Ils montèrent à cheval à l'entrée de l'hacienda et se dirigèrent au
galop vers l'endroit où campaient les volontaires commandés par M. de
Clairfontaine. Au centre s'élevait un rancho abandonné, qui avait
été réparé tant bien que mal par les soldats et servait en ce moment
d'habitation au jeune homme.
Le trajet de l'hacienda au rancho fut parcouru en moins de dix minutes;
bien que les deux hommes galopassent côte à côte, ils n'échangèrent pas
une parole pendant tout le temps qu'il dura.
M. de Clairfontaine réfléchissait, Matadiez, lui, regardait
curieusement autour de lui et semblait noter soigneusement dans sa
mémoire tout ce qu'il supposait digne d'intéresser soit lui-même, soit
les personnes qui lui avaient confié cette mission d'argus.
--Nous voici arrivés, dit M. de Clairfontaine en s'arrêtant devant le
rancho et mettant pied à terre en même temps.
Matadiez l'imita.
--Il paraît, ajouta le jeune homme avec un sourire narquois, que si
vous ne voulez rien nous dire des mouvements de votre armée, vous ne
seriez pas fâché de vous renseigner sur la position de la nôtre.
--C'est possible, répondit le Mexicain en riant faux.
--Oh! mon Dieu, regardez, ne vous gênez pas, reprit l'officier
américain en haussant dédaigneusement les épaules; cela nous est bien
égal, allez. Avez-vous fini? ajouta-t-il après un instant.
--Quant à présent, oui, répondit Matadiez.
--Alors, veuillez me suivre; j'attends votre bon plaisir.
--Je suis à vos ordres.
Ils pénétrèrent alors dans le rancho, dont l'officier referma avec soin
la porte derrière lui; il ne se souciait pas sans doute qu'on sût ce
qu'il allait faire avec son étrange compagnon.
Matadiez, en le voyant ainsi fermer la porte, sourit d'un air qui eût
donné beaucoup à réfléchir à M. de Clairfontaine s'il l'avait aperçu;
mais comme en ce moment il tournait le dos au Mexicain, il ne se douta
pas de la joie insolite qu'il avait subitement montrée et n'eut pas à
en chercher les motifs.
Lorsque l'officier se retourna, il vit son compagnon tranquillement
assis sur un équipal, les jambes croisées l'une sur l'autre et occupé
à tordre une cigarette avec ce soin et cette minutieuse attention que
les hommes de race espagnole apportent toujours à cette importante
occupation.
--Çà, dit M. de Clairfontaine, réglons nos comptes sans plus tarder.
--Je ne demande pas mieux, car c'est pour ce seul motif que je suis
venu ici, comme bien vous pensez, répondit le Mexicain en allumant
paisiblement sa cigarette.
Le jeune homme ouvrit un porte-manteau négligemment jeté sur une table
et en sortit un portefeuille en chagrin noir fermé à clef.
--Vous connaissez la maison Beckers Sons and Co de México?
--Certes, c'est une des maisons des plus solides de toute l'Amérique.
--Bon, vous comprenez bien que je ne puis porter en or, sur moi, étant
en campagne, une somme aussi forte que celle que je me suis engagé à
vous payer.
--Cela me semble parfaitement juste.
--En conséquence, vous ne refuserez pas des traites tirées sur MM.
Beckers Sons and Co, et payables à vue?
--Caray! je le crois bien; c'est de l'or que des traites sur ces
messieurs; il est bien entendu que les dites traites sont acceptées par
eux?
--Eh! eh! vous vous entendez aux choses de commerce, dit en riant le
jeune homme.
--Dame! señor, répondit avec bonhomie le Mexicain, les affaires sont
les affaires.
--Vous avez raison; mais rassurez-vous, les traites que je compte vous
remettre sont acceptées.
--Oh! alors, vous pouvez m'en donner pour la somme qu'il vous plaira.
Si forte qu'elle soit, j'accepterai avec reconnaissance.
--Tout beau, mon maître, je vous payerai ce que je vous dois, rien de
plus.
--Cela suffira.
Le jeune homme ouvrit alors le portefeuille, au moyen d'une petite clef
qu'il portait suspendue à son cou par une chaîne d'acier, et il en
retira plusieurs papiers qu'il étala avec complaisance sur la table et
fit miroiter aux yeux du Mexicain; mais celui-ci demeura impassible et
froid.
--Nous disons que je vous dois...?
--Vingt mille piastres.
--C'est cela, voici deux traites de cinq mille piastres et une de dix
mille, ce qui fait juste votre compte.
