* * *
120.--_Vendredi 1er février_.
À quatre heures et demie précises, la voiture est venue me chercher. Le
ciel était noir, sans une étoile, le temps sec et froid. Les roues
faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient
seulement deux ou trois omnibus d'hôtel de Clermont, à l'affût des rares
voyageurs de commerce qui circulent en cette saison.
J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je
me suis postée dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant
les minutes, je me demandais si le général observerait les conseils de
prudence que j'avais cru bon d'adresser à Mme Marguerite: s'il aurait
soin de marcher sur le quai à quelque distance d'Elle, pour moins
attirer l'attention, et s'il prendrait la précaution de se dissimuler la
figure en enfonçant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son
grand pardessus de voyage.
Voilà le train signalé, le long coup de sifflet de l'arrivée, l'entrée
en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui
vont s'arrêter... Le cœur me bat à tout rompre... Je Les cherche des
yeux. Je n'aperçois d'abord personne. Puis tout à coup, à dix pas devant
moi, je les vois s'avancer côte à côte, en se souriant d'un air
heureux. Elle, radieuse d'élégance, de distinction et de beauté à faire
tourner toutes les têtes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau
sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement étalé sur les épaules,
comme s'il flânait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre.
Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont été tout contre moi. Nous avons
échangé un coup d'œil. Il ne m'a dit qu'un mot: «Enfin!»
Vite, je les ai conduits à la voiture, je les y ai installés, je leur ai
fait baisser les stores, et, aidée du cocher, je suis allée chercher les
bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac
de voyage, empilés dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitôt le
tout chargé sur la voiture, je suis montée moi-même à côté du cocher,
pour ne pas troubler leur tête-à-tête, et, au triple galop, nous sommes
retournés à Rayat en moins de vingt minutes.
Le long de la route, je n'ai cessé de maudire l'incorrigible imprudence
du général. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de
venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager séparément jusqu'au moment de se
rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir,
pourquoi, du moins, ne pas se tenir à distance tant qu'ils étaient dans
la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui
forcément, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de
princesse voyageant incognito.
Pourquoi s'attirer à plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi
grave, de s'amuser à de petit voyages en galante compagnie... Grand
imprudent! Ne pas même daigner relever son col, tant il avait horreur de
tout ce qui pouvait ressembler à un déguisement...
Et c'est ce même homme dont les rapports de police ont raconté qu'il
voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues!
Nous voici arrivés. Je descends du siège, à moitié gelée par la brise
glaciale qui cinglait cruellement.
«Entêtée! me disent-ils, pourquoi n'être pas entrée avec nous dans la
voiture!» Mais sans leur répondre, je les conduis droit vers leur
chambre, toute tiède, toute parfumée, tout inondée de lumière. Comme je
m'y attendais, l'impression du contraste a été très forte sur eux. Lui,
tout en clignant des yeux, un peu aveuglé par l'éclat des lampes, s'est
mis à pousser des exclamations:
«Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes
compliments, Belle Meunière. Vos ouvriers, s'ils m'ont empêché de venir,
il y a un mois, ont fait tout de même de la bonne besogne!... Va-t-on se
sentir heureux, ici!»
Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle
me savait gré de lui avoir fait la surprise d'un détail qu'elle avait
omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de
complications. Car enfin, quels soupçons le général n'aurait-il pas été
en droit de concevoir s'il n'avait rien trouvé de changé dans
l'appartement?
Pendant ce temps, j'aide Mme Marguerite à se débarrasser de sa
voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de
loutre. Lui-même ôte son manteau de voyage. Je les dévisage tous deux.
Elle est admirablement portante, mais Lui paraît réellement fatigué.
Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tirée. Le nez
paraît agrandi à cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont
très creusés, la face est pâle.
En quelques mots, ils me décrivent la vie infernale qu'il a dû mener à
Paris pendant un mois: les centaines de délégués, de visiteurs, de
journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son
hôtel, du rez-de-chaussée au troisième étage, qui encombraient hier
encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait
recevoir depuis la première heure du matin jusque fort avant dans la
soirée, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les
nuits, par deux et par trois, passées dans l'insomnie! Et la privation
presque absolue de la seule chose qui pût lui donner du bonheur, de sa
présence à Elle: l'impossibilité de s'entrevoir autrement que la nuit, à
une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de
Berry!
