À deux heures et demie, j'étais dans leur salle à manger, quand j'ai
entendu la voiture revenir.
Le cœur me battait qu'elle ne fût vide... Mais non, j'aperçois une malle
près du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter
un pas léger, et je La reçois dans mes bras au moment où Elle atteint le
palier. Il suit à deux pas d'intervalle.
Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue
depuis des années.
Je m'échappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens
auprès d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: «Chère bonne
Meunière, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?»
Vite, vite, je les fais passer dans la salle à manger. Un bon déjeuner
est servi, qu'ils dévorent du meilleur appétit du monde. Tout en
mangeant les bouchées doubles, Il s'adresse à moi:
«Ma pauvre Meunière, hein! que d'événements depuis que nous vous avons
quittée?... Mais nous nous sommes juré de ne pas parler de tout cela
pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons
rester jusqu'à lundi... D'ici là, pas un mot d'affaires sérieuses, ni
surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous
n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage,
sauf peut-être des nouvelles de l'élection de mon ami Déroulède, qui va
avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dépêches qui
nous arriveront seront adressées à votre nom... Il faudra que vous nous
rendiez le service de porter vous-même nos lettres et nos dépêches, soit
à la poste de Royat, soit à celle de Clermont... Nous allons vous
remettre une dépêche tantôt... J'espère bien qu'on nous laissera
tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me détendre... Si vous
saviez la vie que je mène à Paris...»
«Georges, a-t-Elle interrompu, je vous défends de vous en souvenir!»
«C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de
suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge,
Belle Meunière, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par
Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et
nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dîner ce soir,
après neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon
ragoût aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!»
Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc,
moins hâlé, plus citadin, en un mot, qu'à l'époque où il était général.
Elle était plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur
gris-perle, très simple, mais, comme toujours, d'une élégance exquise.
Elle en dépense de l'argent en toilettes! À chaque voyage, je ne
reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage précédent.
Ils se sont bientôt levés de table. Cinq minutes après être rentrés dans
leur chambre, ils m'ont remis une dépêche à expédier, que j'ai portée
aussitôt à la poste de Royat. Elle était ainsi conçue:
«_Auguste, 14, rue Lapérouse,_
»_Enfant se porte bien._
»PARAGE.»
Aussitôt revenue de ma course, j'ai songé qu'il fallait que je porte mes
deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine
saison, et il s'agit d'être en règle avec les autorités. J'ai donc
inscrit séance tenante: «M. et Mme Parage, rentiers, venant de
Paris.»
Le soir, je leur ai porté leur dîner, avec le ragoût demandé, qu'ils ont
trouvé excellent.
Après quoi, je leur ai souhaité le bonsoir.
C'est égal! Je me sens bien heureuse de les savoir là, tout près de moi,
dans une paix profonde, où rien ne trouble ces deux cœurs qui battent à
l'unisson...
* * *
69.--_Jeudi 14 juin_.
Ce matin, à huit heures, j'étais à peine levée quand on est venue me
prévenir qu'un agent de police en uniforme me demandait.
Je descends. Cet homme me réclame, de la part de M. le Commissaire
spécial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitôt et
il s'en va.
Bien que cette formalité se répète assez souvent au cours de la saison,
j'étais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose.
En effet, à onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et
qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hâte de m'y rendre. Il me
dit que M. le Commissaire de police me demande de passer à son bureau
pour une communication importante qu'il a à me faire. Je réponds que je
m'empresserai d'y aller de suite après déjeuner. Mais cet homme insiste,
m'invitant à l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a à
me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les
épaules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au
poste. Nous descendons vers le parc de l'Établissement thermal, suivis
par quelques regards curieux. Je me sentais tout à la fois contrariée de
devoir m'absenter de la maison, à une heure où Ils pouvaient me sonner
d'un moment à l'autre, et vaguement inquiète de ce qui allait se passer.
Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le
Commissaire se lève avec empressement et m'avance un siège le plus
aimablement du monde.
«Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est
l'heure du déjeuner, et je vous serais très reconnaissante de me retenir
aussi peu que possible,--à moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir
me garder tout à fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant
la manière dont votre agent m'a escortée jusque chez vous...»
«Oh! le monstre! a-t-il répondu, je vais le réprimander d'importance...
Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite
de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder
rancune de cet excès de zèle.»
«Je vous prie, à mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder
cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zélés, et
même parfois zélés à l'excès...»
