Sous ce titre je range les modifications n’ayant pas précisément un
caractère politique qui ont été réclamées ou désirées par les trois
philosophes dont nous nous occupons.
I
Montesquieu s’est beaucoup occupé de la question du divorce. Il était
très opposé à l’indissolubilité du mariage. Déjà dans les _Lettres
Persanes_ il se prononçait dans ce sens avec une verdeur qui ne me
permettra peut-être pas de rapporter tout le passage[17]: «... Rien ne
contribuait plus à l’attachement mutuel que la faculté du divorce: un
mari et une femme étaient portés à soutenir patiemment les peines
domestiques, sachant qu’ils étaient maîtres de les faire finir; et ils
gardaient souvent ce pouvoir en mains toute leur vie sans en user, par
cette seule considération qu’ils étaient libres de le faire. Il n’en est
pas de même des chrétiens que leurs peines présentes désespèrent pour
l’avenir. Ils ne voient dans les désagréments du mariage que leur durée,
et pour ainsi dire, leur éternité. De là viennent les dégoûts, les
discordes, les mépris, et c’est autant de perdu pour la postérité. A
peine a-t-on trois ans de mariage qu’on en néglige l’essentiel; on passe
ensuite trente ans de froideur[18]; il se forme des séparations
intestines aussi fortes et peut-être plus pernicieuses que si elles
étaient publiques; chacun vit et reste de son côté, et tout cela au
préjudice des races futures... Il ne faut donc pas s’étonner si l’on
voit chez les chrétiens tant de ménages fournir un si petit nombre de
citoyens... Il est assez difficile de faire bien comprendre la raison
qui a porté les chrétiens à abolir le divorce. Le mariage chez tous les
peuples du monde est un contrat susceptible de toutes les conventions,
et on n’en a dû bannir que celles qui en auraient pu affaiblir l’objet;
mais les chrétiens ne le regardent pas dans ce point de vue: aussi
ont-ils bien de la peine à dire ce que c’est.»
[17] Songez du reste que Montesquieu a dit: «Huart veut faire une
nouvelle édition des _Lettres Persanes_; mais il y a quelques
_juvenilia_ que je voudrais retoucher, quoiqu’il faut qu’un Turc
voie, pense et parle en Turc, et non en chrétien: c’est à quoi bien
des gens ne font point attention en lisant les _Lettres Persanes_.»
(_Lettres fam._, XLVIII.)
[18] C’est là sans doute que Taine a pris l’idée première de sa jolie
boutade: «On s’étudie trois semaines; on s’aime trois mois; on se
dispute trois ans; on se supporte trente ans; et les enfants
recommencent.»
Montesquieu ne se montre pas moins partisan du divorce dans _l’Esprit
des Lois_. Il y va même plus loin, sinon dans la forme, du moins dans le
fond, qu’il n’a été du temps des _Lettres Persanes_. Il désirerait, non
seulement la faculté de divorce, mais celle de répudiation. «Il y a
cette différence entre le divorce et la répudiation, que le divorce se
fait par un consentement mutuel à l’occasion d’une incompatibilité
mutuelle; au lieu que la répudiation se fait par la volonté et pour
l’avantage d’une des deux parties, indépendamment de la volonté et de
l’avantage de l’autre.»
Montesquieu désire que le droit de répudiation appartienne à la femme
aussi bien qu’à l’homme, et--en quoi il a bien raison et se montre
humain--il souhaite que ce droit appartienne _à la femme plutôt encore
qu’à l’homme_: «Il est quelquefois si nécessaire aux femmes de répudier
et il leur est toujours si fâcheux de le faire que la loi est dure qui
donne ce droit aux hommes sans le donner aux femmes... Il semble
qu’entre les mains de l’homme la répudiation ne soit qu’un nouvel abus
de sa puissance. Mais une femme qui répudie n’exerce qu’un triste
remède. C’est toujours un grand malheur pour elle d’être contrainte
d’aller chercher un second mari, lorsqu’elle a perdu la plupart de ses
agréments chez un autre... C’est donc une règle générale que dans tous
les pays où la loi accorde aux hommes la faculté de répudier, elle doit
aussi l’accorder aux femmes. _Il y a plus: dans les climats où les
femmes vivent sous un esclavage domestique, il semble que la loi doive
permettre aux femmes la répudiation et aux maris seulement le divorce._»
On ne peut pas mieux raisonner. Je dirai même que, _par tout pays_, la
répudiation étant pour les hommes un amusement et pour les femmes un
sacrifice auquel elles ne peuvent se résigner que parce que la vie
commune est un supplice intolérable, par tout pays les femmes doivent
avoir le droit de répudiation, et les maris seulement celui de divorce.
