Dès neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois
arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le manège de
la tasse de café prise à cheval et de la lettre glissée sur le plateau
recommence comme au mois d'octobre.
Cette fois, la lettre est un gros pli cacheté qui doit renfermer
énormément de choses.
Je le porte au général qui l'ouvre aussitôt. Il s'en échappe plusieurs
lettres sous enveloppes et divers papiers pliés. Elle et Lui procèdent
au dépouillement.
Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces réflexions:
«Quel gâchis, ma chère amie... Grévy qui se cramponne de plus en plus,
les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie
partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma présence à
Paris...»
Elle s'est mise à rire ironiquement:
«Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gré
d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'être maintenant à
vos côtés.»
Quel charme inouï cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se
départissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu
flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serrée contre lui en la
couvrant de baisers. Je me suis éclipsée.
Ils ont sonné pour déjeuner à une heure. Elle avait une exquise toilette
de crépon blanc, avec ceinture et nœuds de soie bleu clair. Lui était
tout habillé pour sortir, mais très simplement, comme toujours. Envoyant
au diable les affaires sérieuses, ils n'ont cessé de rire, de
plaisanter, de se câliner du geste et du regard.
Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse
inépuisable que le général montrait, et qui lui faisait à tout instant
trouver des attentions, des câlineries nouvelles, sans qu'il y eût
jamais de défaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en
Elle.
À trois heures, ils étaient encore à table; le capitaine Driant est
revenu, en civil, et m'a remis un autre pli.
Quand le général eut ouvert, au premier coup d'œil, il s'est écrié:
«La démission de Grévy!»
Elle s'est levée pour mieux voir ce qu'il lisait.
Ils se sont mis à parcourir fiévreusement les nouvelles reçues.
«Dites au capitaine d'attendre!» m'a-t-il commandé. Je me suis empressée
de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprès d'eux, ils
finissaient de se parler à voix basse.
Le général s'est tourné vers moi:
«Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immédiatement ici.»
Au même instant, Mme Marguerite s'était levée, et, de son pas léger,
avait passé dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'idée que le
capitaine n'était pas encore admis à la connaître.
Je l'ai fait monter dans la salle à manger, j'ai refermé la porte sur
eux, et je suis restée à attendre dans le couloir. C'est surtout le
général qui parlait. Par moments, sa voix s'élevait. Il était question
tout le temps de Paris, de la guerre...
Tout à coup, le général a ouvert la porte en criant à son officier
d'ordonnance: «Attendez-moi là! Un instant de réflexion et je reviens.»
Il s'est rendu de ce pas dans la chambre à coucher pour réfléchir... par
son cerveau à Elle, comme j'ai déjà cru remarquer qu'il le faisait dès
qu'il avait une décision importante à prendre. Un quart d'heure au
moins s'est écoulé. Un coup de sonnette nerveux m'a appelée. Mme
Marguerite était assise, le dos tourné de mon côté. Le général, les
mains dans les poches, les yeux à terre, marchait à grands pas dans la
chambre.
«Avez-vous des enveloppes de sûreté?» m'a-t-il demandé.
Justement j'avais ce qu'il désirait. M. le Préfet D..., qui était
descendu chez moi pendant l'avant-dernière saison, avait laissé
quelques-unes de ces enveloppes.
Je suis allée les chercher dans ma chambre et je les ai apportées. Elle
était toujours assise de même, et il continuait à marcher en disant:
«Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chère
Marguerite... Laissons la guerre de côté... Je ne ferai pas cette
folie... Je n'irai pas aujourd'hui!»
Il s'est mis à écrire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je
suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai trouvé, les mains derrière le
dos, en train de regarder les quelques méchants chromos dont j'ai orné
(?) la salle à manger et qui ne méritent vraiment pas un instant
d'attention. Notre conversation n'a pas été très nourrie, car il se
retenait comme un homme préoccupé ou encore comme un homme qui ne veut
pas qu'on le fasse parler...
Enfin, le général est revenu, plusieurs lettres à la main. J'ai repris
mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le général a reconduit
son officier d'ordonnance, en répétant: «C'est cela, inutile de repasser
par le quartier général... Il n'y a pas une minute à perdre!»
Le capitaine est descendu avec rapidité, le général est rentré auprès
de Mme Marguerite. J'ai compris que des décisions très graves
venaient d'être arrêtées. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de
crise? Ce mot de «la guerre! la guerre!» qui revenait sans cesse me
glace de terreur.
J'étais en proie à ces sombres pensées. La nuit était tombée. Un coup de
sonnette a retenti.
J'ouvre leur porte et je suis clouée au sol par le violent contraste
provoqué entre mon état d'âme et le spectacle qui s'offre à mes yeux.
Dans la chambre tout inondée de lumière, toute tiède et parfumée, Elle
se tient debout, dans une éblouissante robe de soirée, ruisselante de
bijoux. Et Lui, à genoux près d'elle, il arrange les plis de sa robe
avec le zèle d'un couturier.
Il se tourne vers moi, la figure riante: «Des fleurs, Belle Meunière, il
nous faut des fleurs!»