Je venais de leur servir du café bien chaud. Je les ai invités à aller
se reposer et à rester couchés toute la journée. Ils ne se sont pas fait
prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils
ne comptaient guère recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en
venait, ce serait sous double enveloppe, la première à mon nom, la
seconde au nom de Pacage.
Il faisait nuit encore. Je suis montée dormir moi aussi. À midi,
j'étais sur pied, à peu près reposée. Ils n'ont pas tardé à sonner. Je
leur ai apporté un déjeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils
ont resonné à nouveau. Ils étaient assis devant la table où j'avais
déposé le plateau, Lui, habillé de son vêtement d'intérieur en laine
marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel à grand ramages
richement tissés dans l'étoffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil,
car elle se tenait sur ses genoux, le bras passé autour de son cou. Je
crois bien qu'ils mangeaient dans la même assiette et buvaient dans le
même verre.
«Eh bien! Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les
fortifiants que je vous avais demandés, qu'en avez-vous fait? Et le jus
de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre
d'avant-hier?»
J'étais frappée de surprise, mais j'ai compris aussitôt qu'il y avait de
nouveau une lettre interceptée... Le laisser deviner, c'était
compromettre, dès le début, leur quiétude. Aussi, feignant l'embarras,
ai-je répondu:
«Veuillez pardonner à une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'être si
peu savante et d'avoir si mal exécuté vos ordres... J'avais pris note de
ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris...
Alors, j'ai mieux aimé vous prier de me récrire la liste vous-même, en
la précisant...»
«Parbleu! s'est-il écrié, la Belle Meunière a raison, et nous aurions dû
lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois
que je l'ai sur moi...»
Il l'a trouvée, en effet, dans son calepin. Cinq minutes après,
profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue
moi-même à Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'étais
tourmentée par l'idée de cette lettre interceptée: il me semblait
certain maintenant que le général était découvert.
Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais
de vue seulement, s'est approché de moi en saluant:
«Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle
du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin...»
J'esquissai un geste de dénégation. Il s'est mis à sourire d'un air
entendu:
«Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous êtes la
discrétion même... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au
général...»
Avant que j'eusse pu répondre, l'autre avait décampé. J'étais navrée.
Mais d'où savait-on la nouvelle?
Rentrée à la maison, j'ai eu bien de la peine à affecter une mine
insouciante quand ils ont passé à table.
Elle s'était mise en grande toilette: une robe de soie noire brochée, à
petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse
d'étoffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques, à
triple rangée. Dans les cheveux, une rose thé prise parmi les fleurs
venues aujourd'hui de Nice.
Par une singulière ironie des choses, au moment même où je les
contemplais en silence, toute préoccupée du souci de les savoir
découverts, ils étaient en train de se féliciter de leur incognito. Ils
ont fait allusion à l'amitié sûre de l'un des principaux chefs de la
gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand
mystère. Ils se sont rappelé le bon tour joué aux journalistes, lors de
leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l'été dernier, et ils n'ont
plus tari de plaisanteries quand leur pensée est tombée sur ces pauvres
policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le
froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le général
disparu... Subitement, le général, levant les yeux sur moi, m'a demandé:
«À propos, Belle Meunière, que dit le pays de mon élection à Paris?»
J'ai répondu sans hésiter, comme je me l'étais promis:
«Mon général, le pays dit que c'est un succès sans précédent, qui vous
permettait de coucher le soir même à l'Élysée--et tout le monde se
demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.»
Il ne s'attendait certainement pas à cette réponse. Ses yeux me fixaient
avec une expression indéfinissable. Puis ils se sont abaissés sur Mme
Marguerite.
Enfin, éclatant de rire:
«Parbleu, s'est-il écrié, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!»
Elle avait pâli. Les yeux baissés, ce qui, chez elle, est signe de vive
contrariété, elle a dit doucement:
«Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je
ne veux que ce que vous voulez...»
Alors, lui, comme pris de repentir:
«Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu
et voulu de la même manière... Comme moi, vous avez pensé que mon
triomphe devait être pacifique et qu'un homme aussi sûr que moi de
posséder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour
arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux
élections générales, il donnera la victoire à mon parti par huit
millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite à nommer le
chef de l'État comme en Amérique, il me désignera à une majorité plus
formidable encore, dût-on m'opposer tous les candidats imaginables, le
comte de Paris, le prince Napoléon, le prince Victor et M. Carnot...
