124.--_Mardi 5 février._

Encore une nuit passée presque sans sommeil, tant l'étrange aventure

d'hier soir m'émotionnait, me faisait battre le cœur et me hantait le

cerveau.

Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu.

La matinée s'est écoulée tranquille. Pas de visiteurs. À onze heures, le

général et Mme Marguerite se sont mis à table. Leur conversation est

bientôt tombée sur l'événement de la semaine dernière dont les journaux

sont quotidiennement remplis: la mort mystérieuse du prince héritier

d'Autriche. Ils ont envisagé les différentes versions qu'on donne: le

général s'est prononcé pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se

serait tiré un coup de pistolet en apercevant sa maîtresse morte. Ils

ont discuté sur cette action. Mme Marguerite a déclaré qu'elle ne

pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une

vie que Dieu a donnée et que lui seul peut reprendre quand il juge

l'heure venue....

Le général a défendu avec chaleur une tout autre façon de voir:

«Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut être imposée

au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie,

dites-vous, et l'homme n'en est que dépositaire: eh bien! on a toujours

le droit de restituer un dépôt quand on ne se sent plus la force de le

garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci

de ses proches, avait donc, à mon sens, la liberté absolue d'en finir

avec l'existence, et je l'approuve, car je conçois qu'on ne puisse pas

vivre quand est morte la femme aimée.... Je sais bien, quant à moi, que

je n'hésiterais pas plus que lui, dans certains cas, à me brûler la

cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient à

une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si

j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui

m'attache à la vie: de te perdre, toi!...»

Il l'aurait fait à l'instant même si semblable malheur lui était arrivé:

la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient

autant que ses paroles.

Mme Marguerite avait pâli en le regardant. Elle s'est levée et, se

laissant glisser à ses genoux, elle lui a dit:

«Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en

supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera

jamais...»

Il l'a relevée. Ils se sont embrassés éperdument. Des larmes avaient

apparu dans ses yeux, à Lui. Elle les a séchées avec ses baisers...

...Après déjeuner, je les ai aidés à ranger leurs affaires dans les

valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion à l'instance en

divorce que le général a intentée et pour laquelle ils espèrent une

solution le 14 de ce mois. Ils ont causé aussi de la demande

d'annulation du mariage religieux de Mme Marguerite, qui rencontrait

bien des difficultés à Rome. Je me suis hasardée à faire une

observation:

«Mon général, j'ai idée que tout cela avancera rondement dès que vous

serez devenu maître du pouvoir...»

Le général s'est mis à rire:

«Belle Meunière, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procès se

termine vite à votre profit? Devenez puissant: la recette est

infaillible!»

Les valises bouclées, je les ai laissés. Il est encore venu, dans le

courant de l'après-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosité

était si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures,

il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis à

dîner dans la petite salle à manger du rez-de-chaussée, pendant que sa

voiture attendait devant la porte.

Celle qui devait emmener le général, arrivée à l'instant, s'est

tranquillement rangée derrière. Le cocher de la première me gênait: j'ai

donné ordre au mien de lui payer à boire chez le petit traitant situé en

face, mais à condition de réintégrer son siège dès qu'il entendrait six

heures et demie sonner à l'église, et de partir aussitôt pour Riom, sans

attendre qu'on le lui répétât.

Remontée auprès d'eux, je leur ai servi un léger dîner et, tandis qu'ils

mangeaient, j'ai porté moi-même les valises dans leur berline. L'autre

voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrière, et, de

plus, la nuit était si noire que je ne pouvais pas être aperçue.

En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont

levés, m'ont pris les deux mains et m'ont remerciée bien affectueusement

des bonnes journées vécues une fois de plus sous mon toit.

«Ma bonne Meunière, a dit le général, avant trois mois nous vous

reviendrons... Nous sommes déjà venus chez vous l'été, l'automne et

l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril

sûrement... Quant à vous, nous vous demandons une chose qui nous

prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez

constamment montrée: si jamais nous sentions le besoin de votre présence

et que nous vous appelions, même sans vous expliquer pourquoi,

promettez-nous de venir de suite...»

«De tout mon cœur, je vous le promets!» ai-je répondu aussi

distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'étouffaient. Ils

m'ont embrassée alors avec une véritable tendresse.

La pendule a sonné la demie: l'horloge de l'église n'allait pas tarder.

Vite, je les ai pressés de descendre, et les ai conduits à leur voiture,

dont ils ont aussitôt baissé les stores. La demie sonnait: le cocher est

arrivé en courant, a sauté sur son siège et fouetté prestement les

chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture

était déjà loin.

...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont

été pleinement heureux chez moi. Le général avait choisi ma maison pour

se reposer de sa grande victoire: il n'a pas été déçu. Il partait

défatigué, l'âme tranquille, le cœur retrempé par les heures délicieuses

passées auprès de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troublé leur

bonheur. Jusqu'au bout, ils étaient restés dans l'ignorance complète des

curiosités qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu

tant de mal à les défendre.

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 90 / 146 题