Par où fit son entrée au milieu de nous celle qui répondait à ce joli
prénom de Véfa--abréviation bretonne de Geneviève,--si vous me l’aviez
demandé à ce moment-là, je vous aurais répondu, selon toute
vraisemblance:
--Vous ne voyez donc pas qu’elle descend du ciel!
Oui certes, elle devait en descendre, en droite ligne, et cette brute de
Treïd-Noaz n’avait rien exagéré, ce tantôt, en la qualifiant
d’angélique, car elle était la pureté même et la divine suavité.
Aujourd’hui encore, de l’évoquer seulement, elle passe comme une lumière
élyséenne sur le fond attristé de mes souvenirs. Et ce fut comme une
lumière aussi qu’elle apparut dans la pénombre crépusculaire de la
vieille salle où l’on eût dit que l’on sentait flotter la poussière des
siècles mêlée à la cendre du soir.
Avez-vous regardé des vanneuses agiter leurs cribles, au soleil? Tandis
que le grain s’égoutte à leurs pieds, la balle qui ondule autour de leur
visage les enveloppe d’une brume d’or. Telle était Geneviève Lézongar,
dans le nimbe de sa chevelure blonde. De ses yeux, qui étaient de
nuances souples et changeantes, une clarté humide rayonnait. N’attendez
pas de moi que je vous la peigne d’une façon plus précise. Il en était
d’elle comme de ces images qui s’évanouissent dès qu’on se travaille à
les vouloir fixer. Il y avait dans sa beauté délicate et pensive un je
ne sais quoi d’insaisissable et presque d’immatériel. J’en fus touché,
comme d’une révélation, comme d’un coup subit de la Grâce. Et ce qui
m’était révélé, c’était toute la poésie de la jeune fille, toute la
magie mystérieuse de la faiblesse, de l’innocence, de la candeur.
Jamais rien d’aussi subtil, ni d’aussi doux, ne m’avait pénétré l'âme.
En apercevant des étrangers avec son père, elle avait eu une seconde
d’hésitation, puis s’était avancée, silencieuse, la tête un peu
inclinée, les doigts joints sur sa robe d’étamine noire, dans l’attitude
d’une pensionnaire qui n’a pas eu le temps de désapprendre les gestes de
son couvent. Elle sortait, en effet, des «Dames de la Retraite», à
Lannion, et portait encore au cou le ruban bleu, signe distinctif des
élèves nobles. Je m’étais levé en sursaut, à son approche, et je me
rappelle que je dus m’appuyer, derrière moi, au dossier de ma chaise,
d’une main qui tremblait.
--Ma fille, prononça Lézongar. Vous l’excuserez, s’il vous plaît, si
elle n’est point une irréprochable maîtresse de maison. Elle n’est ici
définitivement que depuis le 12 de ce mois, et les devoirs de son nouvel
état, c’est, si je ne me trompe, la première occasion qu’elle a de les
remplir.
Puis se tournant vers elle:
--Véfa, mets-nous des verres, et, pour faire honneur au lieutenant, va
nous quérir une bouteille de vin d’épave, cachet rouge.
Il ajouta, cette fois à mon adresse:
--Vous pourrez en boire sans scrupule: je l’ai dûment acheté aux
enchères de la Marine, et j’en ai quittance... A ce que je me suis
laissé dire, c’est un cru du Vésuve. Il provient, en tout cas, du
naufrage d’un navire italien, le _San Giacomo_, qui échoua, voici quinze
ans, dans les basses des Sept-Iles... Vous avez connu cela, vous,
monsieur Quéméner?...
Ravi qu’on fît appel à son témoignage, le bon Quéméner, à qui la langue
démangeait, entama le récit du naufrage:
--Si je m’en souviens! C’était exactement le 15 décembre. Je n’étais que
préposé de deuxième classe, à l’époque, et j’avais été désigné de
faction de nuit à Roc’h-Laz. Il ventait un vent de chien, même que...
