127.--_Vendredi 8 février._

Reçu une lettre de Mme Marguerite, dont l'enveloppe, malgré le cachet

de cire, a été visiblement ouverte, puis recollée:

«Ma bonne Meunière,

»Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivés, nous nous

portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chère et

bonne hôtesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit

jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais

vieillir et être à la fin de ce mois, car il faut maintenant que

j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour être heureuse sans

restriction...

»Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parlé de

vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance--mais, c'est

égal, prenez des précautions pour les lettres que vous m'écrivez et

faites-les bien mettre à la gare.

»Encore merci, ma bonne Meunière, des bonnes heures passées chez

vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux

de vous le prouver.»

* * *

Allons, tout est à merveille, puisqu'ils n'ont connu la vérité qu'au

moment où elle ne pouvait plus leur causer d'inquiétude. Mais ce qui me

réjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue

dans l'instance en divorce du général. Vraiment, cela ne me dit rien qui

vaille!

Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le général

parti de Royat.

Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu.

À ce propos, j'en suis encore à m'étonner que M. le Commissaire ne m'ait

pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si

peu réussi au mois de juin!

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* * *

128.--_Dimanche 10 février_.

Les journaux de Paris annoncent tous la rentrée du général chez lui, rue

Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment à Nice.

Des rédacteurs ont eu la naïveté de lui demander s'il était vrai qu'il

se fût retiré à Royat? Il leur a naturellement répondu que c'était faux,

et qu'il s'était contenté de passer quelques jours aux environs de

Paris. Je lis, entre autres, une information bien intéressante:

«Le général Boulanger est réellement venu à Clermont. Il y a séjourné du

1er au 5 février. Il est descendu chez la «Belle Meunière». Le

général a reçu secrètement diverses visites de personnalités

boulangistes. Il était accompagné d'une dame d'une quarantaine d'années

dont le signalement répond assez à celui d'une sociétaire de la

Comédie-Française...

»Le fait est absolument certain.»

Comment donc!

* * *

130.--_Mardi 12 février_.

Les craintes que j'avais avant leur arrivée ne me trompaient pas.

Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis

de leur désarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'être encore là, a

décidé de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin

que des départements entiers ne puissent plus donner des centaines de

milliers de suffrages au général.

Nos députés ont donc rétabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont

prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'élection partielle jusqu'au

renouvellement de la Chambre entière.

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* * *

131.--_Vendredi 15 février_.

Décidément, les événements ont l'air de vouloir se précipiter. Le

Ministère Floquet a été renversé hier, comme si on n'avait attendu que

le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre à la porte.

132.--_Samedi 23 février_.

Une nouvelle lettre de Mme Marguerite m'est parvenue, portant, autant

que la précédente, la trace d'une violation du secret postal:

«Vendredi, 2 h.

«Ma bonne Meunière,

»Malgré mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense

souvent, c'est-à-dire _nous_ pensons souvent à vous. Mais j'ai eu tant

de choses à faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous écrire plus

tôt. Tout va bien de toutes façons et, si le résultat que j'espérais

pour le 14 n'est pas encore arrivé, ce n'est que partie remise et ce

sera pour le 7.

»Et vous, ma bonne Meunière? Écrivez-moi. Je vous promets de le faire

plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part à tous

les deux, je vous dis notre bonne et grande affection.»

À part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministère de plus!

Celui-là est formé de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc...

* * *

133.--_Vendredi 1er mars_.

À peine installés, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de

théâtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, à deux heures de

l'après-midi, sans que personne ne se doutât de ce qui allait arriver,

les gens de police se sont présentés au siège de la Ligue, place de la

Bourse, ont pénétré dans les bureaux, forcé les tiroirs, éventré le

coffre-fort. Une liasse immense de papiers a été saisie.

En voyant cet éclat de foudre tomber si près du général, chacun se

demande: «Que va-t-il faire?» Mais lui, souriant et tranquille, se

trouvait le soir même à une fête que M. Millevoye lui offrait au

Grand-Hôtel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y

côtoyaient les blancs. La présence de M. Rochefort n'excluait pas celle

du prince de Polignac et du duc de Montmorency.

* * *

134.--_Samedi 9 mars_.

Les orages ont beau s'amonceler sur sa tête, le général fait comme si de

rien n'était et se laisse tranquillement fêter tantôt par l'un, tantôt

par l'autre. On mène grand grand bruit autour du dîner que Mme la

duchesse d'Uzès a donné jeudi en son honneur. Les plus grands noms de

France se pressaient dans les salons.

La duchesse portait des œillets rouges au corsage; ses fanfares de

chasse ont sonné les _Pioupious d'Auvergne_.

* * *

135.--_Vendredi 15 mars_.

