XIV

La Poursuite.

Matadiez avait dit la vérité à M. de Clairfontaine, les cavaliers qui

harcelaient l'arrière garde du détachement américain étaient réellement

les rancheros de la cuadrilla de don Pablo de Zúñiga.

Voici ce qui s'était passé:

Après avoir fait subir au bandit l'interrogatoire dont nous avons rendu

compte dans un précédent chapitre, interrogatoire qui s'était terminé

pour Matadiez d'une manière beaucoup plus agréable qu'il n'avait osé

s'en flatter, don Pablo, succombant enfin à la fatigue qui l'accablait,

après s'être assuré que les sentinelles faisaient bonne garde, s'était

roulé dans son zarapé, avait fermé les yeux et était enfin parvenu à

s'endormir.

Le jeune homme dormit ainsi d'un sommeil fiévreux et agité, mille fois

plus fatigant que la veille, pendant deux ou trois heures environ;

cependant vers le matin, son esprit plus calme et ses nerfs détendus

commençaient à lui permettre de jouir enfin d'un repos qui lui était si

nécessaire, lorsqu'il fut brusquement réveillé par l'officier qui sous

ses ordres commandait le détachement.

Cet officier était un jeune homme riche, dévoué corps et âme à don

Pablo, avec lequel il avait été élevé et qui s'était décidé à faire

cette campagne en qualité de volontaire, d'abord pour ne pas se séparer

de son ami, et, de plus, parce qu'il avait senti son patriotisme

s'exalter en voyant l'étranger envahir les frontières de son pays;

il se nommait don Diego de Jalas, et il était Indien de pure race,

descendant d'une ancienne famille de rancheros établie depuis de

longues années sur la frontière comanche, à l'extrême limite des

possessions mexicaines.

Don Pablo, réveillé en sursaut, fut debout en un instant.

--Que se passe-t-il donc de nouveau? demanda-t-il à son ami d'un ton

assez maussade; ne pouvais-tu pas me laisser dormir une heure encore?

Que le bon Dieu te bénisse de m'avoir réveillé ainsi!

--Merci, répondit en riant don Diego, tu n'as pas le sommeil caressant

ce matin; mais ne m'en veux pas, ami, de ce que j'en fais, j'ai attendu

autant que cela m'a été possible, et ce n'a été que lorsqu'il l'a fallu

absolument que je me suis enfin décidé à troubler ton sommeil.

--Je ne t'en veux pas, mon cher don Diego, reprit-il en étouffant un

bâillement, mais je dormais si bien, et puis tu le sais, ajouta-t-il

avec tristesse, quand on dort, on oublie.

--C'est vrai, pauvre ami.

--Enfin, voilà qui est fait, maintenant je suis tout à toi, parle. Je

t'écoute, la chose doit être grave.

--Je l'ignore encore; nos sentinelles ont aperçu un fort détachement de

cavalerie qui s'avançait en bon ordre de notre côté.

--Ah! ceci est grave, en effet; et ce détachement, qu'est-il devenu?

--Il a fait halte à deux portées de fusil de nos avant-postes à peu

près; il semble de son côté se méfier autant de nous que nous nous

méfions de lui.

--Il fallait l'envoyer reconnaître par des batteurs d'estrade.

--Je n'y ai pas manqué; mais comme ils ne tarderont pas, selon toute

probabilité, à rentrer, et que leur rapport peut être grave, je me suis

décidé à t'éveiller afin que tu les interroges toi-même.

--Tu as bien fait, et je te remercie, d'autant plus que nous approchons

de l'ennemi, et que nous ne savons point qui nous pouvons avoir pour

voisins ainsi dans les ténèbres. Et M. Prescott est-il plus calme?

--Oui; il a beaucoup pleuré, ce qui l'a soulagé, en empêchant la

douleur de l'abattre complètement. Maintenant, il dort sous un jacal

que je lui ai fait préparer par quelques-uns de nos cavaliers.

--Fort bien; laissons-le dormir, c'est autant de gagné pour lui sur la

souffrance; Pauvre père! Ah! pourquoi n'ai-je point réussi à sauver sa

fille!

--La fatalité ne l'a point voulu; mais pourquoi désespérer?

--Hélas! perdue ainsi seule dans le désert, au milieu des ténèbres, que

sera devenue la malheureuse enfant?