Il continua longtemps sur ce ton, écouté du maire qui tantôt corroborait
le récit, tantôt le rectifiait. Moi aussi, je simulais une attention
passionnée; mais je me souciais bien, en vérité, des circonstances qui
avaient accompagné la perte du _San Giacomo_! Je n’avais d’oreilles que
pour l’hymne intérieur qui s’élevait du plus profond de mon être vers la
beauté gracile et pure de la douce Véfa... Elle était remontée de la
cave, avait déposé sur la table, devant son père, la fiole de vin doré,
puis, de sa même allure toujours discrète et, en quelque sorte,
monastique, s’était retirée dans l’encoignure de la fenêtre, à l’écart.
Je n’osais tourner ostensiblement les yeux de son côté, et mon regard,
néanmoins, la cherchait sans cesse. Derrière elle, les carreaux exigus,
enchâssés dans une résille de plomb, restaient teintés encore des feux
du couchant; sa fine silhouette se découpait là-dessus, telle qu’une
figure spiritualisée de sainte dans une verrière d’église. Vous eussiez
dit la statue immobile du Rêve; seul l’orient de ses prunelles vivait,
dans son visage noyé d’ombre.
--... Toutes les barques du pays furent, en un instant, sur les lieux du
sinistre, poursuivait imperturbablement Quéméner... Mais les gens
mettaient plus d’ardeur à repêcher les tonneaux qu’à sauver l’équipage.
Ah! nous en eûmes, du fil à retordre! Et, sans vous, monsieur le maire,
sans votre intervention inespérée, je me demande...
Moi, cependant, je songeais:
--Elle doit me prendre pour un butor. Mais que lui dire? En quels termes
l’aborder?
J’avais beau me creuser la tête, je ne trouvais que des formules
stupides et dont la banalité m’écœurait. Finalement, je laissai, je
crois, échapper ceci ou quelque chose d’approchant:
--Vous devez être bien contente d’avoir quitté le couvent, mademoiselle?
Elle eut un tressaillement léger, se recueillit un peu, comme pour
donner à sa pensée absente le temps de se ressaisir, puis, d’une voix
mélodieuse et chantante, d’une voix de cristal clair, répondit:
--Ce n’est pas que je m’y sois jamais déplu, monsieur. La preuve, c’est
que j’y suis restée neuf ans.
--Et la maison familiale ne vous manquait pas trop?
--La maison?... répéta-t-elle d’un ton hésitant. Je ne sais pas... Mais
par exemple, ce qui m’a toujours manqué, c’est la mer.
--Comme cette parole me rend heureux! dis-je avec une vivacité dont je
ne fus pas maître.--Là-bas, dans l’Est, d’où j’arrive, c’était aussi mon
supplice d’être privé d’elle. Parfois, dans les nuits de garde, je
m’imaginais entendre sa rumeur lointaine. Et, de constater soudain que
ce n’était que le bruit du vent dans les sapinières, j’éprouvais une si
poignante impression d’exil, une telle angoisse de solitude, que j’en
pleurais... Son souvenir m’obsédait presque plus que celui de ma mère.
Elle souriait, en m’écoutant; mais, aux derniers mots, ses traits se
voilèrent d’un nuage et, les cils baissés, elle murmura:
--Que je vous envie d’avoir une mère, monsieur!.... Moi, je n’ai pas
connu la mienne...
Il se fit entre nous un silence douloureux que je ne tentai plus de
rompre. Les autres aussi, d’ailleurs, en avaient fini avec l’histoire du
_San Giacomo_.
--Vous n’avez pas encore goûté à mon élixir, observa Lézongar.
Nous trinquâmes debout, à la façon bretonne.
--C’est un breuvage merveilleux, déclarai-je après y avoir trempé mes
lèvres.
J’eusse été bien en peine de dire quelle saveur il avait, ni même s’il
en avait une. J’emportais, dans l'âme, un philtre autrement capiteux et
troublant; et ce ne fut pas le vin d’épave qui fut cause si je
m’éloignai de la gentilhommière du Treztêl en proie à une ivresse
enchantée....
--Il y a donc longtemps que le maire est veuf? demandai-je à mon
brigadier, lorsque nous nous retrouvâmes seul à seul dans les sentiers
de falaise, au crépuscule déjà tombé.