Pendant que le général, comme disent les journaux, «fait le tour du

monde parisien en 90 jours ou davantage», la Chambre, sur la demande du

Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les députés

boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualité de chefs de

la Ligue des Patriotes.

Le Sénat a fait de même pour M. Naquet.

On commence à parler de poursuites possibles contre le général en

personne.

Je suis inquiète et je l'ai écrit à Mme Marguerite.

* * *

136.--_Lundi 18 mars_.

Avant-hier, à la Chambre, chaude séance. Répondant aux attaques de M.

Laguerre, le Ministre de l'Intérieur, M. Constans, en est venu jusqu'à

prononcer les paroles suivantes:

«Il se peut qu'on ait supposé qu'on pourrait m'arrêter dans la marche

que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai où je

dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce

que vous voudrez, je méprise absolument vos paroles, vos accusations, et

je ne veux pas dire jusqu'où j'irai!»

Le Ministre, en descendant de la tribune, a achevé sa pensée par un

geste de menace et de défi.

* * *

137.--_Lundi 25 mars_.

Mme Marguerite m'a envoyé une bonne lettre rassurante:

«Ma bonne Meunière,

»Vous devez être tout étonnée de mon silence et même croire que nous

vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai

dû d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai été

fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dépêche

de vous écrire, afin de vous rassurer sur _tout_; tout va très bien. Il

y a certaine chose qu'on a dû remettre un peu, mais qui n'en ira que

mieux d'ici quelque temps. Ne vous préoccupez pas de tout ce que les

vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grâce à Dieu, ne

peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous

est si chère.

»Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans

le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous réjouissons à

l'avance de ce grand plaisir.

»Écrivez-moi vite, ma bonne Meunière, et soyez sûre que nous vous

affectionnons bien.»

Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais déjà

par les journaux. Quand le général s'est présenté pour soutenir sa

demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de

réintégrer le domicile conjugal, Mme Boulanger a trouvé cette

déconcertante réponse: «Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons!»

Bref, la «certaine chose qu'on a dû remettre un peu...», c'est

l'instance en divorce qui se trouve définitivement rejetée.

* * *

138.--_Dimanche 31 mars_.

Il court des bruits étranges. Le général aurait été indisposé, il se

serait trouvé mal à un dîner en ville; il aurait souffert de douleurs

telles qu'on a été obligé de le piquer à la morphine Les uns disent que

le malaise est dû aux dîners trop répétés dans le grand monde. Les

autres parlent d'empoisonnement... Grâce à Dieu, tous les journaux sont

d'accord pour déclarer que le général est d'ores et déjà entièrement

rétabli.

D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du général

serait imminente. M. Constans y serait absolument décidé et la chose

s'effectuerait avant même le procès de la Ligue des Patriotes, qui doit

commencer après-demain au tribunal correctionnel.

* * *

139.--_Lundi 1er avril_.

Les dépêches du soir annoncent une nouvelle à sensation: le Procureur

général de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement révoqué

et remplacé par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre

sur lui, paraît-il, d'intenter des poursuites au général.

* * *

140.--_Mardi 2 avril_.

J'ai parcouru la _Gazette d'Auvergne_ pour voir ce qu'on dit du procès

de la Ligue des Patriotes, qui a commencé aujourd'hui.

J'ai trouvé en dernière heure une information grotesque: le bruit

courait à Paris que le général a pris la fuite...

Voyons, Messieurs, le 1er avril, c'était hier. Vous retardez!

* * *

141.--_Mercredi 3 avril_.

La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux

venus ce soir de Paris regorgent de détails sur les courses éperdues de

leurs reporters à la recherche du général introuvable. Ses amis, son

secrétaire, ses domestiques, ont affirmé qu'il était à Paris. Mais un

agent secret l'aurait filé, paraît-il, lundi soir, jusqu'au nº 39 de la

rue de Berry, d'où il l'aurait vu ressortir accompagné d'une dame toute

de noir vêtue et voilée; après avoir changé deux fois de fiacre, le

couple serait arrivé à la gare du Nord et y aurait pris, à 9h. 45,

l'express de Bruxelles.

La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relevé et le chapeau

enfoncé sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition!

Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues?

Et puis, si même le fait était exact, quoi de plus naturel? Le général

aura simplement éprouvé le besoin de prendre de nouveau quelques jours

de repos, en dépistant tous les indiscrets.

Oh! une idée vient de me jaillir... Si c'était cela!... S'ils avaient

passé de la ligne du Nord à celle d'Auvergne: s'ils étaient en route, à

l'heure qu'il est, et déjà tout près d'arriver!... La dernière lettre de

Mme Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine

venue?...

Je cours, de ce pas, préparer leur chambre...

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 95 / 146 题