J'ai été bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible
encore.
Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorisée à lire et à écrire un
peu.
Donc, ils ont quitté tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45
qui les a amenés à Bruxelles à 5 heures du matin. Le général est
descendu à l'hôtel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est
seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons où il avait été
chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le
comte Dillon) que le général a été reconnu à Bruxelles, acclamé par les
uns, sifflé par les autres et interviewé bien entendu par quantité de
journalistes, auxquels il a déclaré qu'il s'était mis en sûreté parce
qu'il se savait à la veille d'être arrêté.
Voilà les faits. Quelles en vont être les conséquences? La première
s'est produite aussitôt, et elle devrait suffire à ouvrir les yeux au
général: c'est la joie féroce de ses ennemis en présence de sa fuite,
c'est la précipitation qu'ils ont mise à décréter d'accusation, pour
crime de complot et d'attentat contre la sûreté de l'État, celui qui
semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant à se défendre.
C'est le Sénat, formé en Haute-Cour de justice, qui va avoir à juger le
général.
...Mme Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en
songeant à elle!
Quelle a été sa conduite dans cette navrante aventure?
Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas
compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne
se réparent jamais? Et, chose plus déconcertante encore, se peut-il
qu'elle n'ait même pas hésité devant les conséquences navrantes que la
fuite devait fatalement entraîner pour sa propre vie: le scandale
public dès maintenant consommé par l'apparition de son nom dans les
journaux, la perte irrémédiable de sa situation mondaine, la rupture de
toutes ses relations, la rigueur dédaigneuse des uns, le mépris grossier
des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler
dans l'exil?
Oh! Marguerite! Comme je voudrais être près de vous, pour lire dans vos
yeux clairs, pour y découvrir la vérité...
* * *