Ce soir sont venus dîner deux messieurs, visiblement des officiers en
civil, le plus âgé grand, très brun, fortement charpenté, grosse
moustache noire, l'autre de taille plutôt petite, cheveux blonds, mince
moustache blonde, une tête de vrai gentleman, toute fine et distinguée.
Les voilà installés. Mon rôle est terminé pour l'instant, et je leur
tire ma révérence, me promettant simplement d'aller les reconduire
lorsqu'ils s'en iront, afin de leur poser la question traditionnelle:
«Avez-vous été satisfaits, Messieurs?»
Mais ce sont eux qui me font appeler. Ils en étaient au dessert. Le plus
âgé prend la parole, me complimente sur le dîner, puis me demande s'il
m'est possible de recevoir des pensionnaires dans le courant du mois et
quels appartements je pourrais leur donner?
Je prends aussitôt une lampe et les invite à me suivre. Nous montons au
premier étage. Je leur fais voir les deux chambres à coucher et la salle
à manger qui s'y trouvent. Ils les examinent avec le plus grand soin,
les parcourent en tous sens, se rendent minutieusement compte de la
distribution, se font ouvrir les fenêtres, m'interrogent sur mille
détails, enfin, se déclarent satisfaits de cet appartement, pourvu que
je transforme l'une des deux chambres à coucher en un cabinet de
toilette des plus confortables. Ils me laissent deux jours pour tout
mettre en état.
Nous redescendons, et ils sont sur le point de franchir le seuil de la
maison, quand, tout à coup, ils reviennent vers moi avec l'air d'avoir
oublié quelque chose. Ils se regardent un moment, comme s'ils se
demandaient qui parlerait le premier. Je les regarde de mon côté et nous
restons ainsi une bonne minute. Enfin, le plus âgé se décide et me dit à
voix basse: «Nous aurions encore quelque chose à vous demander, tout à
fait en particulier.»
Sans un mot, je les ramène dans leur salle à manger, et, la porte
refermée, je leur fais signe de s'expliquer.
«Ce que nous avons à vous demander, continue le même, est une faveur
exceptionnelle... Voici: nos amis, qui doivent arriver chez vous
après-demain soir, tiennent à prendre les plus grandes précautions pour
n'être pas reconnus... Sans doute s'en exagèrent-ils la nécessité: mais,
puisqu'ils y attachent une telle importance, il faut, Madame, que vous
fassiez en sorte que personne, entendez-vous, personne, ne puisse se
douter de leur présence ici... Il faudrait donc que personne, même de
vos gens de service, ne puisse pénétrer dans l'escalier et dans les
couloirs pendant tout le temps qu'ils passeront ici... Il faudrait, en
un mot, et c'est la faveur que nous vous demandons, que nos amis soient
servis exclusivement par vous...»
La demande m'a tellement surprise, c'était pour moi chose si nouvelle,
que je suis restée un bon moment sans répondre. Ils ont insisté tous
deux:
«Nous vous le demandons instamment, Madame...»
Alors, je leur ait dit: «Oui», et ils sont partis. De la part de qui
venaient-ils? Quel est ce couple mystérieux que ma maison devra cacher
aux yeux du monde?
* * *