«À condition, Madame, que ces excès de zèle ne puissent donner aucun
sujet de plainte à des personnes méritant, comme vous, toute ma
confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de
vous une aide précieuse à laquelle il m'est indispensable de recourir
dans l'accomplissement de la tâche qui m'est confiée... Aussi ai-je
l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tâche en toute
circonstance par la bonne volonté que vous mettez à me renseigner, aussi
complètement que possible, sur les points dont j'aurai à m'informer près
de vous...»
«Monsieur le Commissaire, soyez assuré de mon concours le plus dévoué.»
«Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre
livre, j'ai été péniblement surpris de constater que vous aviez reçu, ce
mois, moins de monde qu'à l'ordinaire, alors que les autres hôtels se
félicitent plutôt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...»
«C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas à m'expliquer à
quoi cela peut être dû.»
«Il ne faut pas vous en inquiéter. Je suis sûr que c'est un accident
passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le
1er juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me
trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?»
«C'est cela même, Monsieur le Commissaire.»
«Voulez-vous être assez aimable pour me donner tous les renseignements
dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?»
Je respirais! C'était donc à cause de ceux-là, et non de mes chers
arrivants d'hier, que j'étais convoquée! Je me suis empressée de dire
tout ce que je savais. Il m'écoutait avec la plus grande attention, me
posait diverses questions pour préciser le signalement de ces deux
personnes, et prenait quelques notes.
Quand j'eus tout dit, il s'est levé en me remerciant de la façon la plus
gracieuse. Toute heureuse d'en être quitte à si bon marché, j'allais me
retirer, quand il m'a dit subitement:
«Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux
pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils
vous paraissent être...»
J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'était le moment
décisif.
«Monsieur le Commissaire, ai-je répondu, que vous dire? Je les ai encore
si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu
leurs noms sur mon livre...»
«Oui, M. et Mme Parage... Leur signalement, s'il vous plaît?»
«La dame est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde
dorée, l'air délicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande
pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille à
plumes noires et une épaisse voilette noire à petits pois... Elle est
très élégante. Je serais presque tentée de dire qu'elle l'est trop...»
Pendant que je lui parlais ainsi, il écoutait avec de petits hochements
de tête, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des détails qui
lui ont déjà été signalés. Il m'a demandé, en clignant de l'œil:
«Trop élégante? Alors, vous supposez que c'est une... personne à allures
tapageuses?»
«Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutôt l'effet d'être
une actrice, une de ces actrices des grands théâtres de Paris...»
«Bien! Très bien!... Et le Monsieur?»
«Le Monsieur?... Oh! celui-là, je n'ai pas besoin de vous le décrire en
détail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour
trait à celle du général Boulanger...»
Un éclair de joie triomphante a illuminé le visage du commissaire.
«...Sauf, toutefois, ai-je ajouté, qu'elle accuse dix ans de moins.»
Patatras! Impossible d'imaginer mine plus déçue que celle que M. le
Commissaire a faite à ces mots! J'ai continué, avec le même calme
souriant:
«Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est
descendu pour dîner avec sa dame, les personnes présentes s'y sont
trompées sur le premier moment. Lui-même s'en est aperçu, et il en a
bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en
rendre compte par vous-même, j'aurais plaisir à vous le montrer dès
qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin,
mais ils ne tarderont pas à revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont
laissé leurs bagages chez moi.»
J'avais beau parler, il n'y était plus. Ses yeux se fixaient
machinalement sur une grande feuille de papier qui était là, devant lui,
et sur laquelle se trouvait épinglée une dépêche. Ses pensées
vagabondaient ailleurs...
«Oui, nous verrons...» a-t-il murmuré d'un air distrait. Puis,
s'arrachant brusquement à ses préoccupations: «Merci encore, chère
Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle vous
avez bien voulu me renseigner... Je suis désolé de vous avoir retenue
aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.»
J'ai répondu par ma plus belle révérence, et me voilà courant vers ma
maison, avec l'immense contentement intérieur d'avoir gagné la partie.
Des bouffées de joie me montaient au visage quand je songeais qu'à ce
moment même, M. le Commissaire spécial de police devait être en train de
rédiger son rapport: «Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le
général Boulanger n'est pas à Royat!»
Je réfléchissais en même temps quel prétexte inventer pour expliquer au
général mon absence, dans le cas où il m'aurait vainement sonnée. Mais
la précaution n'a pas été nécessaire: le petit grelot n'avait pas encore
retenti.
La journée s'est passée sans autre incident, le plus gaîment du monde.
