre avaient

bondi de rage et déjà fonçaient sur moi, le cou rentré, les narines

frémissantes, en une sauvage bousculade de taureaux affolés. Je vis

tournoyer des bâtons, briller des couteaux; une volée de bouteilles et

de pichets vint s’écraser contre le mur, au-dessus de ma tête.

--Qui me touche est mort! m’écriai-je, le doigt sur la gâchette de mon

arme.

--Mort toi-même, chien de gabelou!... A mort!... A mort!...

J’étais enveloppé d’un ouragan d’injures et de blasphèmes. Cela roulait,

haletait, sifflait, mugissait. Soudain, une voix retentit, dont le

grondement domina le tumulte, comme le tonnerre domine le fracas des

pires tempêtes.

--Ça! mille damnations de damnations! Est-ce moi qui commande ici, oui

ou non?

L’accalmie fut instantanée. Les plus forcenés se rangèrent, front bas,

pour laisser arriver jusqu’à moi le maire de Tréguignec. Il brandissait

à son poing le tronçon de rame qui, la minute d’avant, servait

d’attribut à l’idole.

--Regardez bien ceci, dit-il aux fraudeurs. Le premier de vous qui

bronche, je lui fends le crâne avec!

Puis fixant sur moi ses yeux de fauve indompté:

--Vous avez, si je ne me trompe, cinq balles à décharger, monsieur:

choisissez donc vos cinq cibles. Après...

--Après, interrompis-je, vous roulerez une pierre sur mon cadavre,

n’est-ce pas?... comme pour le lieutenant Mathorel!...

Il blémit, des frissons coururent dans ses muscles herculéens.

--Vous voyez que je ne me fais pas d’illusion sur mon sort, continuai-je

froidement, mais vous-même vous n’échapperez pas, cette fois, au vôtre,

monsieur Lézongar... Mathorel n’avait pas laissé de testament: moi, j’ai

pris la précaution de rédiger le mien, avant de me hasarder dans votre

repaire. Je puis disparaître en paix, car je serai vengé...

--C’est votre dernier mot?

--Non. Mais j’entends ne le dire qu’à vous seul.

--Comme il vous plaira.

Il se dirigea vers le fond du grenier, fit basculer sans effort l’énorme

couvercle d’une trappe permettant de communiquer avec les écuries par

une échelle, et, d’un ton qui ne souffrait pas de réplique:

--Dehors, tous! ordonna-t-il aux gens de sa bande qui

s’entre-regardaient indécis.

Et, après avoir refermé l’écoutille où ils venaient de s’engouffrer les

uns derrière les autres, dociles, mais grognants:

--Parlez, monsieur.

J’avais eu le temps de me recueillir.

--Monsieur Lézongar, prononçai-je, le navire de votre frère croise en

vue de la côte et l’Angleterre n’est pas loin. Fuyez, pendant que la

possibilité vous en est offerte. Pour Dieu, épargnez à votre fille la

honte d’apprendre, dans quelques jours, que son père est en route pour

le bagne!

--Ma fille? s’écria-t-il, en sera-t-elle donc moins déshonorée, parce

que je n’aurai été condamné que comme contumax?

--Et si je savais un honnête homme prêt à lui rendre l’honneur en lui

apportant un nom sans tache?

--Vous, peut-être?

--Vous l’avez dit: moi-même!

Il respira longuement; ses pupilles dilatées étincelèrent, une pourpre

ardente colora sa face.

--Ainsi, vous aimez ma fille? articula-t-il... vous l’aimez?

--Si je ne l’aimais de toutes les forces de mon être, serais-je venu en

ce lieu, sous ce déguisement et au péril de ma vie, vous tenir le

langage que je vous tiens?

--Eh bien! écoutez... Ici, dans ces caves,--il frappait du pied le

plancher,--il y a pour plus de six cent mille francs de valeurs..., plus

de six cent mille francs, entendez-vous.... qui n’ont été amassés que

pour elle...

La proposition offensante était au bord de ses lèvres: je l’arrêtai,

avant qu’il l’eût formulée.

--Nous ne nous comprenons plus, monsieur Lézongar... Les valeurs qui ont

été frauduleusement soustraites à l’État, demain seront rentrées dans

les coffres de l’État. Là-dessus, s’il vous plaît, pas d’équivoque!

Il eut un haut-le-corps, une moue de méprisante pitié.

--Alors, vous ne voulez pas, lieutenant?... Vous ne-vou-lez-pas?...

insista-t-il, en accentuant chaque syllabe.

Je me contentai de hocher la tête en signe de dénégation.

--Soit! dit-il, que la fatalité s’accomplisse.

Il promena un instant autour de lui l'œil inquiet et farouche d’une bête

acculée, tira de sa poche une menue fiole, la vida d’un trait, puis,

empoignant un des cierges qui brûlaient à sa portée, le lança d’un geste

violent à l’autre extrémité de la pièce, dans les fourrages. Tout cela

ne dura pas le temps que je mets à vous le conter. En quelques secondes,

le grenier fut en feu. Une fumée âcre, suffocante, s’épaissit en noirs

tourbillons. Ma première impulsion fut de me précipiter vers le panneau

qui donnait, derrière moi, sur la soupente. Mais je tentai vainement de

l’ébranler: il était calé à bloc. La trappe, je n’avais pas à y songer:

elle était séparée de moi par toute la longueur de la table que déjà

l’incendie dévorait. L’unique ressource qui me restât, c’était d’abréger

les horreurs de l’agonie en me logeant une balle dans le cœur. Hélas!

dans mon saisissement, j’avais laissé tomber mon revolver. Je me jetai à

quatre pattes pour le chercher; si pourtant je l’avais trouvé, je ne

serais plus de ce monde à l’heure qu’il est. L’asphyxie m’en empêcha.

Elle paralysait mes mouvements. J’avais les tempes bourdonnantes, comme

si la fournaise toute proche eût ronflé jusque dans mon cerveau. Résigné

désormais, je me renversai sur le dos et joignis les mains pour mourir.

--Bonne nuit, seigneur gabelou! ricana une voix qui me parut infiniment

lointaine.

En proférant cette raillerie suprême, le géant du Treztêl s’était

abattu. Et il ne demeura debout dans les flammes que la statue de

Notre-Dame de la Fraude. Elle se dressait monstrueuse, et comme animée

d’une vie effrayante, d’une vie tragique. On eût dit que sa bouche se

contractait dans un rictus, que ses moignons s’agitaient. Je fermai les

yeux pour ne plus voir, bégayai machinalement trois ou quatre mots de

prière et m’évanouis, je crois bien, en murmurant le nom de Véfa.

Le sang de la sirène · 第 32 / 49 题