--Sa femme, répondit-il, mourut en mettant au monde la _pennhérès_. Elle
ne fit, du reste, pas beaucoup de bruit de son vivant. C’était une
personne timide, effacée, et qui se languissait d’on ne savait quel mal.
Jamais elle ne sortait du manoir, si ce n’est pour quelque œuvre
d’aumône. Elle était très charitable pour les pauvres....
La grâce un peu fragile de Véfa était évidemment un héritage de cette
mère mélancolique et souffrante. Ainsi s’expliquait qu’une fleur aussi
tendre eût poussé de la souche rude des Lézongar.... Il me semblait la
respirer dans la tiédeur parfumée de la nuit. Et nous nous tûmes
désormais, Quéméner et moi,--lui, par déférence hiérarchique envers son
supérieur, moi, par ce sentiment de pudeur jalouse et d’ombrageuse
réserve de l’homme qui ne sait pas encore s’il aime, mais qui tremble
qu’on ne le soupçonne d’aimer. J’eusse craint, d’ailleurs, de déranger,
en parlant, l’harmonie de mes songes, avec laquelle s’accordait si bien
le mystérieux chant d’orgues de la mer dans la solennité du grand
paysage nocturne. La voûte du ciel, recourbée sur le parvis des eaux,
avait des profondeurs obscures de nef où les étoiles clignotaient avec
des scintillements de cierges. De confuses visions de fiançailles
traversèrent ma pensée. Je les envisageai, pour la première fois, non
seulement sans déplaisir, mais avec un émoi secret; et, monté dans ma
chambre d’auberge, qui me parut d’une laideur sinistre, au lieu de
m’étendre sur mon lit, je restai des heures à ma fenêtre, devant
l’espace, à le peupler de magnifiques projets d’avenir.
V
Croyez-vous à la vertu des rêves, monsieur? J’en eus un, cette nuit-là,
auquel je ne laissai pas d’attribuer plus tard une sorte de valeur
prophétique.
Voici. Je marchais seul le long d’une grève désolée. Du côté de la terre
ce n’étaient que ténèbres. La mer, en revanche, était éclairée d’une
bizarre lumière laiteuse. Tout à coup, une voix sarcastique et mordante
m’avait jeté cet appel non moins irrévérencieux qu’imprévu:
--Ohé, l’homme de la maltôte!
--Qui ose me parler sur ce ton? rétorquai-je, courroucé.
--Moi.
--Qui, toi?
A la face des eaux livides, une figure surgit, émergée jusqu’à mi-corps.
Elle avait la forme et l’aspect des Sirènes de la légende. Sur ses
épaules ivoirines ruisselait une chevelure d’algues. En guise de
sceptre, elle tenait un aviron.
--Ne me reconnais-tu donc pas? dit-elle, avec un rire pareil au
grincement des câbles sur les poulies... Je suis Notre-Dame de la
Fraude.
Puis, d’un accent farouche où semblaient gronder toutes les furies du
vent et de la mer:
--Tu t’es permis, paraît-il, de douter de mon prestige et, avec la belle
suffisance des gens de ton espèce, tu te leurres volontiers de
l’illusion que tes suppôts des douanes ont écarté de moi mes derniers
dévots. Eh bien! ouvre les yeux, si tu en as. Il me plaît de te faire
assister au défilé de mes fidèles. Tu te féliciteras ensuite, à bon
escient, de la vigilance de tes gabelous et tu continueras d’écrire à
tes chefs, selon l’usage: «Les côtes sont bien gardées!»
Elle brandit au-dessus de sa tête son aviron qui s’embrasa soudain,
comme une torche. Et, tout aussitôt, des profondeurs ténébreuses du
littoral, des nuées d’hommes, de femmes, se ruèrent, enjambant les
talus, débouchant des chemins creux, envahissant au loin les plages.
Vous eussiez dit une émigration de hordes primitives, à travers la
stérilité des sables, des galets et des roches. Parmi cette houle
humaine, çà et là des chariots flottaient ainsi que des barques sans
voiles. Du haut de l’un d’eux, un géant trônait, le roi de l’expédition
évidemment, une sorte d’Attila de la fraude. Je frémis en reconnaissant
le maire de Tréguignec. J’allais lui crier mon indignation, mais je n’en
eus pas le temps. La scène avait changé, avec cette brusquerie, cette
incohérence qui est le propre des rêves. J’étais dans le ravin du
Treztêl et j’appelais doucement:
--Véfa! Véfa!