Faire un coup d'État? Ce n'est pas la première occasion qui s'en offrait
à moi. En mai 1887, à ma chute du Ministère, alors que je tenais encore
en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une
manifestation imprévue de tous, déposait spontanément, lors d'une
élection législative, 38.000 suffrages à mon nom, il m'eût été facile de
faire un coup d'État... Au mois de juillet suivant, lors de mon départ
de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu'à me laisser porter par la foule
qui voulait marcher sur l'Élysée... Quelques jours après, à la Fête
Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me présenter en
uniforme à la revue de Longchamp: l'armée tout entière aurait passé de
mon côté. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes
ennemis ont prétendu que je suis allé à Paris ce jour-là: c'est faux.
J'étais tranquillement au quartier général à soigner une foulure que je
venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grévy,
j'aurais pu rester à Paris, prêter l'oreille aux complots, empêcher le
vote de l'Assemblée de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait:
j'étais ici... Toute ma carrière, tous mes actes ont affirmé l'horreur
profonde que m'inspirent les coups d'État, et il n'y a pas deux mois je
le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de
Nevers... Ce qui n'empêchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser
de menées césariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient...
»Pour en revenir à l'élection de dimanche, avez-vous réfléchi que, si
240.000 électeurs ont voté en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se
sont prononcés contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de même
qui n'auraient pas hésité à agir pour m'empêcher d'arriver? C'était
donc, presque à coup sûr, la guerre civile le soir même... Je sais bien
que les troupes, la garde républicaine, la police me sont acquises.
Admettons que j'en eusse profité et que je me sois installé à l'Élysée
sans trop de mal. Une chose était certaine: nous aurions eu la guerre
avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'État accompli par moi l'aurait
fait éclater, sur-le-champ: je le sais à n'en pas pouvoir douter... Eh
bien! moi qui ai été le ministre chargé de préparer cette guerre, je ne
sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme
absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur
la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dût-il me
coûter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilité
terrible, le soir du 27 janvier...»
Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lançaient des
éclairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton:
«Et voilà pourquoi, Belle Meunière, au lieu de coucher ce soir-là à
l'Élysée, je suis allé, en sortant de chez Durand, droit chez
Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change!»
Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorgée sa tasse de café noir.
Ils se sont levés de table. Alors lui entourant la taille de son bras,
Il lui a dit d'un ton câlin:
«Mais tout de même, si vous n'aviez pas été là-bas, à m'attendre, je me
serais peut-être laissé aller à commettre cette folie... Ils m'y
excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine,
qui m'appelait... Il y a eu un moment où j'ai failli me sentir
entraîné... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud...»
À petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant
le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux
toujours baissés.
Au bout d'un instant, ils ont sonné et m'ont demandé des journaux. J'en
avais précisément passés quelques-uns à la visite, avant dîner: ils ne
contenaient aucune mention de la fugue du général. Je les leur ai
portés.
J'avais pris à peine congé d'eux qu'on me remettait la _Gazette
d'Auvergne_ de ce soir, qui annonce la nouvelle à sensation:
«Le général Boulanger est arrivé à Clermont ce matin par l'express de 5
heures 23. Il a passé la journée à Clermont et Royat, La Préfecture,
aussitôt prévenue, a fait surveiller l'hôtel où il est descendu.»
Ça y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polémiques
dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des
visiteurs de toute espèce, et sans doute aussi de nouvelles amabilités à
échanger avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'étonne,
c'est qu'il ne soit pas accouru, dès ce soir, une bonne demi-douzaine de
journalistes.
Il est vrai qu'il neige si dru dehors!
Mais je ne perdrai pas à attendre. Demain commencera la lutte âpre pour
m'arracher mon secret. La lutte? Très bien, nous lutterons!
* * *
121.--_Samedi 2 février_.
La journée a été plus calme que je n'avais osé l'espérer. Dès la
première heure du matin, j'ai envoyé ma sœur à Clermont avec une double
mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de
clients que la curiosité attirerait forcément chez moi, et en même
temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit...
À neuf heures, je suis entrée chez eux pour faire du feu. Ils avaient
encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont priée de ne pas ouvrir les
volets. Je me suis retirée sur la pointe des pieds, et, en attendant que
ma sœur revienne, je me suis mise à observer les alentours de la maison.
