III

Le manoir! On distinguait vaguement ses cheminées anciennes et son

unique tourelle seigneuriale, perdues dans un fouillis de verdures

sombres, tout au fond de l’anse, à l’amorce d’un étroit vallon. Nous

nous y acheminâmes, Quéméner et moi, par une route, d’abord encaissée

entre de hauts talus surplombants, mais qui bientôt s’élargissait en une

vaste et majestueuse avenue, plantée d’un quadruple rang d’ormes

séculaires. Elle aboutissait, après un parcours d’environ deux cents

mètres, à un porche monumental, tout enguirlandé de lierre, donnant

accès dans les dépendances de l’habitation. Nous n’étions plus guère

qu’à une trentaine de pas de ce porche, lorsqu’une série de coups de

sifflet, imitant à s’y méprendre l’appel strident et mélancolique du

courlis, partit, au-dessus de nos têtes, de l’un des arbres.

--Ça, s’exclama le brigadier, c’est au moins cet animal de Treïd-Noaz

qui s’exerce encore à quelqu’une de ses habituelles facéties!

Un long éclat de rire lui répondit, puis une voix que je reconnus

incontinent à la singulière âpreté de son timbre me cria:

--Resalut à vous, monsieur le lieutenant!

--Eh! fis-je, mais c’est mon guide de l’autre jour?

--Oui bien, répliqua-t-il en passant son mufle broussailleux entre les

branches... Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, pour vous

servir!

Ce sobriquet breton de Treïd-Noaz qui, en français, se traduirait, comme

vous savez, par Nu-pieds, le bonhomme--à ce que m’expliqua plus tard le

brigadier--s’en parait volontiers comme d’un titre de gloire. De fait,

on ne se souvenait pas qu’il eût chaussé, de toute sa vie, ni souliers,

ni sabots. Les grègues perpétuellement retroussées jusqu’à mi-jambes, il

vagabondait ainsi, l’été, l’hiver, insensible à l’intempérie, bravant

les morsures du soleil et celles de la bise, courant les landes, courant

les galets, bondissant avec une souplesse de chat sauvage au milieu des

roches les plus coupantes, dansant même, pour un verre de _vin-ardent_,

sur des tessons de bouteilles cassées. Il est vrai que dame Nature lui

avait engainé tout le corps d’une foisonnante fourrure de bête, et l’on

affirmait qu’il lui avait poussé, sous la plante des pieds, une corne si

épaisse, qu’il aurait pu, sans inconvénient, se faire ferrer comme les

chevaux...

--Je te retrouverai donc toujours haut perché sur mon chemin, quelque

part que j’aille? lui dis-je d’un ton de colère feinte, en le menaçant

du doigt... J’ai eu de tes nouvelles, tu sais, depuis notre première

rencontre.

--Bah! mon lieutenant, s’il ne restait quelque chenapan de ma sorte, vos

douaniers n’auraient jamais personne à pincer. Ce que j’en fais, c’est

pour leur être utile, par bonté d'âme. Plus de fraude, plus de maltôte.

Si vos hommes n’étaient des ingrats, ils chanteraient mes louanges. Mais

il n’y a pas de justice pour le pauvre monde, voyez-vous.

Il avait du bagou, le sire.

--Et qu’est-ce que tu cherches là-haut? lui demandai-je. Serait-ce par

hasard une branche assez forte où te pendre?

--Nenni, lieutenant, je déniche des colombes, ne vous déplaise, et celle

à qui je les veux offrir, vous penserez d’elle, tout à l’heure, quand

vous l’aurez vue, qu’il n’y a point de créature plus angélique en

paradis... Seulement, elle n’est pas pour vos moustaches, je vous

préviens!

Qui? Quoi? Quelle était cette charade?... Une question du brigadier me

tira d’incertitude.

--Ah! intervint-il, elle est donc de retour du couvent, la belle

_pennhérès_[1] du Treztêl?

--Depuis le jour même où...

Le dénicheur de colombes n’acheva pas sa phrase.

--Chut! fit-il sourdement... Le patron!

Je regardai dans la direction du manoir. La grande barrière à

claire-voie qui fermait le porche venait de s’ouvrir sans bruit et, dans

la rouge lumière que le soleil déclinant prolongeait entre les fûts des

ormes, un homme s’avançait vers nous, une sorte de géant balourd, un peu

voûté, comme si le poids des puissantes épaules eût fait fléchir la

solidité du torse. Les dehors étaient ceux d’un paysan: il portait la

veste à basques des laboureurs du Trégor et les braies, nouées d’un

lacet au-dessus du genou, qui étaient encore usitées à cette époque dans

la région. Les ailes d’un large chapeau, d’une espèce de sombrero de

feutre, palpitaient sur une couronne de cheveux bouclés, une vraie

toison mérovingienne, si noire qu’elle en paraissait bleue, avec des

reflets métalliques et durs, des reflets de fer ou d’acier. Sans

attendre que nous l’eussions joint et que je me fusse présenté moi-même,

ainsi que je m’y apprêtais, le maître du Treztêl s’arrêta, se découvrit

et, saluant d’un geste à la Fontenoy qui n’était plus d’un rustre, mais

du mieux stylé des gentilshommes, dit:

--Messieurs, vous êtes les bienvenus.

