Je n’eus le courage ni de me déshabiller, ni de me coucher, et, lorsque
je me réveillai, à l’aube du lendemain, j’étais toujours assis à la même
place, les deux coudes en croix sous la tête, la poitrine rompue, les
reins courbaturés.
--Hein! quoi?... balbutiai-je. Qu’est-ce qu’il y a donc eu?...
Il ne me restait de ma journée précédente que des impressions fort
confuses, tout ennuagées encore de sommeil et que, par une espèce de
crainte sourde, je ne souhaitais nullement d’éclaircir. J’aurais voulu
me persuader que je continuais, sans plus, le mauvais rêve de
l’avant-veille qui avait du moins pour lui de n’être qu’un rêve, et je
m’efforçais de prolonger cet état de demi-conscience, pressentant la
réalité mille fois plus terrible que le plus affreux cauchemar... Hélas!
il ne dépend pas de nous de suspendre à notre gré le mécanisme de notre
cerveau. Déjà l’impitoyable lumière se faisait en moi, comme le grand
jour se faisait au dehors. La première chose que rencontrèrent mes yeux,
ce fut la grosse enveloppe jaune, et, machinalement, ils lurent:
«A monsieur le Capitaine des Douanes...»
Il me sembla voir les mots s’embraser, courir comme une traînée de feu à
travers la brume de mes souvenirs. Un cri m’échappa, qui me déchira tout
l’être:
--Il n’y a pas à dire, elle est la fille d’un contrebandier!
Vainement mon cœur élevait contre la foudroyante logique des faits une
protestation d’autant plus ardente qu’elle était plus désespérée.
L’évidence était là; elle s’imposait, farouche, irrésistible, et je ne
pouvais rien contre elle, rien, rien!... L’homme du souterrain
n’avait-il pas expressément nommé son «frère Barthel»? En quels termes
plus explicites eût-il déclaré qu’il ne faisait qu’un avec le maire de
Tréguignec, avec le châtelain du Treztêl, avec le père de Véfa?... Un
point,--un seul,--demeurait encore sujet à litige, au moins jusqu’à plus
ample informé. Le personnage en question avait annoncé le projet de
s’absenter l’espace d’une huitaine, et c’était apparemment sur le point
de partir qu’il avait entraîné son séide loin de toute oreille pour lui
donner les derniers ordres... Si pourtant Gonéry Lézongar avait le bon
esprit de n’entreprendre pas de voyage en ce début d’août? Sans me
demander ce qu’une telle constatation aurait de concluant, je résolus de
tenter l’épreuve le jour même. Le naufragé qui sent l’abîme prêt à se
refermer sur lui se cramponne au premier morceau de bois pourri qui
passe à portée de sa main, ne servît-il qu’à retarder d’une minute
l’engloutissement définitif.
Il avait dû se produire une saute de vent dans la nuit. Il faisait un
temps humide et moite, ce que les Bretons appellent un temps blanc. Des
vapeurs laiteuses flottaient entre terre et ciel. C’était comme une
ouate légère, très douce, estompant les aspérités de la côte, ternissant
les grands miroirs silencieux de la mer. Je marchais sans hâte, de
l’allure incertaine d’un flâneur lassé. Comme je quittais l’étroit
chemin de grève pour m’engager sous les futaies du Treztêl, un bruit
précipité de pieds nus se fit entendre sur mes talons.
--Je parie que c’est encore toi, Treïd-Noaz, dis-je sans me retourner.
C’était lui, en effet.
--Si lieutenant des douanes que vous soyez, vous n’empêcherez cependant
pas que les routes appartiennent à tout le monde, riposta-t-il avec son
habituelle insolence de rustre.
Je ne relevai point le propos. Mais, avisant le seau de peinture qu’il
balançait au bout d’un de ses bras:
--Tu es donc barbouilleur aussi, à l’occasion?
--Tous les métiers, vous dis-je... Vous avez admiré, l’autre jour, les
charrettes du Treztêl. Eh bien! c’est moi qui les badigeonne, deux fois
l’an, vers Noël et aux approches du 15 août.
--Sais-tu si le maire est chez lui? demandai-je.
Il eut un haussement d’épaules:
--Je suis chargé de peindre ses tombereaux, mais pas de contrôler ses
actions.