--Parfaitement.
--Mais vous le savez, donnant donnant.
--Je ne comprends pas.
--C'est cependant limpide! en recevant ces traites que je vais passer à
votre ordre, vous m'en signerez un reçu.
--Ah! oui, excusez-moi, je n'avais pas saisi; mais, ajouta-t-il en
retirant un papier caché dans sa faja, vous voyez que je suis de bonne
foi, j'avais si grande confiance dans votre parole de gentleman, que
j'avais préparé le reçu d'avance, le voilà.
--En effet, dit le jeune homme, en examinant le papier. De plus,
je vois que vous avez prévu que je réglerais avec vous avec des
traites tirées sur la maison Beckers, Sons and Co. Voilà une étrange
coïncidence, convenez-en, ajouta-t-il en fronçant le sourcil.
--Pourquoi donc, caballero? c'est vous-même qui, lorsque j'eus
l'honneur de vous voir à Potosí, m'avez parlé de cette maison, dans
laquelle, m'avez-vous dit, des sommes considérables avaient été
déposées par vous.
--Je ne me le rappelle pas.
--C'est cependant ainsi; comment l'aurais-je deviné?
--Hum, cela n'est pas clair. C'est égal, finissons-en. Voici vos
traites.
--Et voilà votre reçu.
--L'autre papier que je vous ai signé, pourquoi ne me le remettez-vous
pas aussi?
--A quoi bon? répondit-il en serrant précieusement les traites dans son
dolman.
--Parce que je désire l'anéantir.
--Je comprends cela, mais moi, je tiens à le conserver.
--Hein?
--C'est ainsi; je le garde; oh! Rassurez-vous, je ne vous réclamerai
pas une seconde fois cette dette; je suis homme d'honneur à ma manière.
--D'ailleurs, peu m'importe, reprit le jeune homme, avec un sourire
sardonique, je n'ai rien à redouter d'un misérable de votre espèce.
--Pas de gros mots, je vous prie, cela n'avance pas les affaires et
souvent les envenime.
--Grâce à Dieu, nos affaires sont maintenant terminées, veuillez donc
me laisser, je vous prie.
Le Mexicain ne bougea pas.
--M'avez-vous entendu? reprit-il avec un commencement d'impatience.
--Je ne suis pas sourd. Eh bien, je reste.
--Vous restez?
--Oui.
--Vous restez?
--Vous le voyez bien, il me semble. Vos affaires sont terminées, j'en
conviens, avec Matadiez le bandit; vous lui avez généreusement, très
généreusement même soldé le rapt fait par lui à votre profit. Mais
j'ai, moi aussi, des comptes à régler avec vous... et des comptes
terribles!
--Vous? s'écria-t-il avec étonnement. Qui donc êtes-vous?
--Je vois que mon déguisement était bon, puisque j'ai réussi à vous
tromper si complètement C'est un succès dont je suis fier.
D'un mouvement rapide comme la pensée, il enleva la perruque qui
couvrait sa tête, arracha ses faux favoris et passa un mouchoir sur son
visage.
--Regardez-moi, Monsieur de Clairfontaine; me reconnaissez-vous,
maintenant?
--Don Pablo de Zúñiga! s'écria le jeune homme en se reculant avec
épouvante et portant instinctivement la main à la poignée de son sabre.
--Oui, Monsieur, don Pablo de Zúñiga, votre ennemi mortel, répondit
fièrement le ranchero en marchant sur lui un revolver de chaque main;
pas un mot, pas un geste; à votre premier cri vous êtes mort. Si brave
qu'il fût, l'officier américain sentit un frisson de terreur glacer son
sang dans ses veines.
--Voulez-vous donc m'assassiner? murmura-t-il.
--Peut-être! Cela dépendra de ce qui va se passer entre nous. Jetez
votre sabre, Monsieur.
Le jeune homme obéit machinalement.
--C'est bien! reprit-il avec un sourire amer, maintenant, asseyez-vous
et causons.
En parlant ainsi, don Pablo, après avoir jeté le sabre dans un coin, se
remit sur l'équipal qui jusqu'alors, lui avait servi de siège.
--Vous jouez gros jeu, Monsieur; dit l'Américain avec une feinte
assurance; prenez garde! je ne suis peut-être pas aussi seul que vous
le supposez.
--Cela m'est égal, Monsieur; seulement souvenez-vous de ceci: j'ai fait
le sacrifice de ma vie, donc je suis maître de la vôtre.
Il y eut un moment de silence.