--C'est horrible! Si jeune, si belle! Courage mon ami.

--Eh! ce n'est point le courage qui me manque; j'ai l'habitude de

la souffrance; mais mon cœur se brise en voyant la douleur de ce

vieillard, douleur d'autant plus grande qu'elle est concentrée et qu'il

ne la laisse pas s'épancher au dehors. Ces Anglais sont des natures de

bronze que rien ne saurait dompter et qui ne tombent que foudroyés.

Leur orgueil intraitable n'accepte ni les consolations ni les moindres

marques d'intérêt. Maintenant que le coup lui a été porté, et Dieu sait

s'il a été rude, tu verras en s'éveillant M. Prescott aussi froid et

aussi calme en apparence que si rien ne s'était passé; et pourtant il

aura la mort dans le cœur.

--Que faire alors?

--Rien quant à présent, mon ami, sinon se conformer à son humeur, et

attendre que Dieu nous révèle ce qu'est devenue sa malheureuse fille.

Tout en causant ainsi entre eux, les deux jeunes gens s'étaient avancés

jusqu'à la limite du camp; le jour commençait à se lever, les ténèbres

étaient moins épaisses, et leurs regards pouvaient plonger assez loin

dans la campagne.

--Je crois que voici nos batteurs d'estrade, dit don Diego en indiquant

du doigt à son ami une petite troupe de cavaliers qui accouraient vers

eux au grand trot.

--Ce sont eux évidemment, répondit don Pablo; mais ils me paraissent

venir bien tranquillement.

--En effet, ils n'ont nullement l'air d'hommes qui rentrent d'une

reconnaissance sérieuse; ils ont la lance au crochet, ne gardent point

leurs rangs et marchent comme s'ils étaient, non pas en rase campagne,

mais dans une ville.

--Ce qui me semble plus extraordinaire encore, c'est que leur nombre

est au moins doublé; j'avais expédié une dizaine d'hommes, et ceux-ci

sont plus de vingt-cinq. Que signifie cela?

--Nous ne tarderons pas à être renseignés à ce sujet; dans un quart

d'heure ils seront ici; mais il est toujours bon d'être prudent et de

se tenir sur ses gardes, fais sonner le boute-selle et prendre les

armes; quoi qu'il arrive, cela vaudra mieux.

Don Diego laissa son chef continuer à examiner les arrivants, et il se

hâta de faire exécuter l'ordre qu'il avait reçu.

Cinq minutes plus tard, les rancheros étaient en selle et rangés en bon

ordre derrière leur commandant, auquel on avait amené son cheval, et

ils se tenaient prêts à tout événement.

Cependant les cavaliers approchaient rapidement. Bientôt ils arrivèrent

à portée de voix. Sur un signe de don Pablo, don Diego s'avança

quelques pas au-devant d'eux, leur intima l'ordre de s'arrêter et

échangea avec eux les mots d'ordre et de ralliement. Mais à la

première réponse qui lui fut faite, tous les doutes furent levés;

ces cavaliers étaient bien les batteurs d'estrade expédiés en

reconnaissance; mais la troupe qui avait été signalée, non seulement

était mexicaine, mais encore se composait du reste de la cuadrilla

de don Pablo de Zúñiga, que celui-ci avait laissée au camp lorsqu'il

s'était résolu à escorter M. Prescott et sa fille, bien qu'en se tenant

assez loin derrière l'irascible Anglais pour que celui-ci ne soupçonnât

pas cette protection occulte, qu'il avait si péremptoirement refusée

lorsqu'elle lui avait été offerte par don Pablo à Potosí.

Mais si le jeune homme était satisfait de voir toute sa cuadrilla,

forte de plus de deux cents cavaliers, réunie sous ses ordres et mise

ainsi à sa disposition au moment où il le désirait le plus, il ignorait

encore comment ses soldats se trouvaient ainsi auprès de lui et par

quel hasard ils lui arrivaient à l'improviste.

Aussi avait-il grande impatience d'obtenir des renseignements positifs

à cet égard; sa curiosité ne fut pas mise à une longue épreuve, car

cinq minutes plus tard, les batteurs d'estrade et les compagnons qu'ils

avaient rencontrés en chemin entrèrent dans le camp.