La jeune fille se montrait à l’une des fenêtres de l’étage: elle était
pâle, d’une pâleur lunaire; des traces brillantes sur ses joues
attestaient qu’elle avait pleuré.
--Je sais tout, lui dis-je. Vous ne pouvez plus demeurer dans cette
maison. Venez, Geneviève; soyez mienne!
Elle mit un doigt sur ses lèvres et hocha la tête, sans répondre. De
nouveau je la suppliai:
--A qui donc vous confierez-vous, Véfa?... Ne sentez-vous pas que mon
amour est encore plus grand que votre malheur?
Un instant, je me flattai de l’avoir persuadée. Elle fit mine de se
pencher vers moi. Mais, comme je tendais les bras pour la recevoir, elle
se recula d’un mouvement subit et, me tournant le dos, laissa tomber la
mante bretonne qui l’enveloppait.... Horreur! Les cheveux aussi, les
admirables cheveux d’or s’étaient écroulés avec la mante, comme si les
ciseaux de quelque Parque invisible les eussent tranchés au ras de la
nuque. Le cri d’abomination que je poussai fut tel qu’il me réveilla.
Vous devinez mon soulagement, lorsque, revenu au sens de la réalité,
j’eus conscience de n’avoir été que le jouet d’un cauchemar. Il m’en
restait cependant une impression désagréable et comme une fumée
mauvaise sur l’esprit. Pour me rasséréner, je décidai de faire une
sortie en mer et je commandai aux deux matelots du poste des Douanes
d’armer la péniche. Le temps était à souhait: un ciel d’une légèreté
délicieuse, une mer de soie, douce comme les yeux d’une femme aimée.
--Où faut-il faire cap, lieutenant? demanda l’un des marins.
A tout hasard, je répondis:
--Sur Tomé.
La fuite ailée de l’embarcation et cette espèce de griserie d'âme que
l’on éprouve à se sentir emporter, d’un essor sans fatigue, dans
l’espace, ne tardèrent pas à produire sur moi l’effet salubre que j’en
attendais. Si je repensai à mon rêve, ce fut pour en élaguer toutes les
péripéties odieuses autant qu’absurdes, et ne retenir qu’un seul point,
à savoir l’aveu d’amour que j’avais fait à Véfa. J’y vis un présage
infaillible, une anticipation, en quelque sorte, de ce qui ne pouvait
manquer d’être, et cette idée acheva de dissiper les pernicieuses
vapeurs de la nuit. Avec l’ardeur des espérances juvéniles, je me remis
à caresser en imagination, dans la splendeur de cette féerique matinée,
les beaux projets ébauchés la veille devant les étoiles. Car,--je
n’avais plus à m’en défendre désormais,--j’aimais la _pennhérès_ du
Treztêl et, quoi que prétendît Jean-René-Marie Omnès, surnommé
Treïd-Noaz, je me fis le serment qu’elle serait à moi, dussé-je la
conquérir de haute lutte.
«A qui donc serait-elle? me disais-je. A quelque brute de
gentilhomme-fermier peut-être, pour qu’elle s’étiole et meure dans son
servage comme il est arrivé pour sa mère?... Jamais de la vie!...
D’ailleurs j’ai la Providence pour moi. Si elle a fait que je rentrasse
avec le grade de lieutenant dans mon pays le jour même où Geneviève
Lézongar quittait le couvent, c’est qu’elle a sur nous ses desseins et
qu’elle nous destine l’un à l’autre...»
J’en étais là de mon soliloque amoureux, lorsqu’une question de l’homme
de barre y coupa court:
--Est-ce à la cale du Souterrain ou à celle de la Roche Verte qu’il
faut accoster, mon lieutenant?
Quoi! nous étions déjà dans les eaux de l'île?... Je me passai
rapidement la main sur le front, de l’air hébété d’un dormeur surpris en
plein somme. La sauvage Tomé bombait, à une encablure de nous, sa croupe
fauve, son dos monstrueux de bête marine, paresseusement allongée comme
pour la sieste.
