Le manoir! On distinguait vaguement ses cheminées anciennes et son
unique tourelle seigneuriale, perdues dans un fouillis de verdures
sombres, tout au fond de l’anse, à l’amorce d’un étroit vallon. Nous
nous y acheminâmes, Quéméner et moi, par une route, d’abord encaissée
entre de hauts talus surplombants, mais qui bientôt s’élargissait en une
vaste et majestueuse avenue, plantée d’un quadruple rang d’ormes
séculaires. Elle aboutissait, après un parcours d’environ deux cents
mètres, à un porche monumental, tout enguirlandé de lierre, donnant
accès dans les dépendances de l’habitation. Nous n’étions plus guère
qu’à une trentaine de pas de ce porche, lorsqu’une série de coups de
sifflet, imitant à s’y méprendre l’appel strident et mélancolique du
courlis, partit, au-dessus de nos têtes, de l’un des arbres.
--Ça, s’exclama le brigadier, c’est au moins cet animal de Treïd-Noaz
qui s’exerce encore à quelqu’une de ses habituelles facéties!
Un long éclat de rire lui répondit, puis une voix que je reconnus
incontinent à la singulière âpreté de son timbre me cria:
--Resalut à vous, monsieur le lieutenant!
--Eh! fis-je, mais c’est mon guide de l’autre jour?
--Oui bien, répliqua-t-il en passant son mufle broussailleux entre les
branches... Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, pour vous
servir!
Ce sobriquet breton de Treïd-Noaz qui, en français, se traduirait, comme
vous savez, par Nu-pieds, le bonhomme--à ce que m’expliqua plus tard le
brigadier--s’en parait volontiers comme d’un titre de gloire. De fait,
on ne se souvenait pas qu’il eût chaussé, de toute sa vie, ni souliers,
ni sabots. Les grègues perpétuellement retroussées jusqu’à mi-jambes, il
vagabondait ainsi, l’été, l’hiver, insensible à l’intempérie, bravant
les morsures du soleil et celles de la bise, courant les landes, courant
les galets, bondissant avec une souplesse de chat sauvage au milieu des
roches les plus coupantes, dansant même, pour un verre de _vin-ardent_,
sur des tessons de bouteilles cassées. Il est vrai que dame Nature lui
avait engainé tout le corps d’une foisonnante fourrure de bête, et l’on
affirmait qu’il lui avait poussé, sous la plante des pieds, une corne si
épaisse, qu’il aurait pu, sans inconvénient, se faire ferrer comme les
chevaux...
--Je te retrouverai donc toujours haut perché sur mon chemin, quelque
part que j’aille? lui dis-je d’un ton de colère feinte, en le menaçant
du doigt... J’ai eu de tes nouvelles, tu sais, depuis notre première
rencontre.
--Bah! mon lieutenant, s’il ne restait quelque chenapan de ma sorte, vos
douaniers n’auraient jamais personne à pincer. Ce que j’en fais, c’est
pour leur être utile, par bonté d'âme. Plus de fraude, plus de maltôte.
Si vos hommes n’étaient des ingrats, ils chanteraient mes louanges. Mais
il n’y a pas de justice pour le pauvre monde, voyez-vous.
Il avait du bagou, le sire.
--Et qu’est-ce que tu cherches là-haut? lui demandai-je. Serait-ce par
hasard une branche assez forte où te pendre?
--Nenni, lieutenant, je déniche des colombes, ne vous déplaise, et celle
à qui je les veux offrir, vous penserez d’elle, tout à l’heure, quand
vous l’aurez vue, qu’il n’y a point de créature plus angélique en
paradis... Seulement, elle n’est pas pour vos moustaches, je vous
préviens!
Qui? Quoi? Quelle était cette charade?... Une question du brigadier me
tira d’incertitude.
--Ah! intervint-il, elle est donc de retour du couvent, la belle
_pennhérès_[1] du Treztêl?
--Depuis le jour même où...
Le dénicheur de colombes n’acheva pas sa phrase.
--Chut! fit-il sourdement... Le patron!
Je regardai dans la direction du manoir. La grande barrière à
claire-voie qui fermait le porche venait de s’ouvrir sans bruit et, dans
la rouge lumière que le soleil déclinant prolongeait entre les fûts des
ormes, un homme s’avançait vers nous, une sorte de géant balourd, un peu
voûté, comme si le poids des puissantes épaules eût fait fléchir la
solidité du torse. Les dehors étaient ceux d’un paysan: il portait la
veste à basques des laboureurs du Trégor et les braies, nouées d’un
lacet au-dessus du genou, qui étaient encore usitées à cette époque dans
la région. Les ailes d’un large chapeau, d’une espèce de sombrero de
feutre, palpitaient sur une couronne de cheveux bouclés, une vraie
toison mérovingienne, si noire qu’elle en paraissait bleue, avec des
reflets métalliques et durs, des reflets de fer ou d’acier. Sans
attendre que nous l’eussions joint et que je me fusse présenté moi-même,
ainsi que je m’y apprêtais, le maître du Treztêl s’arrêta, se découvrit
et, saluant d’un geste à la Fontenoy qui n’était plus d’un rustre, mais
du mieux stylé des gentilshommes, dit:
--Messieurs, vous êtes les bienvenus.
