2.--_Dimanche 10 juillet._

Est-ce que moi aussi je suis atteinte de ce que notre vieil ami et

docteur appelait plaisamment, ces jours-ci, la «Boulangite»? Dès mon

lever, j'étais sur des charbons ardents; enfin, l'heure approche, je

prends mes gants, mon manteau et, au premier moment favorable, je

m'échappe, je descends sur Clermont en courant comme je ne l'ai plus

fait depuis que j'étais toute fillette!

Pourvu que je n'arrive pas trop tard! Je cours, je cours, je n'ai plus

de souffle. Tout le long de la route, une foule de plus en plus compacte

se porte vers Clermont.

Bientôt, on ne peut plus avancer qu'au pas, et il me faut faire des

prodiges de souplesse pour me glisser à travers tous ces hommes pressés

les uns contre les autres.

J'arrive, luttant pied à pied, jusqu'à l'octroi. Mais là, impossible de

faire un pas de plus. À partir de ce point jusqu'à la place de Jaude, ce

n'est plus qu'une mer humaine. Tout Royat, tout Clermont, tout le

département du Puy-de-Dôme,--toute l'Auvergne est là à l'attendre.

J'entends des patois, j'aperçois des coiffes qui viennent d'au moins

quinze à vingt lieues à la ronde.

Un vieux paysan, placé près de moi, déclare qu'il n'a jamais vu telle

affluence, même au temps où l'Empereur est venu dans le pays. Il paraît

que, passé la place de Jaude, la foule est encore plus immense sur tout

le trajet, jusque bien au delà du quartier général.

Le temps est magnifique, le ciel tout bleu, tout ensoleillé. La gaîté de

la nature se reflète dans la foule. Personne n'est dans son état normal,

on est enfiévré, on palpite. À tout moment éclatent, répétés par des

milliers de poitrines, les refrains d'_En revenant d'la Revue_. Et quand

on arrive aux mots:

«Moi, je n'faisais qu'admirer

Le brav' général Boulanger!»

un seul cri s'échappe de toutes les bouches: «Vive Boulanger!»

Tout à coup, des sonneries de clairon parviennent jusqu'à nous, suivies

du bruit, lointain d'abord, puis de plus en plus proche, des tambours

qui battent aux champs. Et, au même instant, au milieu du silence absolu

qui vient de se faire, les musiques des régiments entonnent la

_Marseillaise_.

Ainsi que tous en ce moment, je penche la tête et je fixe les yeux dans

la direction de Chamalières, d'où va déboucher le cortège. Une poussée

se produit vers le cordon de troupes qui fait la haie et m'empêche,

pendant un moment, de voir. Mais je m'accroche, je me hisse sur les

épaules de ceux qui sont devant moi et, maintenant, je vois très bien.

Toute la largeur de la route est prise par une armée d'officiers de

toutes armes, chevauchant en grande tenue. Leurs uniformes scintillent

comme s'ils étaient pailletés d'or. Plus près, plusieurs généraux à

culottes blanches et coiffés d'un bicorne à plumes noires; enfin, à

quelques mètres seulement de moi, très droit sur un superbe cheval noir,

le grand cordon rouge entourant le torse, la poitrine constellée de

décorations, le bicorne étincelant sous la plume blanche, c'est Lui!

C'est bien Lui, tel que le représentent les images qui ornent jusqu'aux

plus humbles de nos chaumières, Lui, le jeune général à la barbe blonde,

aux yeux gris d'acier, au profil si puissamment beau! Je le fixe de

toute la force de mon regard et, alors, une chose m'a frappée. Sur ce

visage de l'homme adoré des foules, en cette minute de triomphe où tout

un pays de France l'acclamait, il y avait une expression de tristesse

infinie! Je n'ai pas pu me tromper: ses yeux, un instant, se sont

abaissés de mon côté; et ces yeux étaient infiniment mornes, et la face

tout entière était pâle, assombrie. Je voulus m'en assurer encore, mais,

déjà, il m'avait dépassée, tandis que le cri populaire, jusque-là retenu

dans toutes les poitrines, ébranlait de nouveau l'espace de son nom.

Je suis remontée à Royat, parmi la foule qui se dispersait. Toutes les

impressions de ces minutes inoubliables se pressaient en tumulte dans

mon cerveau. Mais la dernière, celle de sa tristesse à Lui au moment de

notre enthousiasme à tous, celle-là dominait toutes les autres.

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Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 18 / 146 题