Dès la première heure du matin, une dépêche a été apportée à mon nom.
Elle venait d'Angoulême, n'était pas signée, et contenait seulement ces
mots:
_Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91_
N'y comprenant rien, j'ai porté la dépêche au général, à son premier
coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexité. Les barriques
indiquaient le nombre de sections dont le vote était dès maintenant
connu, dans l'élection de la Charente. Les autres chiffres disaient
combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins
rouges, c'était Déroulède; les vins blancs, c'était le candidat
conservateur Gélibert des Séguins; la piquette, c'était le candidat
opportuniste, un nommé M. Weiller. Le général se déclarait enchanté de
ces premiers résultats partiels, puisque Déroulède tenait la tête,
tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisième rang!
Là-dessus le général m'a pressée d'aller à Clermont lui rapporter les
deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre à Durtol
le train qui les amènerait à Limoges pour huit heures du soir, et ils
désiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de
voyage à l'étranger.
À onze heures, j'étais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce
temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors déjeuné, assez
légèrement.
Ils m'ont fait une drôle de confession: c'est qu'à diverses reprises, au
cours de leurs séjours chez moi, il leur est arrivé de cacher et de
brûler ensuite dans la cheminée une partie de ce que je leur servais,
pour que je ne fusse pas trop peinée de les voir si peu manger.
Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus
oppressée et la plus chagrine de nous trois, c'était certainement moi.
Eux étaient tout heureux des beaux jours sans nuages passés ici et de ce
grand projet dont ils rêvent en s'en promettant une volupté infinie...
Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laissé passer en avant, et
m'a glissé dans la main, sans prononcer une parole, un papier plié. Elle
y avait tracé, de sa fine écriture d'élève d'un grand couvent, ces mots:
_S'il arrive une dépêche, l'ouvrir, la copier textuellement et
l'adresser à M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bénédictins._
Mais aucune dépêche n'est venue. Bien entendu, j'ai fermé leur chambre,
qui ne s'ouvrira plus qu'à leur retour.
Quand?...