ORGANISATION SOCIALE: SOCIALISME ET INDIVIDUALISME.

I

Il n’y a pas de question sur laquelle Montesquieu ait semblé varier

davantage et, je crois, ait varié véritablement davantage que celle du

socialisme. Il est anti-socialiste autant que Voltaire et de la même

façon, et par les mêmes arguments dans les _Lettres Persanes_; il semble

incliner au socialisme, soit sous forme de partage des biens, soit sous

forme de collectivisme, dans certains chapitres de _l’Esprit des lois_;

dans d’autres passages de ce même _Esprit des lois_ il repousse loi

agraire ou collectivisme avec énergie. Nous n’avons qu’à le suivre dans

ces variations réelles ou apparentes.

Dans les _Lettres Persanes_ il expose, mais avec beaucoup plus de

profondeur que Voltaire, ce qu’on appellera plus tard la «philosophie du

_Mondain_» ou «l’économie politique du _Mondain_». C’est le luxe qui

fait vivre les États. Le mot populaire: «C’est les riches qui font

travailler», est exact. Il n’y aurait pas de travail s’il n’y avait pas

des riches et des pauvres; tout languirait; et non seulement la

pauvreté, ce que l’on peut considérer comme un bien, mais la misère, ne

tarderait pas à être générale et la dépopulation en serait la

conséquence immédiate: «Paris est peut-être la ville du monde la plus

sensuelle et où l’on raffine le plus sur les plaisirs; mais c’est

peut-être celle où l’on mène une vie plus dure. Pour qu’un homme vive

délicieusement il faut que cent autres travaillent sans relâche... Cette

ardeur pour le travail, cette passion de s’enrichir passe de condition

en condition, depuis les artisans jusqu’aux grands... Le même esprit

gagne toute la nation; on n’y voit que travail et industrie. Où est donc

ce peuple efféminé [par les arts d’une civilisation trop fine] dont tu

parles tant? _Je suppose, Rhédi, qu’on ne souffrît dans un royaume que

les arts absolument nécessaires à la culture des terres, qui sont

pourtant en grand nombre, et qu’on en bannît tous ceux qui ne servent

qu’à la volupté ou à la fantaisie, je le soutiens, cet État serait le

plus misérable qu’il y eût au monde..._ Les revenus des particuliers

cesseraient presque absolument... Cette circulation des richesses et

cette progression des revenus qui vient de la dépendance où sont les

arts les uns des autres, cesseraient absolument. Chacun ne tirerait de

revenu que de sa terre et n’en tirerait précisément que ce qu’il lui

faut pour ne pas mourir de faim. Mais comme ce n’est pas la centième

partie du revenu d’un royaume, il faudrait que le nombre des habitants

diminuât à proportion et qu’il n’en restât que la centième partie... Le

peuple dépérirait tous les jours, et l’État deviendrait si faible qu’il

n’y aurait si petite puissance qui ne fût en état de le conquérir.»

Dans l’_Esprit des lois_ il lui arrive au contraire de considérer

d’abord que «l’égalité réelle» est l’essence même des démocraties et le

but où elles tendent, comme à remplir leur définition même: «Dans la

démocratie, l’égalité réelle est l’âme de l’État.» Égalité et frugalité,

l’une fonction de l’autre, c’est la république même: «L’amour de la

république dans une démocratie est celui de la démocratie; l’amour de la

démocratie est celui de l’égalité. L’amour de la démocratie est encore

l’amour de la frugalité... Dans les républiques où les richesses sont

également partagées, il ne peut y avoir de luxe, et cette égalité de

distribution faisant l’excellence des républiques, il suit que moins il

y a de luxe dans une république, plus elle est parfaite.»