Le divorce par consentement mutuel, à la condition que ce consentement
soit bien mutuel, et soit, non seulement un consentement, mais une
volonté longtemps et à plusieurs reprises exprimée officiellement;--pour
la femme, et non pour l’homme, droit particulier de répudiation,
c’est-à-dire d’affranchissement, à la condition que le désir de
s’affranchir ne soit pas un caprice, mais une volonté longtemps exprimée
et plutôt une nécessité démontrée: voilà, à mon avis, la vérité sur
cette affaire.
Ce qui n’est pas une vérité, c’est la raison pourquoi Montesquieu
demande divorce, répudiation et autres choses semblables, s’il y en a.
Il s’imagine que le divorce sera une chose favorable à la population!
C’est une erreur absolue. Les Romains, que Montesquieu connaît si bien,
d’abord ont permis le divorce, c’est-à-dire la répudiation, aux hommes;
ensuite ont permis le divorce aux femmes; ensuite, ont accepté et
régularisé le concubinat; enfin ont véritablement permis la polygamie,
en ce sens que l’homme qui ne pouvait pas habiter avec sa femme avait le
droit d’avoir une concubine, sans que le lien avec son épouse fût rompu:
quand on confiait aux fonctionnaires une mission lointaine, l’entretien
d’une concubine était prévu dans les frais de déplacement. Tout cela
était dans le but de conjurer la dépopulation de l’Empire.
Et, pendant ce temps-là, la population de l’Empire diminuait toujours.
Gibbon dit à ce propos: «Cette expérience, poursuivie par les Romains
avec tant de liberté et si longtemps, démontre, malgré les théories
spécieuses sur le divorce, qu’il n’augmente ni le bonheur ni la
vertu,»--ni la population. La population est affaire de mœurs et de
tempéraments. L’augmentation de la population indique une bonne santé
physique et morale de la nation. Elle est le signe de complexions saines
et de confiance dans l’avenir et dans la vie. Elle est bonne santé et
optimisme, deux choses qui vont de conserve. Elle indique aussi
frugalité, modération, mépris ou indifférence à l’égard du luxe et des
plaisirs.
Loin donc que le divorce soit favorable à la population, il est le signe
qu’on ne veut pas peupler. Il est le signe que deux êtres, n’étant pas
capables de vivre ensemble, ne sont pas plus capables de vivre avec
d’autres. Il est le signe que sur deux êtres il y en a au moins un, plus
souvent deux, qui ne sont pas nés pour le mariage, pour la vie en
commun, pour ses abnégations, ses sacrifices, ses patiences et, en
d’autres termes, pour la vie sérieuse, et en d’autres termes, pour
peupler. _Le divorce c’est le célibat._ Cela devrait crever les yeux.
C’est le regret du célibat, le désir du célibat et le retour au célibat.
Il y a des exceptions, mais rares. Le divorce est donc élément de
repeuplement à peu près comme le célibat. Quand le divorce se multiplie
dans une nation, c’est preuve qu’elle est malsaine, comme quand les
célibats s’y multiplient. Il n’y a pas à parler du divorce comme facteur
de repeuplement; mais seulement comme signe d’inaptitude à repeupler.
Il n’en est pas moins vrai que le divorce est chose juste en soi et
qu’il n’est pas possible de condamner à vivre ensemble des gens qui ne
peuvent pas même «se supporter trente ans». Ce sont deux malades qu’on
sépare, ce qui est raisonnable, ou un être sain qu’on sépare d’un
malade, ce qui est raisonnable aussi. Mais il ne faut pas croire que
cette mesure sanitaire soit féconde, ou le soit beaucoup, ni que la
multiplicité de ces mesures sanitaires indique la santé d’une nation, ni
la confirme. Ce ne serait pas très bien raisonner.