Ils sont arrivés ce soir à six heures, en voiture fermée, tout seuls.
Sans me dire un mot, Elle est montée droit dans sa chambre. Quant à Lui,
me regardant avec un air sévère et même très méchant, il m'a dit:
«Nous avons des comptes à régler ensemble... En attendant, faites-nous
dîner au galop!»
Absolument décontenancée par cette attitude, qui m'avait coupé net les
paroles de bienvenue que je m'apprêtais à leur dire, je me suis occupée
de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dîner.
Le potage une fois sur la table, je les ai prévenus. Ils ont passé
aussitôt dans la salle à manger, Elle, toujours silencieuse et évitant
de me regarder, Lui, l'air de plus en plus sévère. Ils se sont mis à
manger très vite, comme des gens très affamés, et sans m'adresser la
parole.
Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins
jeune. Je n'ai pas tardé à découvrir à quoi ce changement était dû. Il
avait modifié son port de cheveux, et les portait maintenant taillés en
brosse. Sans doute pour désarmer les imbéciles qui lui trouvaient la
raie trop bien faite...
De temps à autre, il jetait un coup d'œil de mon côté, en fronçant les
sourcils.
Je devais être assez pâle, car je sentais une angoisse qui m'étreignait
le cœur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrâce qu'ils
semblaient me témoigner.
Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-être à leur arrivée à
Clermont, quelque calomnie ne m'eût noircie à leurs yeux.
J'avais envie de tomber à leurs pieds, de les supplier d'abréger le
tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon
énergie pour attendre qu'il lui plût d'ouvrir la bouche, et les minutes
me paraissaient des éternités.
Enfin, il s'est mis à parler:
«Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez
indignement trompés!... Nous vous avions crue sincère et vous nous avez
menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une naïve,
et vous ne fûtes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore
l'air de vous étonner du visage que nous vous montrons?... Perfide
Auvergnate que vous êtes, sachez bien que nous nous repentons
cruellement d'être venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus
ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le
méritez... Allons, essayez un peu de vous défendre, de biaiser une fois
de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver à
répondre...»
Je ne savais que penser.
«Veuillez au moins me dire, ai-je répondu d'une voix tremblante, ce que
vous me reprochez?»
«La coquine! s'est-il écrié en donnant un grand coup de poing sur la
table, elle a l'audace de continuer à faire celle qui ne devine pas...
Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abîme de dissimulation
que vous êtes, avez-vous, oui ou non, confessé au capitaine Guiraud que
vous avez reconnu en moi le général Boulanger?»
Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'était la
tranquillité la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon
âme.
«Mais oui, mon général», ai-je répondu le plus naturellement du monde.
Un éclat de rire argentin s'est aussitôt fait entendre: c'était Elle qui
n'y tenait plus. Et lui, à moitié figue, à moitié raisin, ne savait plus
s'il devait continuer à fulminer ou s'il allait rire aussi...
Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, déjà plus
doucement:
«Racontez-nous comment tout cela vous est venu à l'esprit.»
Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui
avait été donnée par les allures étrangement mystérieuses de ses
officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la déception
que j'avais eue à l'arrivée du capitaine Guiraud..., accompagnant Mme
Marguerite, la certitude qui était venue ensuite... Ils m'écoutaient en
échangeant des regards et des sourires.
«Voilà donc le crime avoué, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le
mobile!»
«Le mobile, mon général?... Permettez-moi de vous répondre par une
question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il
fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?...»
Ils ne m'ont rien répondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous
deux en même temps, m'ont embrassée sur les joues.
«Accusée, a ajouté le général, à l'unanimité, le jury vous acquitte...
L'audience est levée.»
Ils se sont levés de table et le général, m'offrant son bras, m'a
conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de
choses à nous dire.
Dès cet instant, ils se sont mis à me parler comme à une amie d'enfance,
comme à une parente de province qui leur serait bien chère. Ils m'ont
encore fait répéter les menus détails de la comédie qu'il m'avait fallu
jouer avec eux, et ils s'en sont amusés comme des fous.
Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir
si tôt, le général s'est écrié:
«Oui, nous devons une fière chandelle à Wilson!»
«Devoir quelque chose à M. Wilson? Oh, mon général!...»
«Mais si, mais si», a-t-il insisté en riant. Et il m'a expliqué que,
s'il avait pu venir dès aujourd'hui, c'était à cause des affaires de
décorations qui s'étaient aggravées jusqu'à rendre la démission de M.
Grévy inévitable d'une heure à l'autre. En prévision de la crise
présidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'armée,
à ce moment réunis à Paris par un travail de classement, avaient été
tous renvoyés à leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le
train avec sa chère Marguerite... Toutes les après-midi, il comptait
descendre à Clermont passer deux ou trois heures au quartier général, et
le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur...
Nous causions ainsi près du bon feu pétillant. Lui, allongé dans un
siège, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il
est possible de l'être, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrière
son fauteuil, doucement penchée sur Lui...
C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il était une heure du matin.
Je leur ai souhaité le bonsoir.
Le cher couple! comme je les aime!
* * *