228.--_Samedi 10 octobre._

Depuis que son Amie l'avait quitté, le général ne vivait plus que dans

la pensée de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetière tous les

jours, à 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en

méditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans

le lit où elle était morte, et la nuit, pendant les rares instants de

sommeil qu'il parvenait à trouver, il lui parlait et il entendait en

rêve sa voix qui l'appelait.

Quand la tombe fut complètement achevée, il s'est mis à trier ses

papiers, dont il a jeté au feu, tous les jours, une grande quantité. Il

a réglé les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la

fin du mois. Le 29 septembre, il a écrit son testament politique,

contenant ces lignes:

«Je me tuerai demain, non pas que je désespère de l'avenir du parti

auquel j'ai donné mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux

malheur qui m'a frappé il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et

demi, j'ai lutté. J'ai essayé de prendre le dessus. Je n'ai pu y

parvenir.

»Je suis convaincu que mes partisans si dévoués, si nombreux, ne m'en

voudront pas de disparaître en raison d'une douleur telle que tout

travail m'est devenu impossible...

»En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de

bataille, en soldat, pour mon pays...»

* * *

Il a écrit en même temps son testament privé, léguant tout son avoir à

sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, donnant son cheval _Tunis_ à un

ami, M. Barbier, et exprimant la volonté formelle d'être enterré dans le

caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite.

Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajouté:

_Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Montoyer, le

29 septembre 1891, veille de ma mort._

Après quoi, il a signé.

Il a rédigé ensuite une lettre destinée à sa vieille mère, où il lui

expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse

femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette

lettre devait servir à lui cacher que son fils était mort.

Il a libellé de sa propre main des dépêches annonçant sa mort à diverses

personnes, une, entre autres, pour la générale, sa femme, qu'il a

adressée ainsi:

«_Madame Veuve Boulanger,_

_Rue de Satory, Versailles._»

Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle

il a écrit:

_Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort._

* * *

À 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela

fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après

l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du

cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une

voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la

tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.

Le soir, à dîner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a

causé gaîment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son

hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une

tendresse particulière.

Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son

coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été

presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue

depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant,

tenant un revolver à la main.

Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait

conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le

caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il

lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les

tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut

suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre,

devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il

était 11 heures 1/2. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis

du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la

pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il

a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a

appliqué contre la tempe droite et a fait feu.

* * *

La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se

perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la

détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé,

sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de

chaque tempe.

Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps

tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à

l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur,

complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général

avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de Mme

Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la

chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si

fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places.

On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de

grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en

fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a

placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire.

La nouvelle du suicide s'était rapidement répandue en ville. À trois

heures de l'après-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle

courait dans toutes les bouches à la brillante garden-party que M. et

Mme Carnot offraient à l'Élysée. Sur les six heures, je recevais la

désespérante dépêche qui me l'apprenait et qui m'étendait à terre comme

un coup de massue.

* * *

Le 1er octobre, à 9 heures du soir, on a mis en bière le corps du

général, après avoir replacé sur sa poitrine la photographie et la

boucle de cheveux, et après avoir mis à ses pieds des œillets rouges. Le

cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur

laquelle on avait gravé: «Général Boulanger.»

Les funérailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevêque de

Malines ayant refusé l'assistance de l'Église, le cortège s'est rendu,

à 4 heures, directement de la maison au cimetière. Le cercueil était

recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous

l'amoncellement des couronnes. Derrière lui, étaient portés, sur des

coussins, tous les insignes et toutes les décorations du général défunt.

Henri Rochefort, Paul Déroulède, une vingtaine de députés, plus de deux

cents délégués venus de France, marchaient ensuite. Une moitié de

Bruxelles accompagnait le cortège, et l'autre le regardait passer. À

l'entrée du cimetière, il y a eu une bousculade si épouvantable que de

nombreuses personnes ont été blessées. Il n'y a pas eu de discours.

Déroulède a jeté sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France.

Puis, le caveau des deux amants a été fermé.

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 140 / 146 题