Voltaire est nettement anti-socialiste, de quelque sorte que soit ou
puisse être le socialisme, et quelque sens, limité ou étendu, qu’on
donne à ce mot. Il en est resté exactement à la lettre d’Usbek des
_Lettres Persanes_ ou à sa _Défense du Mondain_, qui n’est que la
traduction en vers de la lettre d’Usbek. Ce n’est pas lui qui admire le
Paraguay. Il voit très bien que ce gouvernement est très analogue à
l’ancien gouvernement de Lacédémone; mais il n’admire ni l’un ni
l’autre. Il fait l’analyse très exacte de la constitution et de
l’organisation sociale de ce singulier pays: «Voici la manière dont ce
gouvernement, unique au monde, était administré. Le provincial Jésuite,
assisté de son conseil, rédigeait les lois, et chaque recteur, aidé d’un
autre conseil, les faisait observer; un procureur fiscal, tiré du corps
des habitants de chaque canton, avait sous lui un lieutenant. Ces deux
officiers faisaient tous les jours le tour de leur district et
avertissaient le supérieur Jésuite de tout ce qui se passait. Toute la
peuplade travaillait et les ouvriers de chaque profession assemblés
faisaient leur ouvrage en commun, en présence de leurs surveillants,
nommés par le fiscal. Les Jésuites fournissaient le chanvre, le coton,
la laine que les habitants mettaient en œuvre: ils fournissaient de même
les grains pour la semence et on recueillait en commun. Toute la récolte
était déposée dans les magasins publics. On distribuait à chaque famille
ce qui suffisait à ses besoins; le reste était vendu à Buenos-Ayres et
au Pérou... Les Jésuites distribuaient les denrées et faisaient servir
l’argent et l’or à la décoration des églises et aux besoins du
gouvernement. Ils eurent un arsenal dans chaque canton; on donnait à des
jours marqués des armes aux habitants. Un Jésuite était préposé à
l’exercice; après quoi les armes étaient reportées dans l’arsenal, et il
n’était permis à aucun citoyen d’en garder dans sa maison...»
Tout cela est parfaitement exact et très intéressant; mais Voltaire ne
nous dit point ce qu’il en pense. Il se borne à dire que c’était le
gouvernement de Sparte, avec cette différence que «les Paraguéens n’ont
point d’esclaves pour ensemencer leurs terres comme les Spartiates, et
que ce sont eux qui sont les esclaves des Jésuites.»--Rien de plus que
cette épigramme. On ne saura jamais ce que Voltaire a pensé du seul
gouvernement collectiviste qui ait existé dans les temps historiques.
Il n’est pas à croire qu’il en pense beaucoup de bien: car dans les
_Idées républicaines_, quarante ans après la lettre d’Usbek et
vingt-cinq ans après le _Mondain_, il professe absolument la théorie de
la _Défense du Mondain_ et d’Usbek: «Une loi somptuaire, qui est bonne
dans une République pauvre et destituée des arts, devient absurde dans
une ville devenue industrielle et opulente. C’est priver les artistes du
gain légitime qu’ils feraient avec les riches; c’est priver ceux qui ont
fait des fortunes du droit naturel d’en jouir; c’est étouffer toute
industrie; c’est vexer à la fois les riches et les pauvres.--On ne doit
pas plus régler les habits du riche que les haillons du pauvre. Tous
deux également citoyens, doivent être également riches. Chacun
s’habille, se nourrit, se loge comme il peut. Si vous défendez au riche
de manger des gélinottes, vous volez le pauvre qui entretiendrait sa
famille du prix du gibier qu’il vendrait au riche. Si vous ne voulez pas
que le riche orne sa maison, vous ruinez cent ouvriers. Le citoyen qui,
par son faste, humilie le pauvre, l’enrichit par ce même faste beaucoup
plus qu’il ne l’humilie. L’indigence doit travailler pour l’opulence
afin de s’égaler un jour à elle... Les lois somptuaires ne peuvent
plaire qu’à l’indigent oisif, orgueilleux et jaloux, qui ne veut ni
travailler ni souffrir que ceux qui ont travaillé jouissent.»
Rencontrant cette pensée de Pascal: «Sans doute que l’égalité des biens
est juste...» Voltaire ne peut contenir son indignation: «L’Égalité des
biens n’est pas juste! Il n’est pas juste que les parts étant faites
[Oui; mais par qui?], des étrangers, mercenaires qui viennent m’aider à
faire mes moissons, en recueillent autant que moi[7].»