Combien il est différent, ce triste tableau hivernal, du paysage si
vert, si fleuri, si ensoleillé dont ils avaient tant joui pendant leur
dernier séjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant
que la carcasse de leurs branchages dénudés dont la fine dentelure se
frange de la neige qui s'y est glacée. Toutes les saillies des roches
sont saupoudrées de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux
de la pierre se détache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des
brumes laiteuses flottent lourdement sur la vallée et le ciel chargé de
neige est blanc à perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce
n'est la verdure éternelle des sapins, des lierres et des mousses,
sombre verdure infiniment triste aussi.
Sur la route, parcourue en été par tant de touristes aux vêtements
clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de
roues: ce sont de longues et frêles charrettes à claire-voie qui
descendent de la montagne, surchargée de troncs d'arbres fraîchement
abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits bœufs montagnards au
pelage fauve les traînent péniblement. Les paysans qui marchent auprès
portent des bonnets de fourrure enfoncés sur les yeux, des manteaux en
peau de bique, le poil tourné en dehors, et souvent de la paille
enroulée autour des jambes, afin de mieux les protéger contre la neige
dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux.
J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de
surveillance policière qu'a bien voulu organiser la Préfecture. Avec un
peu d'attention, je n'ai pas eu de peine à reconnaître messieurs les
agents secrets. Il y en a toute une nuée autour de l'hôtel. Les uns
circulent sur les différentes voies avoisinant la maison, avec des mines
suspectes qui suffiraient à les dénoncer. D'autres se tiennent à poste
fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second
fait le guet au bord opposé de la vallée, sur le sentier qui remonte le
long des rochers. Mais le plus curieux à observer est celui qui s'est
perché entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le
tronc noir se dresse au haut de la côte rocheuse, juste vis-à-vis de la
maison, de l'autre côté de la grande route. Je le regardais depuis
quelques instants à peine quand la neige s'est remise à tomber à gros
flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa
pèlerine et ouvert un parapluie avec résignation. Il me faisait vraiment
pitié. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette...
Ma sœur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement
inquiétantes que ce déploiement de forces policières. Dans toute la
ville, ce n'est qu'un cri: le général Boulanger, arrivé hier matin de
Paris, se trouve à l'Hôtel des Marronniers! Il paraîtrait qu'il a été
reconnu à la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonné de la
_Gazette d'Auvergne_ qui attendait son fils par le même train, et qui
s'est empressé d'informer le journal de sa découverte. Chose plus grave,
la rédaction aurait, le soir même, expédié 127 dépêches communiquant la
nouvelle à tous les journaux de France. Déjà, on annonçait l'arrivage
d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin.
Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter
d'adresse pour empêcher que personne ne découvre la retraite du général.
Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon
habileté pour que le général ne puisse pas deviner un seul instant que
sa retraite est découverte... Pourvu que des cris indiscrets, poussés
devant ses fenêtres, ne me rendent pas la tâche impossible!
L'esprit tout plein de ces réflexions, j'étais occupée à mettre le
couvert dans la salle à manger, quand Mme Marguerite est venue tout à
coup me trouver.
Elle m'a regardée d'un air sévère, puis elle m'a dit, avec une voix qui
tremblait un peu d'émotion contenue:
«Belle Meunière, j'ai deux mots à vous dire... Vous m'avez fait de la
peine, hier soir... Vous avez été cause que le général a dit à table que
s'il n'était pas allé coucher à l'Élysée le soir de l'élection, c'est
que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'était sans doute qu'une
plaisanterie, mais elle m'a été douloureuse et je souhaite qu'elle ne se
renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois
pour toutes que je n'ai aucune influence--vous entendez bien:
_aucune_--sur les actes politiques du général. Il a beau m'informer de
tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est
pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma
propre façon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le
général, et même de ne jamais lui répondre quand il porte la
conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas là notre
affaire, à nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne
pouvez apprécier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont
pu déterminer les actes dont vous vous étonnez... Comme condition et
comme gage de l'amitié que je désire maintenir entre nous, je vous
demande de me donner votre parole d'honnête femme que jamais plus, quels
que soient les événements, vous ne parlerez politique au général.»
Je lui ai répondu, émue moi aussi:
«Je ne croyais pas mal faire. Je suis désolée de vous avoir causé de la
peine. Je tiens à votre bonne amitié plus qu'à tout au monde. Vous me
demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction.»
Elle m'a embrassée, très contente, puis elle s'est échappée pour
retourner à pas de loup auprès du général qui dormait encore.
Ils ont déjeuné très tard, vers deux heures seulement. Ils se sont
informés du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il
ne leur prît fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont déclaré qu'ils
entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, à se
reposer en faisant de la lecture et en causant.