Vers les cinq heures, le général m'a exprimé le désir d'aller faire un
tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque
j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se
trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqué au général
que mon cocher--le seul qu'il fût possible d'employer en toute
confiance--avait malheureusement été empêché de venir aujourd'hui... En
réalité, le brave homme se morfondait à la porte depuis le matin, avec
sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas
bon caractère? Ils sont si heureux!
* * *
70.--_Vendredi 15 juin_.
Aujourd'hui à midi, en allant se mettre à table, ils m'ont demandé des
journaux. J'avais là le _Figaro_, le _Gaulois_, la _Cocarde_, le
_Temps_, sans parler des gazettes locales.
Mme Marguerite les a dépliés et s'est mise à en lire les principaux
passages à haute voix. Tout à coup, ses yeux sont tombés sur un
entrefilet où le Général était cité: elle a commencé à le lire, mais,
aussitôt, elle s'est arrêtée, et, devenue toute pâle, elle s'est trouvée
mal. Le Général s'est précipité vers elle en renversant presque la
table. Je me suis empressée de mon côté, et, grâce à Dieu, nous n'avons
pas eu de peine à la faire revenir à elle.
«Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet
entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Général est parti pour
le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en
Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La
révélation livrant mon nom au public...»
Lui et moi, nous la rassurions à qui mieux mieux. Mais ils avaient été
si bouleversés tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger.
Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leçon! Dès
cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne
l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans pitié, tous ceux qui
contiendraient ne fût-ce qu'un seul mot de nature à troubler la paix de
leur bonheur!
J'ai pensé qu'une bonne promenade en voiture achèverait de dissiper ce
petit nuage qui s'était montré dans leur ciel bleu. J'ai donné au cocher
les instructions les plus complètes: se ranger, tant au départ qu'à
l'arrivée, tellement près du seuil de la porte qu'il n'y ait pas à
mettre le pied dans la rue pour passer de la maison à la voiture ou
réciproquement; ne découvrir la voiture qu'en atteignant la pleine
campagne et la refermer à l'approche de Royat; marcher doucement quand
il n'y aurait personne en vue, mais filer à toute vitesse dès que l'on
croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets
n'aient pas le temps de dévisager; si le Général donnait des ordres peu
prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le
danger à éviter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me
voilà tranquille.
À six heures, jugeant le moment opportun, je suis montée leur annoncer
que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie.
Ils sont revenus à neuf heures seulement, enchantés de cette belle
promenade, la première qu'ils eussent faite ensemble dans notre
Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait
conduits par delà Gravenoire, à travers des sites adorables et tout
fleuris. Ils se déclaraient émerveillés de la richesse de la flore et
des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dégageaient dans la
fraîcheur du soir.
Ils échangeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai
laissés.
* * *
71.--_Samedi 16 juin_.
J'ai commencé ma journée en faisant consciencieusement mon métier
d'Anastasie, mais je n'ai eu à condamner aucun journal, pas un seul ne
parlant du voyage du général.
Dans le pays même, on ne se doute de rien. Les mieux informés savent
seulement que le général a quitté Paris et se trouve en excursion soit
dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois
pas me tromper en devinant des agents de police secrète dans deux ou
trois individus que je vois depuis hier rôdant autour de la maison. J'ai
appris avec étonnement qu'il existe plusieurs polices indépendantes
l'une de l'autre: peut-être que ceux-là travaillent pour le compte
d'autres chefs que le commissaire spécial de Royat. En tout cas, c'est
notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout
cela, pourquoi faire???
Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la première à
mon nom, la seconde au nom de Mme Marguerite. Ils ont causé à
déjeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'était relatif à une instance
extrêmement très coûteuse que Mme Marguerite, qui est très
pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'Église
l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu
ne pouvant pas lui suffire. À cette occasion, le général a fait allusion
à sa propre instance en divorce contre Mme Boulanger.
Après déjeuner, ils m'ont mise en colère par leur imprudence
incorrigible. Les voilà qui se mettent à la fenêtre grande ouverte, lui
la tenant par la taille. Or, au même instant, M. Charles Dilke, l'homme
politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus
tous trois déjeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le général a très
bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la réciproque ne soit
vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, dès qu'il
s'agit d'être indiscrets...
À sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne
sont revenus dîner que vers dix heures. Ils sont allés, cette fois, dans
la vallée de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dôme. Leur promenade les
a ravis autant que celle d'hier.
À dîner, je ne sais comment, la conversation est tombée sur les
événements du mois de mars.
Le général est devenu grave, sous le coup d'une pensée qui a traversé
son esprit. Il l'a exprimée aussitôt:
«Ah! ils m'ont arraché mon épée!... Ils savaient bien que jamais je ne
la déposerais de mon propre gré!... Sous prétexte qu'on faisait de la
politique sur mon nom, ils m'ont forcé à en faire moi-même... Eh bien!
ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle
me ferait perdre!»
Il a prononcé ces paroles avec une puissante énergie. Au bout d'un
instant, il m'a demandé:
«Et vous, Belle Meunière, que pensez-vous de mon entrée dans la
politique?»
J'ai eu envie de lui répondre que je la trouvais déplorable. Mais je me
suis dit: à quoi bon?
«Mon général, ai-je répondu, je pense... que vous m'avez donné l'ordre
de vous couper la parole net, dès que vous vous mettriez à causer
politique... Je ne connais que ma consigne, moi!»
Il a ri de bon cœur du biais que je venais de prendre. Dès ce moment,
ils ont causé de choses quelconques. Il était minuit passé quand ils se
sont retirés dans leur chambre. Presque aussitôt, ils m'ont sonnée. Le
général m'a priée de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait
indiqué sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte:
_Indicateur des Chemins de fer.--Guides Joanne ou autres:_
_Espagne et Baléares, Maroc, Tunisie,_
_Italie et Sicile, Suisse._
Quel projet y a-t-il là-dessous?
* * *
72.--_Dimanche, 17 juin_.
Mon premier soin a été d'aller chercher les livres demandés à la
papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouvé tout ce qu'il fallait, aux
librairies de Clermont. Comme la plupart étaient fermées, j'ai dû
revenir sans les _Guides_ pour l'Espagne et pour le Maroc.
Quand ils m'ont sonnée pour le déjeuner, je leur ai remis mon emplette,
en promettant de la compléter demain. Ils l'ont apportée à table, et,
tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis à causer de leurs
projets: partir de Paris pour un grand voyage dès la fin du mois
prochain, quand les débats où il devait intervenir seraient terminés à
la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-être à Tunis, y
séjourner quelques jours pour se reposer, de là, aller en Sicile,
revenir enfin par l'Italie et la Suisse.
L'après-midi, ils se sont mis à lire le manuscrit d'un grand ouvrage
militaire que le capitaine Driant est en train d'écrire. J'étais entrée
leur apporter des fleurs fraîchement arrivées: je me suis arrêtée à les
regarder, tant ils étaient beaux à voir. C'est Elle qui lisait, assise,
drapée dans un délicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges
manches garnies de point d'Alençon, laissaient s'échapper ses bras, à
demi nus. Lui se tenait à ses pieds, sur un coussin enlevé du divan, les
bras passés autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois
qu'il la regardait lire plutôt qu'il ne l'écoutait, n'en retenant que la
beauté de ses lèvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa
voix qui le berçait délicieusement. Parfois, il l'interrompait de force,
lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers
lui pour mettre sur ses lèvres un long baiser où toute son âme se
donnait...
Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au
moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit
être humainement impossible de dépasser. Eh bien! je me suis trompée,
chaque jour je constate que la violence de cette passion a augmenté d'un
degré. Et je me demande avec anxiété: où s'arrêtera-t-elle?
À six heures, ils m'ont sonnée pour leur promenade. La voiture
attendait, mais, à cause du grand nombre de Clermontois que ce beau
dimanche d'été a attirés à la campagne, j'ai jugé qu'il n'était pas
encore prudent de sortir. Je leur ai donc répondu d'un air désolé que le
cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance,
n'était pas encore là.
Un peu contrariée, Elle s'est mise à faire de la musique, qu'il est venu
écouter comme il avait écouté tantôt la lecture.
À huit heures, ils ont accepté ma proposition de dîner de suite pour
sortir après, au cas où ce monstre de cocher reviendrait! Au dîner, ils
ont eu un moment de tristesse, en songeant à l'enfant qui aurait dû
naître dans deux mois d'ici.
Je leur ai raconté avec quelle joie intime je mûrissais dans mon esprit,
souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternité
qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais déjà du
choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de
santé, de force et de fraîcheur... Puis je leur ai dit toute la
désolation que j'avais éprouvée en voyant s'écrouler mon rêve...
«Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de
l'espoir que tout n'est pas perdu?...»
À cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se
regardant:
«Nous vous le promettons!»
Vers les dix heures, je leur ai annoncé que le cocher venait enfin
d'arriver, que je l'avais secoué d'importance, mais qu'il s'était excusé
en raison d'un accident survenu à l'un de ses chevaux.
Ils ne sont revenus qu'après minuit de leur promenade, faite en voiture
découverte par une nuit de toute beauté.
* * *