Les nouvelles qu'ils apportaient avaient une grave importance. En

voici le résumé en quelques mots:

Les forces mexicaines concentrées à Potosí par le président de la

République avaient quitté cette ville et marchaient à la rencontre de

l'armée américaine, commandée par le général Taylor.

Les Mexicains paraissaient remplis d'enthousiasme; ils étaient

convaincus que les Américains, malgré le gain de trois batailles

successives, ne tiendraient pas devant eux, et qu'ils parviendraient

facilement, à la première rencontre, à les rejeter en désordre de

l'autre côté de la frontière.

Santa-Anna avait été averti par des transfuges que, dans le but de

renforcer le corps expéditionnaire du général Scott, cinq mille hommes

de la division de volontaires du général Patterson avaient été enlevés

à l'armée du général Taylor, dont les forces se trouvaient ainsi dans

des conditions d'infériorité écrasantes en face de l'armée mexicaine,

qui se montait à plus de vingt-cinq mille hommes.

Le président de la République, voulant profiter de cet avantage que lui

donnait si bénévolement l'ennemi, avait quitté en toute hâte San Luis

de Potosí et s'avançait à marche forcée à la rencontre des Américains.

Tout en se réservant le commandement en chef de l'armée, le président

Santa-Anna avait confié la direction de l'avant-garde au général

Ampudia, un des meilleurs officiers de l'armée mexicaine.

Le général Ampudia s'était fait précéder dans sa marche par les

rancheros de don Pablo de Zúñiga, dont il avait été à même, dans

plusieurs occasions, d'apprécier les qualités comme éclaireurs.

Les cavaliers aperçus par les sentinelles de don Pablo et reconnus par

les batteurs d'estrade n'étaient donc que des éclaireurs.

En effet une demi-heure s'était à peine écoulée lorsqu'ils parurent;

don Pablo reprit immédiatement le commandement de sa cuadrilla et

expédia son lieutenant don Diego de Jalas au général Ampudia, qui

marchait à une courte distance en arrière avec le gros de l'avant-garde

pour l'avertir de sa jonction avec le reste de sa cuadrilla.

La marche, un moment interrompue lors de la rencontre des deux parties

de la cuadrilla, recommença presque aussitôt, et les rancheros se

dirigèrent au grand trot sur el Miaz, qu'ils étaient loin de supposer

occupé par les Américains.

Vers neuf heures du matin, la cuadrilla se trouva en vue du pueblo.

Par excès de prudence, bien qu'il se crût en pays ami, à deux portées

de fusil environ du village, don Pablo arrêta sa troupe et détacha une

trentaine d'hommes en avant, sous les ordres de don Diego, de retour

auprès de lui depuis quelque temps déjà; les éclaireurs mexicains

furent, à leur grande surprise, reçus à coups de carabine par les

sentinelles américaines postées à l'entrée du village, et furent

ramenés; don Pablo les fit soutenir par une cinquantaine de cavaliers;

cependant, comme il ignorait à quels ennemis il avait affaire, s'ils

étaient nombreux et en position de résister avantageusement, il ne

voulut pas s'engager à la légère, et se contenta d'escarmoucher, pour

tenir l'ennemi en haleine jusqu'à ce qu'il eût reçu l'ordre du général

Ampudia. Cette mollesse dans l'attaque, si impérieusement commandée

par la prudence, donna le temps aux Américains d'évacuer le Miaz sans

coup-férir, et lorsque l'ordre arriva enfin d'enlever le village, il

était trop tard pour arrêter l'ennemi, qui, déjà, s'était mis en pleine

retraite.

Les rancheros traversèrent le pueblo au galop et se lancèrent à la

poursuite des Américains, mais ceux-ci avaient une grande avance sur

eux, avance qui s'augmentait encore à chaque instant, leurs chevaux

étant reposés tandis que ceux des rancheros avaient déjà fourni

une longue traite et commençaient à être fatigués. D'ailleurs les

Mexicains, satisfaits d'avoir chassé l'ennemi du village et de le voir

se retirer devant eux, se contentaient d'échanger de loin quelques

coups de fusil sans essayer d'en venir à l'arme blanche en chargeant à

fond de train.