Je balbutiai je ne sais plus quoi... J’arrivais, tout fier de mon

nouveau grade, résolu à traiter d’assez haut un petit maire de campagne,

pas fâché non plus d’humilier ses parchemins moisis d’ancien hobereau

avec mon récent brevet d’officier de fortune,--et voici qu’au contraire

je me tenais devant lui troublé, déconcerté, presque penaud, et c’était

lui qui m’en imposait! Sa taille peu commune, ce qu’il y avait, à

proprement parler, d’écrasant dans l’aspect de cette vaste architecture

humaine, y fut, je pense, pour quelque chose. Quoique d’une prestance

fort au-dessus de l’ordinaire, j’eus l’impression que je n’étais qu’un

pygmée auprès de ce mastodonte. Mais ce qui m’intimida surtout et ne

laissa pas de me causer, dès l’abord, je ne sais quelle obscure

appréhension, c’est la violente énergie dominatrice que trahissait le

front dur, bosselé, creusé de larges sillons et tourmenté comme une mer

d’orage. Les yeux, cependant, affectaient une sérénité douce, presque

triste, mais où passaient des lueurs rapides et soudaines, pareilles à

des irisations de courants invisibles, en eau profonde. On se sentait en

présence d’un organisme exceptionnel, d’un être de haute envergure,

dernier survivant de quelque grande espèce disparue. Cet homme avait en

lui la force aveugle d’un élément et possédait, par surcroît, l’art de

la maîtriser. Sur un théâtre plus ample, il eût, je crois, accompli des

prodiges. Aux âges barbares, il eût été un incomparable pasteur de

peuples...

Il ne fut certainement pas sans remarquer le mélange d’inquiétude et

d’admiration qu’il m’inspirait, mais, avec une courtoisie dont je lui

fus reconnaissant à part moi, il n’eut pas l’air de s’en être aperçu.

--J’ai toujours eu les meilleurs rapports avec vos prédécesseurs,

reprit-il, après m’avoir tendu une main restée fine en dépit des

callosités dont elle était pleine et des stigmates que le travail y

avait imprimés.--Ils ne circulaient jamais de ce côté de leur pentière

sans m’honorer de leur visite. Vous avez appris le chemin, lieutenant;

permettez-moi d’espérer que vous ne l’oublierez plus. Nous menons ici,

mes gens et moi, une existence toute patriarcale, mais le brigadier peut

vous dire que notre hospitalité est aussi franche que simple et que le

cidre qu’on boit au Treztêl n’est pas plus frelaté que les cœurs.

Cela fut prononcé d’une voix lente, aux inflexions sobres et nettes,

moins habituée probablement à faire des avances qu’à donner des ordres.

Je répondis de mon mieux, et nous franchîmes de compagnie le cintre

verdoyant du portail.

C’était, maintenant, une spacieuse cour pavée, close de murailles

épaisses comme des remparts que trouaient, de place en place, des

meurtrières ouvrant au loin sur la campagne et sur la mer. A droite et à

gauche s’élevaient les écuries et les granges. Toutes étaient surmontées

de greniers immenses, ayant chacun sa porte-fenêtre munie d’une potence

et d’une poulie, pour faciliter l’emmagasinement des grains et des

fourrages. Par les vasistas des écuries, on entrevoyait des croupes

luisantes de chevaux, touchées de l’oblique rayon du soir. Entre les

piliers des granges, des charrettes légères, de massifs tombereaux

érigeaient leurs brancards, rangés côte à côte comme pour une parade. Il

régnait, dans tout ce «bordj» agricole, une ordonnance quasi militaire.

Comme j’en complimentais mon hôte, une fugitive expression de joie passa

sur ses traits.

--N’est-ce pas, dit-il, que, pour une maison déchue, elle n’a pas, en

somme, trop piteux aspect?... Je vous proposerais volontiers de faire le

tour du bâtiment, mais pas avant que vous ne vous soyez rafraîchi.

Et il nous entraîna vers le manoir dont le dur profil féodal, enjolivé

çà et là de quelques motifs Renaissance, se dressait en face de nous, à

l’autre extrémité de la cour. Un perron d’une dizaine de marches

conduisait à l’entrée principale; nous le gravîmes derrière Lézongar

qui, poussant un énorme vantail de chêne, s’excusa d’avoir à nous faire

traverser la cuisine.

Un tapage de voix sonores et de gros rires emplissait la vaste pièce,

quand nous y pénétrâmes. Mais, à notre apparition, le silence se fit

instantanément et si solennel, si complet, que l’on entendit pétiller

les branches sèches dans l'âtre et tinter le choc d’un bourdon contre

les menus vitraux.

Nous survenions sans doute à l’heure du goûter, car toute la table--une

table aussi longue que la cuisine elle-même--était garnie de convives,

assis sur des bancs à dossier, devant des monceaux de lard froid et de

viandes saumurées. Dans le nombre, quatre ou cinq femmes au plus, des

viragos de la mer, ramasseuses de patelles pour les porcs et faucheuses

de goémons. Le reste, c’est-à-dire les hommes, ne comptait pas moins de

trente individus appartenant un peu à toutes les conditions, à toutes

les classes. Il y avait là des pêcheurs, des artisans, des pâtres,

quelques fermiers aisés d’alentour et l’aubergiste même chez lequel je

prenais pension à Tréguignec. A quel propos tout ce monde? Le maître du

logis prévint ma question.

--Vous tombez un jour de grand charroi, me dit-il, et dans ces

circonstances-là, j’accepte avec empressement tous les concours...

Songez que je fournis de l’engrais marin à plus de cinquante paroisses

de l’intérieur.

Il venait de nous introduire dans une salle aux boiseries sévères que

des portraits d’ancêtres assombrissaient encore de leurs figures

blafardes et deux fois mortes dans leurs cadres noircis. En même temps

qu’il nous offrait des sièges, il appela d’une voix retentissante:

--Véfa!

Le sang de la sirène · 第 26 / 49 题