152.--_Lundi 29 juillet._

On ne connaît encore que les résultats d'environ trois cents cantons. Le

général n'a passé que dans six.

* * *

153.--_Mardi 30 juillet_.

Les résultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne

n'osait le prévoir.

Le général n'est élu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans

sont consternés.

* * *

154.--_Vendredi 9 août_.

Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frappés, la comédie judiciaire

commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemblée sous la coupole du

Luxembourg, M. le Procureur général Quesnay de Beaurepaire a commencé

hier à lire son réquisitoire.

La lecture a duré pendant toute l'après-midi, et elle doit occuper sans

doute encore deux grandes audiences.

* * *

155.--_Samedi 10 août_.

Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du

réquisitoire.

De plus en plus instructif, ce réquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris, à

moi, que le M. Auguste, auquel Mme Marguerite m'avait écrit de

télégraphier en janvier dernier, appartenait à la garde du corps du

général,--une poignée de solides gaillards dont deux, à tour de rôle,

surveillaient les abords de son hôtel, tandis que les autres se

tenaient, en permanence, 14, rue Lapérouse?

Un bon point à M. le Procureur général pour la statistique si détaillée

des lettres chargées que la poste a transmises à l'accusé Boulanger:

1.275 en seize mois!

M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien dû, pendant qu'il y était, joindre

celle de toutes les missives que la poste a _oublié_ de transmettre...

Il est vrai que cela aurait peut-être demandé une audience

supplémentaire!

* * *

156.--_Dimanche 11 août_.

C'est seulement hier, à l'approche de la nuit, que la lecture du

réquisitoire s'est achevée.

Ouf! quel morceau d'éloquence! Imprimé en volume, cela ferait bien un

gros roman,--si toutes ces petites histoires, cousues bout à bout,

n'étaient trop invraisemblables pour prendre place même dans les œuvres

complètes de Lucie Herpin!

Voilà donc à quoi se réduit le colossal amas d'accusations sous lequel

on a menacé d'ensevelir, à jamais, l'honneur du général! Il n'y a qu'une

conclusion à en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans:

_Che vôl batre mo bourriquo, Troubaré be tourzou no triquo_[1].

[Note 1: Si je veux battre ma bourrique, Je trouverai bien toujours

une trique.]

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

* * *

157.--_Jeudi 15 août_.

_Consummatum est_. L'arrêt de la Haute-Cour est rendu. Il a été prononcé

hier soir à six heures.

Les trois accusés sont déclarés coupables sans circonstances atténuantes

et condamnés par contumace à la déportation à vie dans une enceinte

fortifiée.

L'arrêt aura pour conséquences de priver les condamnés de leurs droits

de citoyens, de les rendre inéligibles, de placer leurs biens sous

séquestres, d'arracher au général cette plaque de grand-officier de la

Légion d'honneur qui brille si fièrement sur sa poitrine. À moins qu'il

ne rentre pour faire tomber l'arrêt et recommencer le procès...

Mais, alors, pourquoi être parti?

* * *

158.--_Jeudi 5 septembre_.

Enfin, enfin, une lettre de Mme Marguerite!

«Jeudi 29 août.

»Savez-vous, ma bonne Meunière, que nous avons depuis plusieurs mois de

très grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car,

depuis cinq mois, c'est-à-dire depuis que nous avons dû quitter Paris...

nous n'avons rien reçu de vous... et, vrai, cela nous étonne... Quelle

est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit

l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manière sûre.

J'espère donc qu'elle vous parviendra et j'espère surtout qu'elle sera

suivie d'une prompte réponse... qui nous rassurera sur l'état de votre

cœur à notre égard.

»Depuis cinq mois, j'ai été très malade d'une très grave pleurésie.

Maintenant, je suis tout à fait guérie et je compte les jours qui nous

séparent du retour dans notre chère France... Celui que j'aime tant a

supporté vaillamment et courageusement ce temps si pénible de l'exil. Il

est sûr du succès prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il

sait que je vous écris, mais, comme il est extrêmement pris, il me

charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot à cette lettre, mais

que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,--si vous n'êtes

pas devenue oublieuse!!

»Voilà comment et à quel nom il faut me faire parvenir votre lettre:

sous double enveloppe, la première, c'est-à-dire celle qui se verra,

vous mettrez dessus:

_Mademoiselle Francine Molès,_

_39, rue de Berry,_

_Paris._

»Puis, dans l'intérieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre

enveloppe cachetée, avec, sur l'enveloppe, ces mots:

_Faire parvenir à Madame de B...

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 106 / 146 题