--A la cale du Souterrain, soit! répondis-je sans trop savoir.
Puis, l’attention soudain éveillée par le nom:
--Quel souterrain?... Il y en a donc un dans ces parages?
--Oh! son ouverture seulement, une voûte aux trois quarts éboulée, une
ruine en train de s’effondrer pierre à pierre. Il y a longtemps qu’on
aurait dû la démolir tout à fait. Du moins le lieutenant qui était avant
celui que vous avez remplacé n’y aurait pas trouvé son triste trépas...
--Hein! Comment dites-vous?... Un officier des douanes a été tué là?
demandai-je, non sans un léger frisson entre peau et chair.
--Oui. Dans une tournée de nuit, en hiver, un soir qu’il pleuvait et
ventait à force, il commit l’imprudence d’y chercher refuge. Toute une
semaine durant, on s’enquit en vain de ce qu’il avait pu devenir. En fin
de compte, des ramasseuses de goémon aux gages de Gonéry Lézongar le
découvrirent, la face et le corps écrabouillés sous un énorme bloc de
granit. Il ne restait d’intact dans son cadavre que les pieds.
--Fichtre! pensai-je. Singulier pays tout de même!... Depuis qu’on n’y
supprime plus les douaniers à coups de fusil, ce sont les cailloux qui
s’en chargent.
Et quelle était, par surcroît, cette fatalité mystérieuse qui voulait
que j’entendisse invariablement prononcer le nom de Lézongar à propos de
toutes ces histoires de fraude et de mort?
Le matelot reprit:
--En commémoration de l’accident, le maire de Tréguignec a fait sceller
une croix de fer dans la muraille; et la famille du défunt lui en a été
très reconnaissante... Il considérait cela comme une réparation due,
parce que le souterrain avait été construit par ses ancêtres...
--Ah! Est-ce qu’il va jusqu’au Treztêl, ce souterrain?
--Autrefois, oui, il mettait l'île en communication avec le manoir.
Mais, sous la Terreur, des prêtres, dit-on, s’y cachèrent pour attendre
un navire qui les transportât outre Manche. Les patriotes de Tréguier,
avertis par quelque espion, se rendirent aussitôt, en deux bandes, les
uns à Tomé, les autres au Treztêl, et, avec des barils de poudre, firent
sauter une bonne partie de la voûte, à chaque extrémité du souterrain.
Les prêtres, emmurés, périrent de faim, après une longue, une
épouvantable agonie. Ils étaient au nombre de trente... Les vieilles
gens racontent qu’aujourd’hui encore, si quelque navire vient à passer,
de nuit, à proximité de l'île, on entend leurs trente squelettes se
démener en hurlant et des voix d’angoisse crier sur un ton de psaume
d’église: «_Miserere mei, Domine! Miserere mei!_»
--Oh! pour ça, c’est la vérité! intervint Paranthoën, le second matelot,
un petit «demi-soldier» à peine âgé de dix-huit ans;--le «_miserere_ des
grèves», comme on l’appelle, je l’ai entendu, moi, mon lieutenant, et de
mes propres oreilles, sauf votre respect!
--Bah! fis-je, quelque farceur!...
--Excusez-moi, mon lieutenant: cela sortait des profondeurs du sable
sous mes pieds... C’était à mer basse, environ les deux heures du matin;
et, aussi loin que le regard pouvait s’étendre sur la plage du Treztêl,
elle était vide.
--Et alors, Paranthoën?
--Ma foi, j’ai détalé... Ça n’est pas dans notre ordre de service, de
nous mêler des affaires de l’autre monde, n’est-il pas vrai, mon
lieutenant?
Je feignis de sourire de sa repartie et la conversation en resta là.
Nous touchions, d’ailleurs, à la cale de débarquement, un musoir
minuscule, fait de quelques moellons mal équarris.
--Je vous accorde jusqu’à midi pour pêcher en baie, dis-je à mes hommes.
Et les ayant ainsi congédiés pour une couple d’heures, je montai seul la
pente, taillée en pleine roche, qui aboutissait à l’entrée du souterrain
en question.