Du second au troisième Séjour

* * *

38.--_Dimanche 11 décembre_.

J'ai fermé leur appartement. Je le considère comme ne faisant plus

partie de mon hôtel. Je le garderai intact jusqu'à leur retour.

Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui

avaient vaguement entendu parler d'un grand dîner politico-militaire que

le général Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir.

L'un d'eux, un vieux client, m'as pris à part: «Savez-vous, m'a-t-il

dit, ce qu'on raconte à Clermont? Le général aurait réuni chez vous,

vendredi soir, un tas de généraux avec lesquels il aurait conspiré. Et

la preuve qu'il y avait un mystère sous roche, c'est que des personnes,

des journalistes, je crois, qui avaient parié de tirer la chose au clair

en attendant la sortie de ces messieurs, sont restés longtemps sur la

route de la Vallée sans apercevoir de lumières chez vous ni voir venir

personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos hôtes sont

descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la vallée...

Est-ce vrai?»

Je lui ai répondu:

«C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprès,

uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqués, faisant le

pied de grue!»

Que pouvais-je répondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du

Paradis que le général n'a pas conspiré un seul instant sous mon toit,

ce qui est la vérité la plus vraie du monde, ils sont tous à voir des

menées et des complots dans la moindre de ses démarches. Il est bien

heureux encore qu'on ne le soupçonne pas d'avoir soudoyé l'individu qui,

hier à la Chambre, a tenté d'assassiner M. Ferry!

* * *

39.--_Dimanche 1er janvier 1888_.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Si le général fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de

l'année écoulée, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an, à

lui, diffèrent singulièrement.

Il y a deux ans, à pareille date, il n'était qu'un général de division à

peu près inconnu.

Il y a un an, il était le Ministre de la Guerre à la mode, couru de tout

Paris, fêté par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de

toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait

éperdument dès qu'il se montrait à elle...

Aujourd'hui, le voilà simple commandant de corps d'armée, dans une ville

de province qui n'est même pas une grande ville, à Clermont.

Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact

et riche d'espoirs? Il a des préférences politiques, sans doute. Il en a

peut-être trop... Mais il n'en reste pas moins le général populaire qui

se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une épée au

côté pour le service de la France...

Quel magnifique rôle!

À condition que...

* * *

40.--_Vendredi 13 janvier_.

Un camelot a passé dans Royat, criant l'_Almanach Boulanger_, que je me

suis empressée de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs

portraits de général et celui de Henri Rochefort, car c'est

l'_Intransigeant_ qui édite cet almanach. J'ai été bien intéressée de

lire la biographie du général.

Quelle superbe carrière, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! Né

à Rennes, le 29 avril 1837, entré à Saint-Cyr en 1855, envoyé en Kabylie

dès sa sortie de l'École, sous les ordres du brave maréchal Randon;

blessé une première fois à Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un

coup de feu en pleine poitrine, guéri comme par miracle, décoré, blessé

une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nommé

capitaine-instructeur à Saint-Cyr, blessé une troisième fois à la

bataille de Champigny, une quatrième fois dans l'armée de Versailles

contre la Commune, nommé enfin général de brigade en 1880, après

vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux

citations à l'ordre de l'armée! Là-dessus, délégué comme représentant

de l'armée française aux fêtes du Centenaire des États-Unis, chargé

d'une direction au Ministère de la Guerre, nommé général de division et

commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu

Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Légion

d'honneur après l'inoubliable revue du 14 juillet, tombé du Ministère

avec le cabinet de Freycinet, le 2 décembre 1886, mais revenu aussitôt

au pouvoir dans le cabinet Goblet; tombé une seconde fois avec celui-ci,

le 17 mai 1887, remplacé, après treize jours de crise et d'incertitude,

par un autre général, et envoyé, en fin de compte, à Clermont-Ferrand.

Avec une telle biographie, si éloquente en sa simplicité, j'aurais voulu

que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette

même couverture, une méchante vignette qui représente le général donnant

un coup de botte à Jules Ferry?...

* * *

41.--_Lundi 27 février_.

Aux élections de députés qui ont eu lieu hier, dans sept départements,

plus de cinquante mille suffrages se sont portés sur le nom du général

Boulanger.

On assure que le général--inéligible, puisqu'il est en activité--n'y est

pour rien.

* * *

42.--_Mardi 6 mars_.

Sur les deux heures, j'entends frapper à la porte de la maison. Je sors,

et me trouve en présence du capitaine G..., en uniforme et à cheval,

précédé de deux artilleurs à cheval, auxquels il commande de faire

halte. Quelques mètres plus loin, j'aperçois, suivi de deux autres

artilleurs, le général, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval

noir.

Arrivé jusqu'à moi, il arrête sa monture, me fait signe d'approcher, et

me tend affectueusement la main. J'ai à peine la force de la prendre,

tant je suis émue de surprise, et je ne trouve pas une parole à lui

dire. Il me regarde un instant; je m'aperçois alors que sa figure est

toute pâle et triste, sous le képi brodé d'or. Enfin, il me dit:

«J'ai fait ma promenade de ce côté exprès pour vous parler... Je ne puis

pas mettre pied à terre maintenant, d'autant plus qu'il y a là-bas

quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,--à cinq heures,

voulez-vous?... Oui, j'ai à vous parler d'Elle... Allons, au revoir!»

Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se

retourner, en descendant vers Clermont.

* * *

43.--_Mercredi 7 mars_.

Dans l'attente du général, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du

feu dans leur chambre.

À cinq heures, son coupé, attelé de deux superbes chevaux alezans

clairs, s'est arrêté devant la maison. Le général était en civil.

Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laissé tomber dans son

fauteuil, à leur place favorite, près de la cheminée.

Il a promené un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement:

«Ma pauvre Meunière, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous

sommes partis d'ici?... Hélas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient

maintenant passés!»

Il est resté silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son

silence. Puis il a continué:

«Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien

j'ai passé de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en

descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se

trouvait... La chute a provoqué un avortement, et Marguerite a failli en

mourir!... Aujourd'hui encore, son état est grave...»

Il s'est tu de nouveau et il a repris:

«Par conséquent, adieu nos belles espérances! Adieu le cher rêve de

paternité dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions

fait avec vous, notre fidèle confidente... Dire que lui, qui ne devait

pas naître, avait déjà quatre mois!...

»Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'écrouler

tout cela, la voir, elle, à deux doigts de la mort, et subir en même

temps les coups d'épingle, les vexations sans pitié des gens de

gouvernement! Car, vous n'avez pas idée de ce qu'ils font pour me rendre

la situation intolérable! ils décachètent ma correspondance, ils

m'entourent d'espions, ils cherchent à crocheter la serrure de mon

bureau, ils sont allés jusqu'à corrompre mon valet de chambre!... Tout

cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces

derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, à

la première nouvelle que j'ai reçue de l'accident qui lui était arrivé,

et qui, à ce moment-là, ne paraissait pas encore devoir entraîner des

conséquences aussi terribles, je me suis rendu aussitôt auprès d'Elle.

Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, informé de ma présence,

m'a immédiatement intimé l'ordre de retourner à Clermont et de ne plus

m'absenter sans permission... C'est la règle stricte, il est vrai, mais

depuis longtemps tombée en désuétude; aucun des autres commandants de

corps d'armée ne l'observe. On l'a ressuscitée pour moi!... Là-dessus,

un vendredi soir, je reçois une dépêche m'annonçant l'aggravation subite

de son état. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que

tout juste celui de courir à la gare prendre le train qui allait partir.

Je la trouve très mal, mais je retourne cependant à Clermont le jour

même, pour me mettre en règle, et je demande au Ministre la permission

de venir à Paris pendant quatre jours. Il refuse. En même temps que son

refus, je reçois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse

par télégramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre

heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me révolter, donner

ma démission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calmé, non sans peine.

J'ai pris le parti de me rendre auprès d'Elle en cachette, vendredi

dernier: je suis descendu à Charenton, où m'attendait son coupé. Je suis

sûr de n'avoir pas été vu... Je l'ai de nouveau quittée le soir même.

C'est alors qu'il a été convenu entre nous que j'irais vous porter la

triste nouvelle, à vous qui étiez seule au monde à avoir connaissance du

bonheur que nous avons perdu!»

J'écoutais son récit, émue au plus haut point. Je crois qu'il aurait

fallu avoir un cœur de pierre pour n'en pas ressentir de l'émotion.

Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix.

Il a repris de nouveau:

«Ma pauvre Meunière, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais

vous quitter, car j'ai encore des dispositions à prendre pour pouvoir

retourner ce soir à son chevet!»

«Repartir ce soir! me suis-je écriée. Pour l'amour de Dieu, mon général,

ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon cœur,

mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrière, votre avenir

militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement

sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous représentez,

et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez déjà

commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant

passer une semaine ici à l'époque de vos arrêts de rigueur. Grâce à

Dieu, personne ne s'en est douté. Vous êtes allé maintenant à Paris,

deux fois, malgré la défense qui vous en a été faite. Vous croyez

n'avoir pas été aperçu; mais, espionné comme vous savez que vous l'êtes,

vous ne pouvez pas échapper davantage à la dénonciation... On signalera

vos secrets déplacements et l'on vous accusera d'être allé à Paris pour

comploter...»

Le général m'a interrompue:

«M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens

encore de répondre «Non!» au député Laisant venu exprès me prier d'aller

à Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au défi qui

que ce soit de prouver que je sois jamais allé comploter...»

«Mais on vous mettra au défi vous-même de donner un motif plausible à

ces voyages...»

«Allons donc! Je n'aurais qu'à dire que je me suis rendu au chevet de ma

femme gravement malade...»

«Malheureusement, comme Mme Boulanger n'est ni malade, ni disposée à

servir vos desseins, on n'aurait pas de peine à prouver le contraire...

Je vous en supplie, mon général, écoutez-moi. La manifestation

électorale qui s'est faite dernièrement sur votre nom exaspère vos

ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne

partez pas, mon général, laissez-moi partir--si vous le voulez, ce soir

même! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprès d'Elle, mais, du

moins, je la soignerai avec un dévouement qui atténuera votre inquiétude

et qui vous permettra de rester à votre poste jusqu'à ce que vous

puissiez vous en absenter régulièrement.»

Il m'a regardée de son œil gris, où passaient des lueurs sombres. Puis

il m'a dit:

«Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir

pas songé plus tôt, mais maintenant votre présence ne serait plus

nécessaire... Quant à moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empêcher

de me rendre auprès d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les

dangers qui me menacent, ni l'intérêt de mon avenir, ni même les

supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et

uniquement à cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession:

je veux attendre quarante-huit heures encore--au prix de quelles

souffrances, moi seul je le sais!--et je veux encore une fois demander

une permission au Ministre... Mais c'est là, voyez-vous, ma dernière

concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis à

bout!!!»

Ces dernières paroles, il les a prononcées avec un accent d'exaspération

inouïe. Il m'a serré les deux mains avec violence, et il est descendu

précipitamment.

Le malheureux! Il me semble qu'il est condamné à payer d'un prix

terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 49 / 146 题