[7] Il est vrai que quand Voltaire parle de Pascal, il ne daigne
jamais raisonner. Il le traite en niais ridicule. A cette pensée:
«_Pourquoi suit-on la pluralité? Est-ce à cause qu’ils ont plus de
raison? Non, mais plus de force. Pourquoi suit-on les anciennes
lois? Est-ce parce qu’elles sont plus saines? Non, mais elles sont
uniques et nous ôtent la racine de la diversité_», Voltaire répond:
«_Cet article a encore plus besoin d’explication et semble n’en pas
mériter._» A cette pensée: «_La force est la reine du monde et non
pas l’opinion: mais l’opinion est celle qui use de la force_», il
répond: «_Idem._»
Je n’ai pas besoin de dire que le socialisme latent du _Discours sur
l’Inégalité_ a irrité Voltaire bien plus encore que celui de Pascal: «Le
grand défaut de tous ces livres à paradoxes n’est-il pas de supposer la
nature humaine autrement qu’elle n’est? Si les satires de l’homme et de
la femme, écrites par Boileau, n’étaient pas des plaisanteries, elles
pécheraient par cette faute essentielle de supposer tous les hommes fous
et toutes les femmes impertinentes. Le même auteur, ennemi de la
société, semblable au renard sans queue qui voulait que tous ses
confrères se coupassent la queue, s’exprime ainsi d’un ton magistral:
«Le premier qui, ayant enclos un terrain...»--Ainsi, selon ce beau
philosophe, un voleur, un destructeur aurait été le bienfaiteur du genre
humain, et il aurait fallu punir un honnête homme qui aurait dit à ses
enfants: «Imitons notre voisin. Il a enclos son champ; les bêtes ne
viendront plus le ravager, son terrain deviendra plus fertile;
travaillons le nôtre comme il a travaillé le sien; il nous aidera et
nous l’aiderons. Chaque famille cultivant son enclos nous serons mieux
nourris, plus sains, plus paisibles, moins malheureux. Nous tâcherons
d’établir une justice distributive qui consolera notre pauvre espèce et
nous vaudrons mieux que les renards et les fouines à qui cet extravagant
veut nous faire ressembler.» Ce discours ne serait-il pas plus sensé et
plus honnête que celui du fou sauvage qui voulait détruire le verger du
bonhomme? Quelle est donc l’espèce de philosophie qui fait dire des
choses que le sens commun réprouve du fond de la Chine jusqu’au Canada?
N’est-ce pas celle d’un gueux qui voudrait que tous les riches fussent
volés par les pauvres, afin de mieux établir l’union fraternelle entre
les hommes? Il est vrai que si toutes les haies, toutes les forêts,
toutes les plaines étaient couvertes de fruits nourrissants et
délicieux, il serait impossible, injuste et ridicule de les garder, d’en
faire des _propriétés gardées_. S’il y a quelques îles où la nature
prodigue les aliments et tout le nécessaire sans peine, allons-y vivre
loin du fatras des lois; mais dès que nous les aurons peuplées, il
faudra revenir au tien et au mien et à ces lois qui très souvent sont
fort mauvaises, mais dont on ne peut se passer.»
Voltaire revient à ce passage, qui lui tient au cœur, dans l’A. B. C.:
«B.--Voici ce que j’ai lu dans une déclamation qui a été connue en son
temps; j’ai transcrit ce morceau qui m’a paru singulier: «Le premier qui
ayant enclos un terrain...»--C.--Il faut que ce soit quelque voleur de
grand chemin bel esprit qui ait écrit cette impertinence.--A.--Je
soupçonne seulement que c’est un gueux fort paresseux; car, au lieu
d’aller gâter le terrain d’un voisin sage et industrieux, il n’avait
qu’à l’imiter, et chaque père de famille ayant suivi cet exemple, voilà
bientôt un très joli village de formé. L’auteur de ce passage me paraît
un animal bien insociable.»
Ailleurs, c’est-à-dire dans les _Entretiens d’un sauvage et d’un
bachelier_, il va un peu plus loin dans la question et il me semble
avoir entrevu la différence du _droit_ et de la _justice_. La justice,
c’est sans doute l’égalité; et le droit n’est que la consécration par la
loi d’une première inégalité, que cette première inégalité vienne d’une
faveur de Dieu, du fait de première occupation ou ce qui est plus
probable, de la force. Sans remonter aux origines, Voltaire est pour le
_droit_: «_Le Bachelier_: Çà, dites-moi, qui a fait les lois dans votre
pays?--_Le Sauvage_: L’intérêt public.--_Le Bachelier_: Ce mot dit
beaucoup; nous n’en connaissons pas de plus énergique: comment
l’entendez-vous, s’il vous plaît?--_Le Sauvage_: J’entends que _ceux qui
avaient des cocotiers et du maïs ont défendu aux autres d’y toucher_ et
que ceux qui n’en avaient pas ont été obligés de travailler pour avoir
le droit d’en manger une partie. Tout ce que j’ai vu dans mon pays et
dans le vôtre m’apprend qu’il n’y a pas d’autre _esprit des lois_.»
