Depuis que son Amie l'avait quitté, le général ne vivait plus que dans
la pensée de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetière tous les
jours, à 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en
méditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans
le lit où elle était morte, et la nuit, pendant les rares instants de
sommeil qu'il parvenait à trouver, il lui parlait et il entendait en
rêve sa voix qui l'appelait.
Quand la tombe fut complètement achevée, il s'est mis à trier ses
papiers, dont il a jeté au feu, tous les jours, une grande quantité. Il
a réglé les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la
fin du mois. Le 29 septembre, il a écrit son testament politique,
contenant ces lignes:
«Je me tuerai demain, non pas que je désespère de l'avenir du parti
auquel j'ai donné mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux
malheur qui m'a frappé il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et
demi, j'ai lutté. J'ai essayé de prendre le dessus. Je n'ai pu y
parvenir.
»Je suis convaincu que mes partisans si dévoués, si nombreux, ne m'en
voudront pas de disparaître en raison d'une douleur telle que tout
travail m'est devenu impossible...
»En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de
bataille, en soldat, pour mon pays...»
* * *
Il a écrit en même temps son testament privé, léguant tout son avoir à
sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, donnant son cheval _Tunis_ à un
ami, M. Barbier, et exprimant la volonté formelle d'être enterré dans le
caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite.
Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajouté:
_Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Montoyer, le
29 septembre 1891, veille de ma mort._
Après quoi, il a signé.
Il a rédigé ensuite une lettre destinée à sa vieille mère, où il lui
expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse
femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette
lettre devait servir à lui cacher que son fils était mort.
Il a libellé de sa propre main des dépêches annonçant sa mort à diverses
personnes, une, entre autres, pour la générale, sa femme, qu'il a
adressée ainsi:
«_Madame Veuve Boulanger,_
_Rue de Satory, Versailles._»
Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle
il a écrit:
_Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort._
* * *
À 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela
fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après
l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du
cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une
voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la
tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.
Le soir, à dîner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a
causé gaîment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son
hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une
tendresse particulière.
Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son
coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été
presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue
depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant,
tenant un revolver à la main.
Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait
conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le
caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il
lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les
tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut
suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre,
devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il
était 11 heures 1/2. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis
du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la
pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il
a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a
appliqué contre la tempe droite et a fait feu.
* * *
La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se
perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la
détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé,
sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de
chaque tempe.
Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps
tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à
l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur,
complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général
avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de Mme
Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la
chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si
fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places.
On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de
grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en
fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a
placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire.
La nouvelle du suicide s'était rapidement répandue en ville. À trois
heures de l'après-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle
courait dans toutes les bouches à la brillante garden-party que M. et
Mme Carnot offraient à l'Élysée. Sur les six heures, je recevais la
désespérante dépêche qui me l'apprenait et qui m'étendait à terre comme
un coup de massue.
* * *
Le 1er octobre, à 9 heures du soir, on a mis en bière le corps du
général, après avoir replacé sur sa poitrine la photographie et la
boucle de cheveux, et après avoir mis à ses pieds des œillets rouges. Le
cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur
laquelle on avait gravé: «Général Boulanger.»
Les funérailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevêque de
Malines ayant refusé l'assistance de l'Église, le cortège s'est rendu,
à 4 heures, directement de la maison au cimetière. Le cercueil était
recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous
l'amoncellement des couronnes. Derrière lui, étaient portés, sur des
coussins, tous les insignes et toutes les décorations du général défunt.
Henri Rochefort, Paul Déroulède, une vingtaine de députés, plus de deux
cents délégués venus de France, marchaient ensuite. Une moitié de
Bruxelles accompagnait le cortège, et l'autre le regardait passer. À
l'entrée du cimetière, il y a eu une bousculade si épouvantable que de
nombreuses personnes ont été blessées. Il n'y a pas eu de discours.
Déroulède a jeté sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France.
Puis, le caveau des deux amants a été fermé.
* * *