À peine étaient-ils rentrés dans leur chambre qu'on m'a appelée en
m'annonçant qu'un homme demandait à me parler. Je m'attendais à trouver
un policier: ce n'était qu'une innocente victime de la police, un brave
cocher de fiacre qui s'était vu mandé chez le commissaire et agonisé de
questions, parce qu'on le soupçonnait d'avoir conduit hier le général
chez moi...
«Mêmement, qu'il n'a pas été poli du tout avec moi, M. le Commissaire...
Mêmement, qu'il m'a menacé de me mettre à pied si je continuais à faire
la bête... Le général Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le
connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je
venons vous demander, comme ça, de témoigner que ça n'est pas moi qui
vous avons amené le général!»
Je l'ai assuré que, dès qu'on m'interrogerait, je répondrais la vérité,
savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amené le général Boulanger,
puisque celui-ci n'était pas venu chez moi. Cette révélation a achevé
d'exaspérer mon homme, qui s'est mis à pousser d'horribles jurons contre
les procédés de la police et qui a fini par me déclarer que, dès cet
instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir
de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit
verre pour le stimuler dans son indignation.
Le cocher parti, je suis vite montée changer de robe, me disant que la
robe de soie que j'avais mise pour les servir à table risquerait
d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce
temps, la salle commune commençait à se remplir de consommateurs. J'y ai
fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essayé de me faire
parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur
demandais, de mon côté, s'ils étaient mystificateurs ou mystifiés.
À la nuit tombante, je suis remontée auprès des deux amoureux, que j'ai
trouvés causant doucement au coin du feu. J'ai allumé les lampes et
fermé les volets hermétiquement, à l'aide de tapis interposés empêchant
l'échappée du moindre filet de lumière.
Il est venu d'autres visiteurs encore.
Vers neuf heures, le général a sonné pour dîner. Je venais justement de
me remettre en robe de soie. Mme Marguerite avait la même toilette
qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon à côté d'elle
qu'il me faut soigner un peu ma propre mise.
Sont-ils à envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se
rappelant avec émotion les heures de joie et de douleur vécues ensemble:
l'angoisse mortelle qu'elle avait éprouvée, lorsqu'il eut reçu ce
terrible coup d'épée, la veille du jour de la dernière Fête Nationale,
où ses amis auraient voulu qu'il se rendît en grand uniforme; les soins
dévoués qu'elle lui avait prodigués, alors que Mme Boulanger, loin
d'être venue en personne à son chevet, ainsi que les journaux l'avaient
prétendu, s'était seulement contentée d'envoyer son médecin; enfin, ce
délicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l'été, avec
Mlle Marcelle, dont Mme Marguerite parlait comme d'une chère sœur
cadette et qu'elle a même appelée «sa fille adoptive, son héritière
unique», ce qui lui a valu un regard de reproche du général.
Comme pour traduire en d'autres accents la douce rêverie qui leur
remplissait le cœur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du
clavier une de ces mélodies exquises dont on se bercerait sans fin...
Forcée, hélas! de ne jamais perdre de vue le côté terre à terre, je suis
descendue avec la crainte que la musique ne fût remarquée dans la salle
commune.
Lorsque je suis remontée auprès d'eux, le général m'a demandé des
journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart
reproduisent l'information de la _Gazette d'Auvergne_. Le _Figaro_ était
de ceux-là: j'ai prétexté que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui.
Ils m'en ont un peu grondée, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir.
* * *
122.--_Dimanche 3 février_.
J'ai vécu aujourd'hui la journée peut-être la plus mouvementée de ma
vie. Depuis la première heure du matin, il m'a fallu lutter pied à pied,
sans un instant de relâche, contre les efforts réunis de tous ceux qui
voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succédé à
l'hôtel plus de deux cents personnes.
Mais, procédons par ordre.
Aussitôt levée, j'ai parcouru les journaux du matin, apportés de
Clermont.
À neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont
plusieurs recommandées. Tout cela était adressé au nom du général. Sans
hésiter une seconde, j'ai repoussé le tout de la main et j'ai dit au
facteur:
«Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise
plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Général Boulanger,
à Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville.»
D'un moment à l'autre, je m'attendais à l'apparition d'un agent de
police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il
n'en a rien été. En revanche, il y a encore plus de détectives qu'hier.
