J'ai longuement réfléchi aux dispositions à prendre pour bien recevoir
le couple annoncé avec tant de mystère par ces deux officiers en civil
et surtout pour qu'il se sente en pleine sécurité. Il m'est venu
subitement une réflexion singulière: ce visiteur, qui a tant intérêt à
ce que personne au monde ne puisse soupçonner sa présence sous mon toit,
ne serait-ce pas le fameux commandant en chef du 13e corps, le général
Boulanger lui-même?
Je me suis dit aussitôt que c'était impossible, puisque les arrêts de
rigueur ont transformé sa résidence de Clermont en une prison dont il
lui est interdit de sortir avant le mois prochain. Mais, j'ai beau me
répéter encore que cela n'est pas, il y a une idée fixe qui me hante en
m'affirmant le contraire.
Décidément, la boulangite me tourne la tête! Elle me fait voir du
Boulanger un peu partout.
Du moins, mon idée fixe ne sera-t-elle pas pour faire du tort au couple
attendu demain. Dans l'incertitude, je soigne l'installation de leur
logement comme je ne l'ai jamais fait de ma vie. À défaut des dorures de
nos grands hôtels de Royat, je veux qu'ils trouvent chez moi un nid tout
plein de gaîté, de lumière et de fleurs.
J'ai levé, dès ce matin, une grosse difficulté qui m'inquiétait un peu.
J'ai fait comprendre à ma vieille mère et à ma bonne sœur qu'il fallait
s'effacer, s'en remettre entièrement à moi, me laisser maîtresse absolue
d'agir comme les circonstances le commandaient. Les excellentes femmes
m'aiment tant et me portent une confiance tellement illimitée qu'elles
n'ont pas fait une objection. Elles vont s'installer dans une autre aile
de la maison et me laisseront toute seule ici, dans une chambre située
au-dessus de l'appartement du couple. Ma vieille servante Françoise,
mise au courant à son tour, me secondera avec la plus entière
discrétion.
Ce soir, sont venus dîner des journalistes et des messieurs du Conseil
municipal de Clermont. Naturellement, on n'a parlé que de deux choses:
des scandales des décorations et des arrêts du général Boulanger.
«Rester un mois chez soi, a dit un de ces messieurs, la belle affaire,
vraiment, et la grande privation, quand on est bien portant,
confortablement installé, doté d'une bonne cuisine et qu'on a,
par-dessus le marché, sa femme près de soi...»
«Oh! quant à ce dernier point, a dit un autre, autant ne pas en parler.
On sait parfaitement que Mme Boulanger est une très digne et
respectable dame, mais qu'elle n'est plus une épouse pour le général.»
Cette opinion a surpris la plupart des assistants. Une discussion s'est
engagée. Les uns soutenaient que le général était excellent père de
famille, époux modèle, à quoi les autres ont répondu que le général
était un «cascadeur», qu'il ne s'en cachait guère, du reste, et qu'on
l'avait assez vu avec la «dame blonde»...
À ce moment précis, Françoise est venue me réclamer. Je l'ai envoyée au
diable.
«Oui, Messieurs, disait l'un des journalistes, la petite dame blonde
qu'on a tant de fois aperçue traversant avec lui le Bois de Boulogne en
coupé fermé... Elle a beau mettre d'épaisses voilettes, on a tout de
même fini par démasquer son incognito...»
«Son nom! son nom!» se sont-ils tous écriés.
«Eh bien! Messieurs, c'est tout simplement Mlle R..., de la
Comédie-Française, la toujours jeune et mignonne ingénue!»
Françoise me rappelait, je me suis enfuie.
Une actrice!