Les deux hommes s'examinaient avec une attention étrange. Don Pablo
avait remis sa perruque et rattaché sa barbe postiche.
--Maintenant que vous m'avez reconnu, car vous m'avez bien reconnu,
n'est-ce pas? dit-il, il est bon que vous seul sachiez qui je suis.
L'officier américain sourit dédaigneusement.
--Causons, dit don Pablo, sans paraître se préoccuper de ce sourire.
--De quoi causerons-nous? fit le jeune homme.
--De ce que vous voudrez; par exemple de miss Anna, votre prisonnière,
de la façon dont elle est traitée par vous et de ce que vous comptez
exiger d'elle.
--Par malheur, ce sujet de conversation qui, sans doute, vous
plairait, répondit-il avec ironie, pour des motifs que sans doute vous
apprécierez ne m'agrée pas; donc nous ne causerons point.
--Soit, vous garderez le silence, si cela vous plaît, je causerai alors
et pour vous et pour moi, le mutisme de l'un de nous sera compensé par
la loquacité de l'autre, et, je l'espère, le résultat sera le même.
--Je ne crois pas.
--Moi, j'en suis sûr; vous ne tarderez pas à être de mon avis; veuillez
donc m'écouter.
En ce moment il se fit un grand bruit de clairons et de trompettes au
dehors.
--Qu'est cela? s'écria le jeune officier en se levant précipitamment.
--Moins que rien, Monsieur, selon toute probabilité, les troupes
mexicaines se préparent à attaquer vos retranchements.
--Les troupes mexicaines!
--Je ne les précédais que d'une heure au plus.
--Laissez-moi, Monsieur, me rendre où l'honneur et mon devoir
m'appellent.
--Non Monsieur, vous ne sortirez pas.
--Mais je suis perdu, déshonoré à jamais, si je demeure seulement cinq
minutes de plus ici.
--Qu'est-ce que cela me fait, à moi, Monsieur.
Tout à coup on frappa à coups redoublés à la porte du rancho.
--Entendez-vous? on m'appelle. Passage, Monsieur, passage!
--Non, répondit péremptoirement don Pablo en le saisissant à la gorge
et lui appuyant le canon d'un revolver sur la poitrine.
--Eh bien! soit, tuez-moi, je préfère cela.
--Je vous tuerai probablement, mais cette vengeance ne me suffit pas;
c'est votre déshonneur que je veux, Monsieur, votre déshonneur complet
et public. Écoutez bien ceci: aussi bien il est temps d'en finir. En
ce moment un parlementaire mexicain se présente aux avant-postes de
votre armée, c'est le général Ampudia; il est chargé d'une lettre
confidentielle pour votre commandant en chef. Vous connaissez la
loyauté proverbiale du général Taylor, n'est-ce pas? Eh bien, cette
lettre renferme le billet écrit par vous, signé de votre main, billet
que vous avez remis à Matadiez, et dans lequel vous vous reconnaissez
pour un misérable et pour un infâme.
--Ah! mon Dieu! s'écria le jeune homme avec épouvante, quel démon vous
a soufflé une si odieuse vengeance?
--Celui de la haine; cependant je vous offre un marché: il en est temps
encore; rendons-nous au quartier général; ordonnez que miss Anna soit
remise au général Taylor.
--Après, après? s'écria-t-il haletant de rage et d'impuissance, car il
se sentait vaincu par son implacable ennemi.
--Après; la lettre demeurera cachetée entre les mains du général, qui
ne l'ouvrira que sur la permission verbale que je lui en donnerai
moi-même demain, si pendant la bataille vous ne m'avez pas tué; je veux
bien vous offrir cette chance d'un combat loyal et d'une vengeance
honorable. Moi vivant, vous mort, miss Anna sera remise à son père.
Acceptez-vous?
--J'accepte, démon, puisque je suis entre vos mains.
--Votre parole alors?
--Sur Dieu et mon honneur, je vous la donne.
--C'est bien; reprenez votre sabre et partons, le temps presse. Je mets
bas ce déguisement, qui désormais me devient inutile. C'est don Pablo
de Zúñiga que vous devez présenter au général.
--C'est l'homme que je hais le plus au monde! s'écria-t-il avec rage.
Ah! la vengeance! la vengeance!
--Bientôt nous nous trouverons face à face; Dieu jugera entre nous!
Ils s'élancèrent hors du rancho, montèrent à cheval et se dirigèrent à
toute bride vers le quartier général.
Tout était en rumeur dans le camp américain.