L'homme perché dans l'arbre est toujours à son poste. Des gamins le
regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en
chantant.
Françoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attelée
qui, depuis avant-hier soir, n'a cessé de stationner nuit et jour dans
le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri
aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer à tour de rôle. Autre
révélation: dans une villa située en face, à l'autre bord de la vallée,
des journalistes auraient loué fort cher une chambrette d'où ils peuvent
observer mon hôtel tout à l'aise, grâce à l'absence de feuillage des
arbres. Je n'aperçois dans cette direction qu'une fenêtre béante: mais
il paraîtrait qu'ils y ont placé une longue-vue, ainsi qu'un appareil
photographique... Bien du plaisir, Messieurs!
Dix heures sonnaient, quand un superbe équipage de maître s'est arrêté
devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute
mine, enveloppé d'une grande fourrure noire. Il m'a demandée; j'étais
occupée, en ce moment, à mettre le couvert dans leur salle à manger. On
l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a prié d'attendre
quelques instants, car je ne saurais tarder à rentrer. Je descends, le
monsieur se lève, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui
portait cette adresse:
_Madame Marie Quinton_,
_Hôtel des Marronniers._
Il ajoute en chuchotant:
«Je vous prie de déchirer la première enveloppe.»
J'obéis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre
adresse:
_Urgente très pressée,_
_Monsieur le Général Boulanger,
_Royat._
Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui
réponds:
«Voici une lettre qui me semble très pressée, Monsieur...
Qu'attendez-vous pour la faire partir à son adresse? Vous ne devez pas
ignorer que M. le Général Boulanger a quitté Clermont depuis près d'une
année déjà et qu'il n'a jamais habité Royat? Son adresse à Paris est: 11
bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous
l'expédiez maintenant, elle sera distribuée demain, par le premier
courrier du matin...»
Et là-dessus, avec un salut très respectueux, j'ai fait comprendre au
monsieur que je n'avais plus rien à lui dire. Il s'est retiré en
saluant, la mine longue, longue... À midi, quinze messieurs étaient à
table, plus occupés à écarquiller les yeux qu'à manger. Parmi eux,
plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire
en règle et n'ont cessé de me tendre piège sur piège, jusqu'à ce que je
me sois enfin échappée pour avoir entendu la sonnette du général, dont
le tintement, à moi seule connu, eût frappé mes oreilles entre mille
bruits semblables.
Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en
bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur
visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune idée de l'agitation qui
les environne et dont j'ai tant de peine à empêcher les rumeurs de
remonter jusqu'à eux.
Aussitôt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette
ne risquait d'étonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reçus
des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches
avec du vinaigre...
À trois heures de l'après-midi, il y avait plus de trente voitures de
place alignées le long de la route, formant une file longue de deux
cents mètres. Jamais cela ne s'était vu. Tout Royat était dehors, rien
que pour regarder les fiacres.
La maison était tellement pleine de monde que je n'avais plus de sièges
à offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgré le
mauvais temps.
Constamment, sans un instant de répit, j'étais sur le qui-vive. À peine
avais-je paré les questions indiscrètes de l'un qu'il me fallait faire
front à celles de l'autre.
Il est venu des gens de toute espèce: des civils, des militaires, des
messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler très
difficilement, avec un fort accent étranger.
Il est venu un ancien militaire qui voulait à tout prix faire
contresigner son livret par le général Boulanger, «son général,
sacrebleu!» L'homme était à moitié ivre et insistait avec force jurons,
à la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du
monde à me débarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'était trompé et
qu'il n'aurait qu'à prendre un billet aller et retour Clermont-Paris,
pour toucher la main au général de ses rêves...
Il est venu des messieurs me demandant à louer des chambres. J'ai dû
leur répondre que tout était déjà loué, depuis la veille, à des
journalistes auxquels j'avais même fait visiter ma maison de la cave au
grenier.
Il est venu, enfin,--comble des combles,--un monsieur pour faire une
saison!
Quand, à la nuit tombante, je suis remontée auprès d'eux, le général
s'est informé de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait
confusément dans la maison. Je lui ai répondu qu'il y avait une noce
dans le village et que tout le cortège se trouvait en ce moment chez
moi.
Je m'en suis aussitôt mordu les lèvres: où ça se voit-il que des noces
se célèbrent le dimanche? Mais eux, tout à leur bonheur sans nuages, ne
m'ont rien demandé de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien
trouvé à répondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois
jours!