Et, brisant là l’entretien, il se mit, comme par manière de
divertissement, à reproduire, avec un art consommé, le bref coup de
sifflet des courlis quand ils appellent dans l’orage. Ce signal--qui
n’était plus pour me tromper maintenant--m’évitait toute peine de
m’annoncer. A l’étage du manoir, une lucarne venait de s’ouvrir, et,
lorsque je gravis les marches du perron, une grande diablesse de
servante m’attendait debout dans le cadre de la porte.
--Monsieur Lézongar, s’il vous plaît?
Elle répondit sèchement:
--Venez!
Je la suivis. Elle traversa la cuisine, poussa une seconde porte donnant
sur les derrières du manoir et me précéda dans les allées sablées d’un
jardin entouré de hautes murailles comme un enclos de couvent. Des
figuiers aux troncs gigantesques, et tels qu’on n’en eût point
soupçonnés sous ce climat, étendaient sur le vert pâlissant des pelouses
des ombrages démesurés. Entre les racines de l’un d’eux, disposées en
forme de stalle, une jeune personne était assise et brodait. Elle était
vêtue de couleurs éteintes, mais ses cheveux, d’un blond d’aurore,
jouaient comme une gloire de rayons autour de son mince visage. Avant
que j’eusse discerné ses traits, son nom était sur mes lèvres. Je
demeurai, comme figé, à quelques pas d’elle, front découvert. Elle
s’était levée, d’un mouvement plein de grâce, et, les premières paroles,
ce fut elle qui les prononça:
--Je regrette infiniment, monsieur, mais mon père est en voyage. Il a
même été très fâché d’avoir omis de s’excuser auprès de vous, lors de
votre visite, de ce qu’il allait être dans l’impossibilité de vous la
rendre aussitôt qu’il l’eût souhaité.
J’avais envie de lui crier:
--Votre père?... Oh! laissez-moi oublier que vous en avez un, et quel il
est!... Je ne suis ici que pour vous, Véfa, pour vous seule!... Et que
tout l’univers périsse, pourvu que la caresse de vos beaux yeux limpides
soit toujours sur moi, comme à présent!
Au lieu de cela, je me contentai de m’incliner sans mot dire. Elle
reprit:
--Vous auriez peut-être eu besoin de ses services?
--Oh! une simple signature, mademoiselle. Tout ce qu’il y a de plus
insignifiant... J’en serai quitte pour m’adresser à l’adjoint.
La domestique avait disparu. Nous restions face à face, Geneviève
Lézongar et moi, sans autres témoins que les vieux arbres géants qui
inclinaient sur nous leurs larges feuilles. Les gazes légères dont le
ciel était voilé planaient en vagues blancheurs flottantes, et l’on
respirait dans l’air de ce jardin claustral un je ne sais quoi de tiède
et de languide qui vous amollissait le cœur. La jeune fille s’avança
pour me reconduire. Au moment où elle mettait le pied dans l’allée, je
m’aperçus qu’elle traînait derrière elle le fil de sa broderie. Je me
précipitai pour l’en dépêtrer. Elle voulut me prévenir, se pencha
elle-même, en sorte que son buste souple m’effleura presque. Quand je
lui eus ramassé son ouvrage, elle le reçut d’une main qui tremblait, et
le «merci!» dont elle me récompensa fut murmuré d’une voix si basse que
c’est à peine si je l’entendis. Nous marchâmes quelques secondes en
silence. Elle regardait le sable devant elle; sur ses prunelles aux
teintes céruléennes, dont l’azur s’était subitement foncé, ses paupières
battaient. Je la sentais aussi troublée que moi. Un charme étrange était
sur nous et sur les choses.
--Comme le vaste monde est loin! dis-je, tout ému. Et quel asile
merveilleux de rêverie, de solitude....
J’ajoutai, mais en moi-même:
--Et d’amour!
--Il me rappelle un peu le parc des Dames de la Retraite,
soupira-t-elle.
Puis, d’un ton plus raffermi:
--Et ne croyez point que l’on y soit privé de la vue de la mer....
Voulez-vous en juger, monsieur? De cette plate-forme on l’embrasse
toute.
