28.--_Jeudi 1er décembre._

Dès neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois

arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le manège de

la tasse de café prise à cheval et de la lettre glissée sur le plateau

recommence comme au mois d'octobre.

Cette fois, la lettre est un gros pli cacheté qui doit renfermer

énormément de choses.

Je le porte au général qui l'ouvre aussitôt. Il s'en échappe plusieurs

lettres sous enveloppes et divers papiers pliés. Elle et Lui procèdent

au dépouillement.

Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces réflexions:

«Quel gâchis, ma chère amie... Grévy qui se cramponne de plus en plus,

les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie

partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma présence à

Paris...»

Elle s'est mise à rire ironiquement:

«Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gré

d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'être maintenant à

vos côtés.»

Quel charme inouï cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se

départissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu

flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serrée contre lui en la

couvrant de baisers. Je me suis éclipsée.

Ils ont sonné pour déjeuner à une heure. Elle avait une exquise toilette

de crépon blanc, avec ceinture et nœuds de soie bleu clair. Lui était

tout habillé pour sortir, mais très simplement, comme toujours. Envoyant

au diable les affaires sérieuses, ils n'ont cessé de rire, de

plaisanter, de se câliner du geste et du regard.

Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse

inépuisable que le général montrait, et qui lui faisait à tout instant

trouver des attentions, des câlineries nouvelles, sans qu'il y eût

jamais de défaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en

Elle.

À trois heures, ils étaient encore à table; le capitaine Driant est

revenu, en civil, et m'a remis un autre pli.

Quand le général eut ouvert, au premier coup d'œil, il s'est écrié:

«La démission de Grévy!»

Elle s'est levée pour mieux voir ce qu'il lisait.

Ils se sont mis à parcourir fiévreusement les nouvelles reçues.

«Dites au capitaine d'attendre!» m'a-t-il commandé. Je me suis empressée

de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprès d'eux, ils

finissaient de se parler à voix basse.

Le général s'est tourné vers moi:

«Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immédiatement ici.»

Au même instant, Mme Marguerite s'était levée, et, de son pas léger,

avait passé dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'idée que le

capitaine n'était pas encore admis à la connaître.

Je l'ai fait monter dans la salle à manger, j'ai refermé la porte sur

eux, et je suis restée à attendre dans le couloir. C'est surtout le

général qui parlait. Par moments, sa voix s'élevait. Il était question

tout le temps de Paris, de la guerre...

Tout à coup, le général a ouvert la porte en criant à son officier

d'ordonnance: «Attendez-moi là! Un instant de réflexion et je reviens.»

Il s'est rendu de ce pas dans la chambre à coucher pour réfléchir... par

son cerveau à Elle, comme j'ai déjà cru remarquer qu'il le faisait dès

qu'il avait une décision importante à prendre. Un quart d'heure au

moins s'est écoulé. Un coup de sonnette nerveux m'a appelée. Mme

Marguerite était assise, le dos tourné de mon côté. Le général, les

mains dans les poches, les yeux à terre, marchait à grands pas dans la

chambre.

«Avez-vous des enveloppes de sûreté?» m'a-t-il demandé.

Justement j'avais ce qu'il désirait. M. le Préfet D..., qui était

descendu chez moi pendant l'avant-dernière saison, avait laissé

quelques-unes de ces enveloppes.

Je suis allée les chercher dans ma chambre et je les ai apportées. Elle

était toujours assise de même, et il continuait à marcher en disant:

«Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chère

Marguerite... Laissons la guerre de côté... Je ne ferai pas cette

folie... Je n'irai pas aujourd'hui!»

Il s'est mis à écrire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je

suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai trouvé, les mains derrière le

dos, en train de regarder les quelques méchants chromos dont j'ai orné

(?) la salle à manger et qui ne méritent vraiment pas un instant

d'attention. Notre conversation n'a pas été très nourrie, car il se

retenait comme un homme préoccupé ou encore comme un homme qui ne veut

pas qu'on le fasse parler...

Enfin, le général est revenu, plusieurs lettres à la main. J'ai repris

mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le général a reconduit

son officier d'ordonnance, en répétant: «C'est cela, inutile de repasser

par le quartier général... Il n'y a pas une minute à perdre!»

Le capitaine est descendu avec rapidité, le général est rentré auprès

de Mme Marguerite. J'ai compris que des décisions très graves

venaient d'être arrêtées. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de

crise? Ce mot de «la guerre! la guerre!» qui revenait sans cesse me

glace de terreur.

J'étais en proie à ces sombres pensées. La nuit était tombée. Un coup de

sonnette a retenti.

J'ouvre leur porte et je suis clouée au sol par le violent contraste

provoqué entre mon état d'âme et le spectacle qui s'offre à mes yeux.

Dans la chambre tout inondée de lumière, toute tiède et parfumée, Elle

se tient debout, dans une éblouissante robe de soirée, ruisselante de

bijoux. Et Lui, à genoux près d'elle, il arrange les plis de sa robe

avec le zèle d'un couturier.

Il se tourne vers moi, la figure riante: «Des fleurs, Belle Meunière, il

nous faut des fleurs!»