En conséquence, il va jusqu’à admirer de tout son cœur l’État du

Paraguay qui est exactement une république collectiviste administrée par

les R. P. Jésuites: «Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On

a voulu en faire un crime à la _Société_, qui regarde le plaisir de

commander comme le seul bien de la vie; mais il sera toujours beau de

commander aux hommes en les rendant heureux... _Ceux qui voudront faire

des institutions pareilles_ établiront la communauté des biens de la

République de Platon, ce respect qu’il demandait pour les dieux, cette

séparation d’avec les étrangers pour la conservation des mœurs, et la

cité faisant le commerce et non pas les citoyens. Ils proscriront

l’argent, dont l’effet est de grossir la fortune des hommes au delà des

bornes que la nature y avait mises, d’apprendre à conserver inutilement

ce qu’on avait amassé, de même de multiplier à l’infini les désirs et de

suppléer à la nature, qui nous avait donné des moyens très bornés,

d’irriter nos passions et de nous corrompre les uns les autres. Les

Épidamniens, sentant leurs mœurs se corrompre par leur communication

avec les Barbares, élurent un magistrat pour faire tous les marchés au

nom de la cité et pour la cité. Pour lors le commerce ne corrompt pas la

constitution, et la constitution ne prive pas la société des avantages

du commerce.»

Ailleurs Montesquieu examine la solution par le partage et s’en montre

peu partisan. Il n’a pas de peine à comprendre ni à montrer que cette

solution n’est jamais qu’un expédient, et éphémère: «Si, lorsque le

législateur fait un pareil partage, il ne donne pas des lois pour le

maintenir, il ne fait qu’une constitution passagère; l’inégalité

rentrera par le côté que les lois n’auront pas défendu. Il faut donc que

l’on règle, dans cet objet, les dots, les donations, les successions,

les testaments, enfin toutes les manières de contracter. Car s’il était

permis de donner son bien à qui l’on voudrait, chaque volonté

particulière troublerait la disposition de la loi fondamentale.»

Sur toute cette affaire, en conséquence, il louvoie, il tempère, il

tâtonne, accorde pour retirer, et en définitive il semble très

embarrassé. Il dira par exemple: «L’égalité réelle, quoique, en

démocratie, elle soit l’âme de l’État, est cependant si difficile à

établir qu’une exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas

toujours. Il suffit que l’on établisse un cens qui réduise les

différences, ou les fixe à un certain point; après quoi c’est à des lois

particulières à égaliser pour ainsi dire les inégalités...»

Il dira encore: «On ne peut pas établir un partage égal des terres dans

toutes les démocraties. Il y a des circonstances où un tel arrangement

serait impraticable et dangereux... On n’est pas toujours obligé de

prendre les voies extrêmes. Si l’on voit, dans une démocratie, que ce

partage, qui doit maintenir les mœurs, n’y convienne pas, il faut avoir

recours à d’autres moyens...»

Reviendra-t-il donc au collectivisme, qui est, en effet, la seule

solution socialiste qui ait le sens commun et qui n’aille pas contre le

but, et qu’il a semblé approuver dans son article sur le Paraguay? Non

pas, et vous en supposez bien la raison. Le collectivisme c’est le

despotisme; et le fond de Montesquieu, c’est l’horreur du despotisme

sous quelque forme qu’il se présente. Il le déteste d’abord en lui-même;

et il le déteste ensuite parce qu’il est persuadé qu’il traîne après lui

la langueur, le dépérissement et la ruine de l’État. Aussi dit-il très

nettement sur les rapports de l’État despotique avec la richesse

nationale: «Quant à l’État despotique il est inutile d’en parler: dans

une nation qui est dans la servitude on travaille plus à conserver qu’à

acquérir; dans une nation libre on travaille plus à acquérir qu’à

conserver.» Et encore: «Le mal presque incurable est lorsque la

dépopulation vient de longue main par un vice intérieur et un mauvais

gouvernement. Les hommes y ont péri par une maladie insensible et

habituelle: nés dans la langueur et la misère... ils se sont vus

détruire, souvent sans sentir les causes de leur destruction. _Les pays

désolés par le despotisme ou par les avantages excessifs du clergé sur

les laïques en sont deux grands exemples._»

Or, de tous les gouvernements despotiques, l’État collectiviste est

celui qui développe le plus en lui cette cause de ruine matérielle et

morale: «_De tous les gouvernements despotiques, il n’y en a point qui

s’accable plus lui-même que celui où le prince se déclare propriétaire

de tous les fonds de terre et l’héritier de tous ses sujets_; il en

résulte toujours l’abandon de la culture des terres; et _si d’ailleurs

le prince est marchand_, toute espèce d’industrie est ruinée. Dans ces

États on n’améliore rien; on ne bâtit des maisons que pour la vie; on ne

fait point de fossés, on ne plante point d’arbres; on tire tout de la

terre, on ne lui rend rien; tout est en friche, tout est désert...»