Dans la partie ouest du jardin, à l’endroit où la muraille de clôture
joignait le pignon du manoir, avait été aménagée une terrasse, bordée
d’une haie de troënes, à laquelle on accédait par un escalier de granit.
Elle dominait de haut tout le paysage d’alentour, mais la perspective de
mer, principalement, était des plus étendues. On avait l’illusion d’être
sur un tillac; on était comme cerné par la glauque écharpe des eaux, et
le chœur épars des îles semblait s’ébattre à vos pieds.
--Mes rêves les plus beaux, c’est ici que je les ai faits, dit Véfa. Ne
trouvez-vous pas que Tomé, de ce point, a l’air d’une grande bête
cabrée? Que de fois mon imagination d’enfant ne l’a-t-elle pas prise
pour monture, en d’héroïques chevauchées vers des continents fabuleux
comme le pays de la «Pierre qui sonne» ou de «l’Herbe qui chante»! Vous
ne sauriez vous figurer la part qu’elle a eue dans ma vie, cette Tomé.
Son nom revenait sans cesse dans les contes de ma nourrice. Aujourd’hui
encore, elle m’apparaît comme une contrée de légende et de mystère, très
proche et pourtant très lointaine, qui m’attire et qui me fait peur.
Vous vous moqueriez peut-être si je vous avouais que je n’y suis jamais
allée.
Visiblement, elle parlait pour parler, pour s’étourdir elle-même du son
de sa propre voix. Je l’écoutais, frémissant. Mon amour s’exaltait d’une
infinie pitié. Je songeais à l’épouvantable catastrophe suspendue
au-dessus de cette tête si chère, à l’horrible nécessité où j’étais de
la déshonorer dans son père, sous peine, moi, de forfaire à l’honneur.
Pauvre, pauvre Véfa! Tandis que de ses lèvres les phrases s’égrenaient,
musicales et lentes, je revivais, avec une intensité cruelle, la scène
du souterrain, le dialogue criminel des deux hommes, tout le secret de
l’association néfaste brusquement surpris.... Voyant que je me taisais,
et, pour éviter le retour d’un silence embarrassant, elle m’interpella
de façon plus directe:
--Vous l’avez certainement visitée, vous, lieutenant?
Elle s’était tournée vers moi, me regardait droit dans les yeux, avec je
ne sais quelle bravoure à la fois inquiète et hardie.
--J’y étais pas plus tard qu’hier, mademoiselle, répondis-je, et vous ne
devinerez sans doute pas ce que j’y faisais.
--Votre métier, je suppose. L'île n’est-elle pas de votre ressort?
--Vous n’avez deviné qu’en partie.
Une force surhumaine, une force plus puissante que toute volonté, fit
jaillir de mon cœur à ma bouche l’aveu qui aurait dû ne s’en échapper
jamais. Et, d’une voix vibrante de passion, je poursuivis:
--La vérité, la voici. J’allais à Tomé pour penser à vous, Véfa!...
J’ignorais alors qu’elle fût la terre de prédilection de vos songes,
quoique vos pas ne l’aient point foulée. Il me suffisait de la savoir
dans votre horizon. Je n’avais dessein que d’y être seul avec votre
image,--votre image que je porte en moi pour l’éternité!...
Elle s’était appuyée au parapet, toute pâle, à demi défaillante, et ne
cessait de murmurer d’un ton attendri et angoissé tout ensemble:
--Je vous en prie!... Je vous en prie!...
Il n’était pas en mon pouvoir de m’arrêter.
--Véfa, dis-je, ne m’en veuillez point... Pour vous comme pour moi cette
minute est solennelle. Je vous parle avec ce que j’ai dans l'âme de plus
profond, de plus fervent, de plus religieux... La carrière des gens de
ma sorte ne va pas sans de lourds devoirs et de grands risques. Quoi que
l’avenir vous apprenne du lieutenant Le Denmat, tenez pour certain, je
vous en conjure, que vous aurez été, dans son cœur d’homme, la première
et l’unique aimée!
Elle avait joint sur sa poitrine ses mains de patricienne de la mer. Je
fus pour les saisir. Une honte, un remords plutôt, m’en empêcha. Des
sanglots me montaient à la gorge. Je m’enfuis.