J'en ai bien reçu tantôt de Clermont, mais je ne les avais pas jugées

dignes de leur être présentées. Je compte en recevoir demain de Nice, où

j'ai télégraphié. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des

camélias et des violettes.

Il les prend de mes mains et se met à les fixer dans ses cheveux, sur

son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui

murmurer: «Comme vous êtes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue

aussi belle!...»

«Georges! répond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente

ans...»

Il lui ferme la bouche d'un long baiser.

«Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que

moi! Vous, mon adorée, qui n'étiez pas encore de ce monde quand je

portais déjà l'uniforme!»

À huit heures, ils ont sonné pour dîner. Sa toilette et ses bijoux

jetaient un tel éclat autour d'Elle que ma modeste salle à manger en

était tout illuminée. À propos d'une lettre du capitaine Guiraud, resté

à Paris, ils ont un instant parlé politique.

«Les fous! s'est écrié le général; avoir songé à moi pour sauver Grévy!

Moi, atteler mon cheval noir à la remorque d'un tombereau

d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait

perdre deux soirées en allées et venues à écouter leurs propositions et

d'autres plus saugrenues encore: l'enlèvement de Ferry, la rentrée en

France des Orléans... Aussi fous les uns que les autres, communards,

parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne.

Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrès? J'entrevois quatre

solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet,

ou, enfin, l'Imprévu, le candidat de la dernière heure... Si c'est

Floquet, je suis sûrement ministre de la Guerre demain... Si c'est

Freycinet, ce sera sans doute pour après-demain... Si c'est l'Imprévu,

inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons

rire...» Il s'est mis à rire nerveusement.

«Ferry, président de la République!... Ce ne seront plus les chassepots,

ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera

plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je

prendrai en main la bonne épée!...»

Il est resté silencieux un moment, les sourcils froncés. Puis il a

ajouté:

«Je crois que ce sera Ferry!»

Elle ne l'a pas laissé continuer. Avec l'éventail en plumes blanches

qu'elle avait près d'Elle, Elle l'a doucement frappé sur l'épaule:

«Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!...

N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le présent... N'est-ce pas?...»

Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jeté, son visage s'est

éclairci subitement.

Il s'est mis à embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voilà

de nouveau à se câliner, à se cribler de baisers, à se redire combien

ils s'aiment!

C'est étrange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir

ainsi.

Je les aurais voulus autrement, à l'instant où la France est peut-être à

la veille d'une guerre civile...

* * *

29.--_Vendredi 2 décembre_.

Encore du neuf! Ce matin, à la place du capitaine, c'est un simple

soldat qui est venu, à pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un

pli portant ces mots:

_MADAME LA BELLE MEUNIÈRE_

_Hôtel des Marronniers, Royat._

«C'est pour mon colonel», a-t-il ajouté en clignant de l'œil.

Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car

elle est devenue toute soucieuse. J'ai deviné qu'il lui fallait

absolument repartir pour Paris ce soir même, quitte à revenir aussitôt.

Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a

duré pendant toute la matinée, car, à diverses reprises, j'ai dû rentrer

dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de

volonté, mais ne se départit jamais de son calme. Lui s'échauffait par

moments, élevait la voix, puis, un instant après, l'adoucissait jusqu'à

la rendre suppliante.

À déjeuner, ils étaient préoccupés tous deux, et ils ont aussi peu causé

que mangé. Elle tenait les yeux baissés obstinément. Lui ne la quittait

pas du regard, et ce regard était plein d'inquiétude.

«Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier

général», a-t-il dit en se levant. Il s'est approché d'Elle, lui a pris

la tête dans ses deux mains et lui a murmuré d'une voix suppliante:

«Tu ne partiras pas, dis!»

Elle a fait sa réponse en fermant les yeux, d'une voix à peine

distincte: «Puisque tu le veux!...»

Alors, il s'est mis à l'embrasser follement, comme un homme au comble de

ses vœux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers.

Elle s'est retirée aussitôt dans sa chambre; quelques minutes après,

elle m'a sonnée. Sa figure m'a un peu effrayée. Elle était toute pâle de

contrariété. Elle avait les lèvres blanches et serrées.

«Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un

service... Regardez dehors et, si vous voyez le général revenir sur ses

pas, il faut m'avertir immédiatement.»

J'ai fait comme elle l'a demandé. Enveloppée d'une fourrure, je me suis

tenue à une fenêtre de la salle à manger, derrière les volets à moitié

refermés.

J'étais là depuis un bon moment quand elle m'a sonnée de nouveau. Elle

tenait à la main une lettre fraîchement cachetée. La bougie, à peine

éteinte, fumait encore.

«Belle Meunière, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un

service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la

portiez vous-même à la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que

le poids: vous mettrez, à tout hasard, trois timbres... Mais, surtout,

quand le général reviendra, gardez-vous de laisser échapper que j'ai

expédié une lettre pendant son absence!...»

En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un

peu. Je considérais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses

mains: il y avait dessus:

_P. M. L. P. S._

_Poste Restante_

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 41 / 146 题