Je balbutiai je ne sais plus quoi... J’arrivais, tout fier de mon
nouveau grade, résolu à traiter d’assez haut un petit maire de campagne,
pas fâché non plus d’humilier ses parchemins moisis d’ancien hobereau
avec mon récent brevet d’officier de fortune,--et voici qu’au contraire
je me tenais devant lui troublé, déconcerté, presque penaud, et c’était
lui qui m’en imposait! Sa taille peu commune, ce qu’il y avait, à
proprement parler, d’écrasant dans l’aspect de cette vaste architecture
humaine, y fut, je pense, pour quelque chose. Quoique d’une prestance
fort au-dessus de l’ordinaire, j’eus l’impression que je n’étais qu’un
pygmée auprès de ce mastodonte. Mais ce qui m’intimida surtout et ne
laissa pas de me causer, dès l’abord, je ne sais quelle obscure
appréhension, c’est la violente énergie dominatrice que trahissait le
front dur, bosselé, creusé de larges sillons et tourmenté comme une mer
d’orage. Les yeux, cependant, affectaient une sérénité douce, presque
triste, mais où passaient des lueurs rapides et soudaines, pareilles à
des irisations de courants invisibles, en eau profonde. On se sentait en
présence d’un organisme exceptionnel, d’un être de haute envergure,
dernier survivant de quelque grande espèce disparue. Cet homme avait en
lui la force aveugle d’un élément et possédait, par surcroît, l’art de
la maîtriser. Sur un théâtre plus ample, il eût, je crois, accompli des
prodiges. Aux âges barbares, il eût été un incomparable pasteur de
peuples...
Il ne fut certainement pas sans remarquer le mélange d’inquiétude et
d’admiration qu’il m’inspirait, mais, avec une courtoisie dont je lui
fus reconnaissant à part moi, il n’eut pas l’air de s’en être aperçu.
--J’ai toujours eu les meilleurs rapports avec vos prédécesseurs,
reprit-il, après m’avoir tendu une main restée fine en dépit des
callosités dont elle était pleine et des stigmates que le travail y
avait imprimés.--Ils ne circulaient jamais de ce côté de leur pentière
sans m’honorer de leur visite. Vous avez appris le chemin, lieutenant;
permettez-moi d’espérer que vous ne l’oublierez plus. Nous menons ici,
mes gens et moi, une existence toute patriarcale, mais le brigadier peut
vous dire que notre hospitalité est aussi franche que simple et que le
cidre qu’on boit au Treztêl n’est pas plus frelaté que les cœurs.
Cela fut prononcé d’une voix lente, aux inflexions sobres et nettes,
moins habituée probablement à faire des avances qu’à donner des ordres.
Je répondis de mon mieux, et nous franchîmes de compagnie le cintre
verdoyant du portail.
C’était, maintenant, une spacieuse cour pavée, close de murailles
épaisses comme des remparts que trouaient, de place en place, des
meurtrières ouvrant au loin sur la campagne et sur la mer. A droite et à
gauche s’élevaient les écuries et les granges. Toutes étaient surmontées
de greniers immenses, ayant chacun sa porte-fenêtre munie d’une potence
et d’une poulie, pour faciliter l’emmagasinement des grains et des
fourrages. Par les vasistas des écuries, on entrevoyait des croupes
luisantes de chevaux, touchées de l’oblique rayon du soir. Entre les
piliers des granges, des charrettes légères, de massifs tombereaux
érigeaient leurs brancards, rangés côte à côte comme pour une parade. Il
régnait, dans tout ce «bordj» agricole, une ordonnance quasi militaire.
Comme j’en complimentais mon hôte, une fugitive expression de joie passa
sur ses traits.
--N’est-ce pas, dit-il, que, pour une maison déchue, elle n’a pas, en
somme, trop piteux aspect?... Je vous proposerais volontiers de faire le
tour du bâtiment, mais pas avant que vous ne vous soyez rafraîchi.
Et il nous entraîna vers le manoir dont le dur profil féodal, enjolivé
çà et là de quelques motifs Renaissance, se dressait en face de nous, à
l’autre extrémité de la cour. Un perron d’une dizaine de marches
conduisait à l’entrée principale; nous le gravîmes derrière Lézongar
qui, poussant un énorme vantail de chêne, s’excusa d’avoir à nous faire
traverser la cuisine.
Un tapage de voix sonores et de gros rires emplissait la vaste pièce,
quand nous y pénétrâmes. Mais, à notre apparition, le silence se fit
instantanément et si solennel, si complet, que l’on entendit pétiller
les branches sèches dans l'âtre et tinter le choc d’un bourdon contre
les menus vitraux.
Nous survenions sans doute à l’heure du goûter, car toute la table--une
table aussi longue que la cuisine elle-même--était garnie de convives,
assis sur des bancs à dossier, devant des monceaux de lard froid et de
viandes saumurées. Dans le nombre, quatre ou cinq femmes au plus, des
viragos de la mer, ramasseuses de patelles pour les porcs et faucheuses
de goémons. Le reste, c’est-à-dire les hommes, ne comptait pas moins de
trente individus appartenant un peu à toutes les conditions, à toutes
les classes. Il y avait là des pêcheurs, des artisans, des pâtres,
quelques fermiers aisés d’alentour et l’aubergiste même chez lequel je
prenais pension à Tréguignec. A quel propos tout ce monde? Le maître du
logis prévint ma question.
--Vous tombez un jour de grand charroi, me dit-il, et dans ces
circonstances-là, j’accepte avec empressement tous les concours...
Songez que je fournis de l’engrais marin à plus de cinquante paroisses
de l’intérieur.
Il venait de nous introduire dans une salle aux boiseries sévères que
des portraits d’ancêtres assombrissaient encore de leurs figures
blafardes et deux fois mortes dans leurs cadres noircis. En même temps
qu’il nous offrait des sièges, il appela d’une voix retentissante:
--Véfa!