Enfin Voltaire s’est trouvé un jour en face du collectivisme proprement
dit, en 1767, en lisant un livre que je n’ai pas pu retrouver et dont
j’ignore l’auteur, l’_Ordre essentiel des Sociétés_. L’auteur y
soutenait sans doute le collectivisme royal, c’est-à-dire le droit
éminent de propriété, qui est au roi, poussé jusqu’à la pratique, et le
roi possédant réellement toutes les terres et les administrant selon son
gré. C’est le collectivisme pur. Voltaire proteste: «J’ai lu une grande
partie de l’_Ordre essentiel des Sociétés_. Cette essence m’a
quelquefois porté à la tête, et m’a mis de mauvaise humeur. Il est bien
certain que la terre paye tout. Quel homme n’est pas convaincu de cette
vérité? mais qu’un seul homme soit propriétaire de toutes les terres;
c’est une idée monstrueuse, et ce n’est pas la seule de cette espèce
dans ce livre, qui d’ailleurs est profond, méthodique et d’une
sécheresse désagréable.»
On multiplierait sans profit les citations sur cette affaire. Voltaire
sur ce point a peu étudié, peu creusé et a toujours répété la même
chose, à savoir: La propriété est sacrée. Il ne faut pas en rechercher
l’origine. Elle est un immense progrès sur l’état de nature, s’il a
existé, et sur l’état nomade. Elle crée des inégalités. Ces inégalités
sont bonnes, et les grandes fortunes et le luxe sont des stimulants
sociaux et des sources artificielles de richesse qui font vivre le
pauvre mieux qu’il ne vivrait s’ils n’existaient pas. Sur ce dernier
article qui est l’extrémité du système, Voltaire, grand propriétaire, ne
l’oublions pas,--et je ne le dis point par épigramme, mais parce qu’il
était très naturel que le seigneur de Ferney considérât ce qu’était
devenu le désert qu’il avait assaini, fécondé, enrichi et peuplé, et en
tirât des conclusions--Voltaire, donc, est très formel, très décisif et
de plus en plus, à mesure qu’il avance. Il en inquiète les éditeurs de
Kehl, qui ne peuvent s’empêcher de dire qu’il ne faut pas que cette
inégalité aille trop loin; que moins cette inégalité est grande, plus la
société est heureuse, et qu’il faut donc que les lois, en laissant à
chacun la faculté d’acquérir des richesses et de jouir de celles qu’il
possède, tendent à diminuer l’inégalité par le partage égal des
successions, la limitation de la liberté de tester, l’abolition des
traitants, la suppression des gros traitements, etc.
Ce qu’il y a de curieux, c’est que Frédéric II lui-même ne donne point
dans cette théorie de l’utilité des grandes fortunes et du grand luxe.
Voltaire lui avait envoyé la _Défense du Mondain_ avec prière de lui en
dire son avis. Frédéric de Prusse lui fit des compliments et des
critiques de détail; mais ne lui répondit rien sur le fond, du moins à
cette époque. Il lui répondit après réflexion, 37 ans plus tard, et
alors il ne dissimule pas qu’il penche pour les pays pauvres: «... Dans
tous les pays où le culte de Plutus l’emporte sur celui de Minerve, il
faut s’attendre à trouver des bourses enflées et des têtes vides.
L’honnête médiocrité convient le mieux aux États. Les richesses y
portent la mollesse et la corruption: non pas qu’une République comme
celle de Sparte puisse subsister de nos jours; mais en prenant un juste
milieu entre le besoin et le superflu, le caractère national conserve
quelque chose de plus mâle, de plus propre à l’application, au travail,
et à tout ce qui élève l’âme. Les grands biens font ou des ladres ou des
prodigues. Vous me comparerez peut-être au renard de La Fontaine, qui
trouvait trop aigres les raisins où il ne pouvait atteindre. Non, ce
n’est pas cela; mais des réflexions que la connaissance de l’histoire et
ma propre expérience me fournissent. Vous m’objecterez que les Anglais
sont opulents et qu’ils ont produit de grands hommes. J’en conviens;
mais les insulaires ont en général un autre caractère que ceux du
continent, et les mœurs anglaises sont moins molles que celles des
autres Européens. Leur genre de gouvernement diffère encore du nôtre; et
tout cela joint ensemble forme d’autres combinaisons... Ne vous étonnez
pas de la tournure de cette lettre: l’âge amène les réflexions, et le
métier que je fais m’oblige de les étendre le plus qu’il est possible.»
* * * * *
Montesquieu, curieux de socialisme comme de toutes sortes d’organisation
sociale, et sachant l’expliquer comme il explique tout, jusqu’au fond;
mais trop individualiste et trop hostile à tout ce qui contient le
despotisme pour ne pas revenir très vite à la doctrine de la propriété
individuelle;--Rousseau socialiste et même collectiviste dans l’âme,
mais timide le plus souvent, encore qu’audacieux par échappées, sur
cette question, et revenant de ses vives algarades jusqu’à une sorte de
tempérament et de demi-mesure très analogues aux idées de Frédéric
II;--Voltaire pur et simple individualiste et pur et simple
propriétaire; croyant très sincèrement et non sans bons arguments, que
la richesse même est dans l’intérêt du pauvre et ne voyant pour soulager
celui-ci, comme nous nous en rendrons compte plus loin, que des réformes
administratives: voilà, je crois, l’idée qu’il faut se faire de l’état
d’esprit des trois grands philosophes du XVIIIe siècle sur la «question
sociale».