À six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en
uniforme. Ils se sont emparés d'une table laissée vide à la minute par
le départ d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas bougé pendant trois
heures. Je les observais du coin de l'œil: ceux-là étaient montés
jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment où je serais obligée de
disparaître afin de servir le général à table.
Par bonheur, la sonnette qui réclame ma présence là-haut n'a pas retenti
une seule fois pendant qu'ils étaient là. Je n'ai donc pas eu à quitter
la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer à
neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester à dîner!
Aussitôt qu'ils furent partis, je suis montée rappeler au général qu'il
était grand temps de dîner. Elle et lui n'y songeaient même pas!
Les heures avaient filé pour eux sans qu'ils s'en aperçussent. Pour
n'avoir pas à faire de toilette, ils m'ont priée de leur apporter le
repas. Cela m'a permis de retourner prestement à la salle commune,
toujours encore pleine de monde.
Un coup de sonnette m'a rappelée. Le général demandait les journaux. Je
lui ai répondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisième
fois à Clermont. En réalité, ils étaient là: seulement, je n'avais pas
eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les
leur livrer avant cette mesure de précaution. Grand bien m'en a pris!
Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitôt, parlaient du
séjour du général à Royat. La constatation faite, je suis remontée chez
eux les mains vides et l'air navré:
«Pas de journaux, mon général!... Les neiges sont cause que le train de
Paris n'est pas encore arrivé...»
Le général eut un moment de franche colère. Me foudroyant du regard, il
s'est mis à pester comme un beau diable:
«Le train en retard à cause des neiges! Je reconnais bien là
l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingénieurs! Être tous
plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver à prendre les mesures
élémentaires qui permettent en Amérique, avec six mois de neige comme on
n'en a pas idée ici, de faire arriver tous les trains à heure fixe... Je
me demande ce que ce serait en cas de mobilisation...»
J'étais sauvée: une fois sur ce chapitre de _La Guerre de Demain_, le
général ne manque jamais de s'y enferrer jusqu'à la garde, oubliant tout
autre préoccupation.
Les derniers consommateurs ne sont partis qu'après minuit. J'ai terminé
ma journée en faisant ma caisse: le résultat dépassait celui des plus
fortes journées de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que
d'apéritifs et de petits verres l'insatiable curiosité humaine avait
fait absorber aujourd'hui!
123.--_Lundi 4 février_.
Toute la nuit, j'ai été tourmentée par la crainte que des cris ne soient
poussés sous leurs fenêtres. Grâce à Dieu, il n'en a rien été. Il a
neigé, du reste, sans discontinuer.
J'ai commencé ma journée, comme hier, par la lecture des gazettes
locales.
Le facteur ne m'a plus apporté de lettres à l'adresse du général,
attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer à Paris: il
m'a dit seulement qu'il en était arrivé autant, si pas plus, qu'hier. Il
m'a laissé deux lettres à moi adressées. L'une contenait un long poème
incohérent, où il était parlé de la barbe blonde du général et de mes
cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai découvert une autre
enveloppe qui portait:
_Monsieur Parage--Personnelle._
Il n'y avait pas de doute possible, elle était pour lui! Je suis
aussitôt montée la lui remettre et allumer le feu en même temps. Après
avoir pris connaissance de la lettre, le général m'a dit:
«Belle Meunière, comme je le prévoyais en arrivant, il faut que vous
nous reteniez, dès aujourd'hui, deux fauteuils-lits à Clermont.»
«Mon général, lui ai-je répondu, vous me permettrez d'être plus prudente
que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places
seront retenues cette après-midi et la voiture commandée pour demain six
heures.»
Le général n'a pas protesté. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en
aurais pas moins agi à ma tête, car, partir par Clermont, en ce moment,
c'était s'exposer à des mésaventures certaines.
J'ai aussitôt envoyé ma sœur à Riom, ne pouvant y aller moi-même pour ne
pas étonner, par mon absence, les personnes qui se présenteraient.
À déjeuner le général et Mme Marguerite ont été de fort belle humeur.
L'après-midi, malgré la neige, il est encore venu une cinquantaine de
visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur
blond, genre anglais, qui était, paraît-il, un explorateur suédois très
connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du général, mais il
avait compté sans la sœur tourière...
Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui étaient exquises de
fraîcheur. Le général en a été émerveillé quand je les leur ai
apportées. Mme Marguerite était en train de mettre sa grande
toilette: le général y a adapté des œillets et des roses de ses propres
mains. Ils ont dîné à huit heures d'un excellent appétit. J'ai pu leur
remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne
parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais été joliment
embarrassée.
Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'étaient encore
attardés à la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma sœur qui
n'était pas encore revenue de Riom! Je commençais à être sérieusement
inquiète. Tout à coup, j'entends une voiture qui monte la côte, je sors
sur la terrasse et j'en aperçois encore une autre à dix mètres en
arrière. La première s'arrête devant la maison et ma sœur en descend. La
seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de
Clermont.
«Tu vois, m'a dit ma sœur, tout émotionnée, ils m'ont suivie
jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quittée
d'une semelle... À Riom, pour les dépister, j'ai sauté dans une voiture;
mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne
nous a plus lâchés...»
Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse à ma sœur le soin de
faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y étais pas depuis
dix minutes et j'avais à peine eu le temps de défaire ma coiffure quand
j'entends des pas précipités dans l'escalier, des coups frappés à ma
porte et la voix de ma sœur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu!
J'ouvre. Je vois entrer ma sœur toute pâle, un flambeau à la main et
tellement bouleversée qu'elle peut à peine parler... Elle m'en dit assez
pour que je comprenne que des individus viennent de pénétrer dans le
moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde
des monte-sacs. Ces individus s'étaient postés en bas, du côté de la
rivière, devant la partie de la maison où fonctionnait, il y a quelques
années encore, notre moulin. De ce côté, il n'y a que de vieilles portes
vermoulues qui joignent mal: ils ont brisé l'une d'elles et ils sont
entrés au rez-de-chaussée du moulin, dans les bluteries où sont les
cylindres à bluter la farine. À l'étage au-dessus se trouvent les
meules, à l'étage suivant les engrenages, plus haut encore la farinière,
qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chaussée de l'hôtel et d'où
part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accès de l'étroit escalier
menant des bluteries à la farinière est fortement verrouillée. Il ne
reste donc aucun moyen de monter, à moins d'avoir l'audace de grimper à
la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut
en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des
individus sont en train de faire.
* * *
Je ne sais ce que j'eusse fait moi-même en toute autre circonstance:
j'eusse sans doute appelé au secours, ameuté les voisins... La présence
du général m'a inspiré une tout autre résolution. En un clin d'œil,
glissant mon revolver dans la poche de côté, je suis descendue vers la
farinière. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes
qui retombaient. Un grand coutelas très effilé traînait sur l'évier: je
l'ai saisi et nous voici dans la farinière. Tout cela s'était fait avec
la plus grande rapidité. En avançant la lumière sur la trappe béante,
j'ai aperçu, à un ou deux mètres au-dessous, un homme qui montait le
long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai passé le flambeau à ma
sœur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas,
je me suis écriée:
«Halte-là! ou je coupe!...»
La corde coupée, c'était l'homme précipité d'une hauteur de trois
étages, sans salut possible pour lui.
Il l'a bien compris, car il a aussitôt cessé de monter.
J'étais dès lors maîtresse de la situation, et le sentiment que j'en
avais me donnait un calme presque souriant.
J'ai ordonné à ma sœur d'avancer de nouveau la lumière: j'ai alors
aperçu plus bas d'autres hommes accrochés à cette même corde. Un ou deux
d'entre eux venaient de se laisser glisser à terre, mais il en restait
encore deux, montés trop haut pour oser descendre et dont la position
était aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourné
vers moi sa figure, une figure de brigand à longues moustaches noires:
de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire:
«Laissez-nous redescendre, s'il vous plaît?»
Je n'aurais pas hésité à faire appeler les voisins à mon aide pour qu'on
remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire
sans mettre en péril, du même coup, l'_incognito_ du général? Il n'y
fallait pas songer. Il n'y avait qu'à laisser filer ces individus sans
bruit, en gardant l'aventure secrète.
Je leur ai donc enjoint de filer immédiatement par la grande route sans
causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux.
Ils ne se le sont pas fait dire deux fois.
Aussitôt que le dernier fut sauté à terre, j'ai remonté la corde,
pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne
suis pas rentrée dans ma chambre avant d'avoir passé l'inspection de
toutes les serrures et verrouillé toutes les portes. Je ferai
consolider, dès demain, celles qui ferment mal.
Que pouvaient vouloir ces gens-là? Assassiner le général? L'enlever?
Essayer de le surprendre seulement?...
* * *