16.--_Samedi 22 octobre._

Ce soir sont venus dîner deux messieurs, visiblement des officiers en

civil, le plus âgé grand, très brun, fortement charpenté, grosse

moustache noire, l'autre de taille plutôt petite, cheveux blonds, mince

moustache blonde, une tête de vrai gentleman, toute fine et distinguée.

Les voilà installés. Mon rôle est terminé pour l'instant, et je leur

tire ma révérence, me promettant simplement d'aller les reconduire

lorsqu'ils s'en iront, afin de leur poser la question traditionnelle:

«Avez-vous été satisfaits, Messieurs?»

Mais ce sont eux qui me font appeler. Ils en étaient au dessert. Le plus

âgé prend la parole, me complimente sur le dîner, puis me demande s'il

m'est possible de recevoir des pensionnaires dans le courant du mois et

quels appartements je pourrais leur donner?

Je prends aussitôt une lampe et les invite à me suivre. Nous montons au

premier étage. Je leur fais voir les deux chambres à coucher et la salle

à manger qui s'y trouvent. Ils les examinent avec le plus grand soin,

les parcourent en tous sens, se rendent minutieusement compte de la

distribution, se font ouvrir les fenêtres, m'interrogent sur mille

détails, enfin, se déclarent satisfaits de cet appartement, pourvu que

je transforme l'une des deux chambres à coucher en un cabinet de

toilette des plus confortables. Ils me laissent deux jours pour tout

mettre en état.

Nous redescendons, et ils sont sur le point de franchir le seuil de la

maison, quand, tout à coup, ils reviennent vers moi avec l'air d'avoir

oublié quelque chose. Ils se regardent un moment, comme s'ils se

demandaient qui parlerait le premier. Je les regarde de mon côté et nous

restons ainsi une bonne minute. Enfin, le plus âgé se décide et me dit à

voix basse: «Nous aurions encore quelque chose à vous demander, tout à

fait en particulier.»

Sans un mot, je les ramène dans leur salle à manger, et, la porte

refermée, je leur fais signe de s'expliquer.

«Ce que nous avons à vous demander, continue le même, est une faveur

exceptionnelle... Voici: nos amis, qui doivent arriver chez vous

après-demain soir, tiennent à prendre les plus grandes précautions pour

n'être pas reconnus... Sans doute s'en exagèrent-ils la nécessité: mais,

puisqu'ils y attachent une telle importance, il faut, Madame, que vous

fassiez en sorte que personne, entendez-vous, personne, ne puisse se

douter de leur présence ici... Il faudrait donc que personne, même de

vos gens de service, ne puisse pénétrer dans l'escalier et dans les

couloirs pendant tout le temps qu'ils passeront ici... Il faudrait, en

un mot, et c'est la faveur que nous vous demandons, que nos amis soient

servis exclusivement par vous...»

La demande m'a tellement surprise, c'était pour moi chose si nouvelle,

que je suis restée un bon moment sans répondre. Ils ont insisté tous

deux:

«Nous vous le demandons instamment, Madame...»

Alors, je leur ait dit: «Oui», et ils sont partis. De la part de qui

venaient-ils? Quel est ce couple mystérieux que ma maison devra cacher

aux yeux du monde?

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 23 / 146 题