La cuadrilla avait dépassé d'une lieue ou deux déjà le village,

lorsqu'un cavalier, sortant tout à coup des fourrés qui bordaient la

route, vint se jeter à l'improviste au milieu d'elle en agitant une

faja blanche et en criant merci.

Ce cavalier, immédiatement entouré, fut aussitôt, sur sa réclamation,

conduit à don Pablo, qui, à sa grande surprise, reconnut Matadiez,

auquel, quelques heures auparavant, il avait si généreusement rendu la

liberté.

--Eh quoi! s'écria-t-il, tu es ici, drôle?

--Oui, répondit le Mexicain, et depuis une heure au moins je vous

attends, caché sous le couvert.

--Est-ce une nouvelle trahison? fit le jeune homme en fronçant le

sourcil.

Le bandit haussa dédaigneusement les épaules.

--Voilà comme juge le monde, dit-il. Au lieu de perdre votre temps,

comme vous l'avez fait, et de le perdre encore en ce moment à

m'adresser d'inutiles insultes, vous feriez bien mieux de donner des

ailes à vos chevaux et d'atteindre les misérables qui vous enlèvent la

señorita.

--Que veux-tu dire? Explique-toi en deux mots, et, sur ta vie, prends

garde à tes paroles.

--Ma fille, ma pauvre enfant, où est-elle? s'écria M. Prescott, qui se

tenait au côté de don Pablo.

--Là! répondit le Mexicain en étendant les bras dans la direction des

Américains, dont les derniers cavaliers disparaissaient derrière un

pli de terrain; je vous le répète, hâtez-vous si vous ne voulez point

qu'elle soit à jamais perdue pour vous.

Alors il raconta ce qui s'était passé et comment miss Anna avait été

faite prisonnière par M. de Clairfontaine.

Don Pablo et M. Prescott écoutèrent le récit du Mexicain avec une

angoisse extrême; ils comprirent toute la portée de l'audacieuse

expédition en avant, tentée par M. de Clairfontaine, dans le seul but

de s'emparer de la jeune fille; ils frémirent de douleur de savoir la

malheureuse enfant au pouvoir d'un pareil homme.

--Que faire? s'écria M. Prescott avec désespoir.

--La sauver à tout prix dit énergiquement le jeune homme.

--Comment atteindre ces ravisseurs? reprit le pauvre père; ils ont sur

nous une avance que nous ne parviendrons jamais à faire disparaître,

montés sur des chevaux fatigués comme les nôtres.

--Bah! fit gaiement Matadiez, ce n'est pas pour rien que depuis dix

ans j'écume toutes les routes de la république; si vous voulez, je me

charge, moi, non seulement de vous faire atteindre ces hérétiques mais

encore de les dépasser si cela est nécessaire.

--Oh! si tu fais cela, s'écria don Pablo avec explosion.

--Pas de promesses, caballero; j'ai juré de sauver miss Anna, il ne

dépendra pas de moi que cela ne se réalise; plus tard, si vous jugez

que je mérite une récompense, eh bien! vous me la donnerez, je ne m'y

oppose pas; en ce moment, nous avons autre chose à faire.

--Parle.

--Ces gringos se dirigent tout droit sur San Nicolas, qui est le seul

pueblo où ils peuvent espérer trouver les approvisionnements dont ils

ont besoin pour eux et leurs chevaux; voulez-vous arriver avant eux à

San Nicolas?

--Tu le demandes?

--C'est bien; laissez-moi vous servir de guide.

--Marche, nous te suivons.

--A quelque pas d'ici, sur la droite, nous rencontrerons un sentier

étroit qui coupe à travers terres; ce sentier, presque inconnu même des

habitants du pays, nous fera gagner cinq lieues sur les neuf qui nous

séparent de San Nicolas: voulez-vous le prendre?

--Sers-nous de guide, ainsi que tu nous l'as promis.

--C'est bien, venez. Ah! à propos, don Pablo, prenez ceci, que miss

Anna m'a remis pour vous.

Et retirant le collier de la jeune fille de son dolman, il le présenta

à don Pablo, mais M. Prescott s'empara du collier et le porta à ses

lèvres.

--Laissez-le moi, dit-il avec prière. Le jeune homme étouffa un soupir.

--Partons, dit-il à Matadiez.

On se remit en marche.