J'en ai bien reçu tantôt de Clermont, mais je ne les avais pas jugées
dignes de leur être présentées. Je compte en recevoir demain de Nice, où
j'ai télégraphié. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des
camélias et des violettes.
Il les prend de mes mains et se met à les fixer dans ses cheveux, sur
son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui
murmurer: «Comme vous êtes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue
aussi belle!...»
«Georges! répond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente
ans...»
Il lui ferme la bouche d'un long baiser.
«Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que
moi! Vous, mon adorée, qui n'étiez pas encore de ce monde quand je
portais déjà l'uniforme!»
À huit heures, ils ont sonné pour dîner. Sa toilette et ses bijoux
jetaient un tel éclat autour d'Elle que ma modeste salle à manger en
était tout illuminée. À propos d'une lettre du capitaine Guiraud, resté
à Paris, ils ont un instant parlé politique.
«Les fous! s'est écrié le général; avoir songé à moi pour sauver Grévy!
Moi, atteler mon cheval noir à la remorque d'un tombereau
d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait
perdre deux soirées en allées et venues à écouter leurs propositions et
d'autres plus saugrenues encore: l'enlèvement de Ferry, la rentrée en
France des Orléans... Aussi fous les uns que les autres, communards,
parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne.
Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrès? J'entrevois quatre
solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet,
ou, enfin, l'Imprévu, le candidat de la dernière heure... Si c'est
Floquet, je suis sûrement ministre de la Guerre demain... Si c'est
Freycinet, ce sera sans doute pour après-demain... Si c'est l'Imprévu,
inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons
rire...» Il s'est mis à rire nerveusement.
«Ferry, président de la République!... Ce ne seront plus les chassepots,
ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera
plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je
prendrai en main la bonne épée!...»
Il est resté silencieux un moment, les sourcils froncés. Puis il a
ajouté:
«Je crois que ce sera Ferry!»
Elle ne l'a pas laissé continuer. Avec l'éventail en plumes blanches
qu'elle avait près d'Elle, Elle l'a doucement frappé sur l'épaule:
«Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!...
N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le présent... N'est-ce pas?...»
Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jeté, son visage s'est
éclairci subitement.
Il s'est mis à embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voilà
de nouveau à se câliner, à se cribler de baisers, à se redire combien
ils s'aiment!
C'est étrange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir
ainsi.
Je les aurais voulus autrement, à l'instant où la France est peut-être à
la veille d'une guerre civile...
* * *
29.--_Vendredi 2 décembre_.
Encore du neuf! Ce matin, à la place du capitaine, c'est un simple
soldat qui est venu, à pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un
pli portant ces mots:
_MADAME LA BELLE MEUNIÈRE_
_Hôtel des Marronniers, Royat._
«C'est pour mon colonel», a-t-il ajouté en clignant de l'œil.
Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car
elle est devenue toute soucieuse. J'ai deviné qu'il lui fallait
absolument repartir pour Paris ce soir même, quitte à revenir aussitôt.
Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a
duré pendant toute la matinée, car, à diverses reprises, j'ai dû rentrer
dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de
volonté, mais ne se départit jamais de son calme. Lui s'échauffait par
moments, élevait la voix, puis, un instant après, l'adoucissait jusqu'à
la rendre suppliante.
À déjeuner, ils étaient préoccupés tous deux, et ils ont aussi peu causé
que mangé. Elle tenait les yeux baissés obstinément. Lui ne la quittait
pas du regard, et ce regard était plein d'inquiétude.
«Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier
général», a-t-il dit en se levant. Il s'est approché d'Elle, lui a pris
la tête dans ses deux mains et lui a murmuré d'une voix suppliante:
«Tu ne partiras pas, dis!»
Elle a fait sa réponse en fermant les yeux, d'une voix à peine
distincte: «Puisque tu le veux!...»
Alors, il s'est mis à l'embrasser follement, comme un homme au comble de
ses vœux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers.
Elle s'est retirée aussitôt dans sa chambre; quelques minutes après,
elle m'a sonnée. Sa figure m'a un peu effrayée. Elle était toute pâle de
contrariété. Elle avait les lèvres blanches et serrées.
«Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un
service... Regardez dehors et, si vous voyez le général revenir sur ses
pas, il faut m'avertir immédiatement.»
J'ai fait comme elle l'a demandé. Enveloppée d'une fourrure, je me suis
tenue à une fenêtre de la salle à manger, derrière les volets à moitié
refermés.
J'étais là depuis un bon moment quand elle m'a sonnée de nouveau. Elle
tenait à la main une lettre fraîchement cachetée. La bougie, à peine
éteinte, fumait encore.
«Belle Meunière, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un
service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la
portiez vous-même à la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que
le poids: vous mettrez, à tout hasard, trois timbres... Mais, surtout,
quand le général reviendra, gardez-vous de laisser échapper que j'ai
expédié une lettre pendant son absence!...»
En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un
peu. Je considérais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses
mains: il y avait dessus:
_P. M. L. P. S._
_Poste Restante_