(_Esprit_, V, 14.)

Enfin, ailleurs, Montesquieu proteste non seulement, comme tout à

l’heure, contre le collectivisme, mais contre toute espèce de

socialisme. C’est dans le chapitre qui a pour titre une formule

singulièrement instructive par elle seule: «_Qu’il ne faut point régler

par les principes du droit politique les choses qui dépendent des

principes du droit civil._» Ce chapitre est tout un traité de la

propriété individuelle et _pour_ la propriété individuelle. Il fait de

celle-ci une des deux lois essentielles et fondamentales de l’état de

société. «Comme les hommes ont renoncé à leur indépendance naturelle

pour vivre sous des lois politiques, ils ont renoncé à la communauté

naturelle des biens pour vivre sous des lois civiles. Ces premières lois

leur acquièrent la liberté; les secondes la propriété.» Or, il ne faut

pas décider par les lois politiques ce qui doit être décidé par les lois

civiles. «C’est un paralogisme de dire [en ce dernier cas] que le bien

particulier doit céder au bien public. Cela n’a lieu que dans les cas où

il s’agit de l’empire de la cité; cela n’a pas lieu dans les cas où il

est question de la propriété des biens, parce que le bien public est

_toujours_ que chacun conserve invariablement la propriété que lui

donnent les lois civiles. Cicéron soutenait que les lois agraires

étaient funestes, parce que la cité n’était établie que pour que chacun

conservât ses biens. Posons donc pour maxime que, quand il s’agit du

bien public, le bien public n’est _jamais_ que l’on prive un particulier

de son bien ou même qu’on lui en retranche la moindre partie par une loi

ou un règlement politique. Dans ce cas il faut suivre à la rigueur la

loi civile qui est le palladium de la propriété.»

On peut donc dire que Montesquieu a un peu varié dans ses tendances,

sinon dans ses conclusions, sur le sujet de la propriété individuelle.

Il a des inclinations ou plutôt des curiosités socialistes. Il a des

penchants, qui semblent plus forts, pour la propriété individuelle. Il

conclut enfin, ce me semble bien, contre le collectivisme, par horreur

de tout despotisme, et contre le socialisme en général par respect et

amour du droit personnel.

Mais, du reste, le socialisme sentimental, qui n’est qu’une forme de la

charité chrétienne ou tout simplement de l’humanité, ne lui est pas

inconnu. Il faut lire son chapitre sur les _Règlements à faire entre le

maître et les esclaves_ en l’appliquant à nos sociétés modernes; car il

a été assez prouvé, et c’est l’évidence, que le prolétaire moderne est

dans une condition qui, sans être identique, est infiniment analogue à

celle de l’esclave antique. Or voici les traits essentiels de ce

chapitre (_Esprit_, XV, 17): «Le magistrat doit veiller à ce que

l’esclave ait sa nourriture et son vêtement. Cela doit être réglé par la

loi. Les lois doivent avoir attention qu’ils soient soignés dans leurs

maladies et dans leur vieillesse. Claude ordonna que les esclaves qui

auraient été abandonnés par leurs maîtres, étant malades, seraient

libres s’ils échappaient. Cette loi assurait leur liberté; il aurait

fallu assurer leur vie.»

Toutes les lois protectrices du prolétaire, esclave malheureux de

l’industrie mécanique et de la division du travail, esclave de la loi

d’airain, esclave de la civilisation, et qui doit trouver dans la

civilisation même une compensation des maux dont elle est pour lui la

cause, toutes ces lois auraient donc certainement en Montesquieu un

partisan et un défenseur.

Telles sont les idées générales de Montesquieu sur l’individualisme et

le socialisme, idées suggestives, comme toujours, insuffisamment

précises, insuffisamment poussées au degré nécessaire de clarté, de

force probante et de décision.

La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire · 第 22 / 50 题