Ainsi que l'avait annoncé le Mexicain, on ne tarda pas à découvrir le

chemin qu'il avait indiqué; c'était en effet un sentier étroit et qui

paraissait presque infranchissable, mais sur un mot de leur chef, les

rancheros s'y engagèrent sans hésiter. Qu'importait à ces centaures

que le chemin fût bon ou mauvais, il leur suffisait que leurs chevaux

pussent y tenir pied pour qu'ils fussent certains de le franchir sans

encombre.

Ce fut du reste ce qui arriva: le sentier s'élargit peu à peu,

devint meilleur, et en résumé, au bout d'une demi-heure à peine, ils

galopaient comme s'ils se fussent trouvés sur la meilleure route de la

république. D'après l'avis de Matadiez, et sur l'assurance qu'il donna

à don Pablo que rien ne pressait et qu'on arriverait à San Nicolas bien

avant les Américains, la cuadrilla fit une halte d'une heure, pendant

laquelle les chevaux mangèrent leur provende de maïs et d'alfalfa. Ce

repos, si court qu'il eût été, rendit cependant à ces nobles animaux

toute leur ardeur.

Un peu avant midi, la cuadrilla arriva en vue de San Nicolas, misérable

village situé sur le versant d'une colline et habité par de pauvres

peones rongés de fièvre et dévorés par la plus affreuse misère.

Tout paraissait calme dans le village; la plus complète solitude

régnait aux environs.

On fit halte.

Don Pablo expédia deux cavaliers en avant.

Ces cavaliers revinrent au bout de quelques minutes.

Les Américains n'avaient pas encore paru; on n'en avait pas de

nouvelles; ils avaient traversé la veille au soir le pueblo sans s'y

arrêter; depuis on ne les avait pas revus.

Matadiez avait strictement tenu sa promesse; non seulement on avait

atteint l'ennemi, mais encore on l'avait tourné. Il n'y avait donc

plus qu'à l'attendre, et en l'attendant, prendre ses mesures, de

manière à l'envelopper si bien qu'il lui fût impossible d'échapper,

soin dont s'occupa don Pablo avec une ardeur fiévreuse et sans perdre

un instant.

A peine les rancheros avaient-ils terminé leurs préparatifs, que les

trompettes américaines résonnèrent avec force à l'entrée du village et

l'ennemi parut.

Il arrivait au grand trot, marchant en bon ordre et gardant bien ses

approches.

Don Pablo le laissa s'engager dans le pueblo, puis tout à coup, les

trompettes mexicaines sonnèrent la charge, et les Américains furent

assaillis à la fois en tête et en queue, par les rancheros qui se

ruèrent sur eux avec de grands cris.

La mêlée fut terrible; les Américains surpris par l'attaque furieuse et

imprévue des rancheros, eurent un moment de désordre et de panique; les

rangs se mêlèrent, se rompirent, quelques-uns tournèrent bride, mais

bientôt reconnaissant que la retraite était coupée, ils se résolurent à

faire leur devoir en braves gens et se groupèrent autour de leur chef,

qui, lui, n'avait pas reculé d'un pouce.

La pensée d'une trahison s'était immédiatement présentée à l'esprit de

M. de Clairfontaine et il avait exploré d'un regard perçant les rangs

des rancheros pressés autour de lui afin de découvrir Matadiez.

Mais le digne Mexicain était trop adroit et partant trop rusé, pour

se compromettre ainsi auprès d'un homme auquel il espérait soutirer

une grosse somme d'argent; dès que son devoir de guide avait été

accompli, il avait fait comprendre à don Pablo que le cas échéant où

le coup de main qu'il tentait ne réussirait pas, mieux valait que sa

présence parmi les rancheros fût ignorée des Américains, ce qui plus

tard lui laisserait la liberté de s'introduire dans leur camp; puis il

avait tourné bride et s'était abrité dans un épais fourré, demeurant

tranquillement spectateur invisible de l'escarmouche. Aussi M. de

Clairfontaine le chercha-t-il vainement, ses soupçons s'évanouirent, et

il ne songea plus qu'à sortir à son honneur de la fausse position dans

laquelle il était placé.

Cependant le combat devenait sérieux. Resserrés dans un espace fort

étroit, les Américains ne réussissaient qu'avec peine à faire exécuter

à leurs chevaux les manœuvres nécessaires pour se dégager un peu,

les longues lances des rancheros les atteignaient de tous côtés, les

reatas et les lassos s'abattaient sur eux comme la foudre, enlevant le

cavalier de selle, l'étranglant et le mutilant horriblement.

La situation devenait vraiment critique, deux charges désespérées

exécutées en personne par M. de Clairfontaine, avaient été repoussées

par don Pablo, que sans cesse il rencontrait devant lui.

Les deux ennemis s'acharnaient avec rage l'un contre l'autre, sachant

bien que d'eux seuls dépendait le succès du combat.

M. Prescott, continuellement aux côtés du ranchero, faisait le coup de

pistolet avec cette colère froide qui distingue sa nation; chacun de

ses coups abattait un homme.

Les rangs des Américains s'éclaircissaient de plus en plus, les

cadavres s'entassaient dans cet espace déjà si étroit où avait lieu

cette lutte terrible. Miss Anna voyait à quelques pas d'elle seulement

son père et son cousin, et oubliant le soin de sa sûreté, bravant la

mort à chaque seconde, elle s'élançait vers eux en les appelant à

grands cris; mais à chacune de ces tentatives, M. de Clairfontaine

faisait bondir son cheval et la repoussait en arrière.

Enfin les choses en arrivèrent à ce point où la défaite complète

des Américains devint évidente; il fallait en finir à tout prix. M.

de Clairfontaine le sentit: rassemblant autour de lui les quelques

cavaliers déterminés qui lui restaient encore, il saisit par la bride

le cheval de miss Anna et essaya de l'entraîner. Mais la jeune fille

qui sentait qu'elle allait être libre, résista avec l'énergie du

désespoir et essaya de se jeter à bas de son cheval en appelant Anita

à son secours afin de joindre ses efforts aux siens. La jeune Indienne

obéit et se cramponna résolument aux vêtements de sa jeune maîtresse.

Il y eut entre M. de Clairfontaine et les deux femmes une lutte

désespérée de quelques instants.

Don Pablo, M. Prescott et plusieurs rancheros entendant les cris de

douleur de miss Anna accoururent en toute hâte, sabrant et renversant

tout ce qui s'opposait à leur passage.

M. de Clairfontaine se sentit perdu, par un effort inouï il enleva la

jeune fille et la jeta en travers sur le cou de son cheval, en même

temps, sortant un pistolet de ses fontes, il fracassa le crâne de la

malheureuse Indienne, qui roula sur le sol en lâchant les vêtements

de sa maîtresse que jusque-là elle avait tenus serrés dans ses mains

crispées.

--Morte ou vive nul ne me l'enlèvera, hurla M. de Clairfontaine avec un

rugissement de tigre.

Et enlevant son cheval, il lui fit faire un bond énorme en avant et

passa comme un ouragan au milieu des rancheros dont plusieurs furent

renversés par ce choc irrésistible.

En vain don Pablo, M. Prescott et leurs cavaliers se ruèrent à la

poursuite de M. de Clairfontaine, les Américains se jetèrent entre,

eux, et en se faisant tuer avec cette sombre énergie du désespoir qui

tient du fanatisme et fait les dévouements, ils donnèrent à leur chef

le temps de se mettre hors d'atteinte.

Plus des deux tiers du détachement américain avaient succombé pendant

cette sanglante escarmouche, qui cependant n'avait duré qu'une

demi-heure à peine; les quelques cavaliers qui avaient échappé à la

mort fuyaient épouvantés dans toutes les directions.

Don Pablo avait vaincu, mais, hélas! cette victoire était stérile pour

lui, puisque celle pour laquelle il avait si bravement combattu lui

échappait. XV

Fin contre fin.

Ainsi que nous l'avons dit, le président Santa-Anna, trompé par les

rapports de transfuges infidèles, et négligeant les avis des personnes

bien informées et surtout prudentes de son entourage, s'était, pour le

malheur de son pays, arrêté au plan de campagne le plus absurde que

jamais eût conçu un général américain, et cependant la plupart des

généraux des anciennes colonies espagnoles semblent à plaisir lutter

entre eux d'ignorance en fait de tactique militaire. En effet, au

lieu d'essayer de couvrir la Veracruz, qu'il savait très sérieusement

menacée par le gros des forces américaines, et dont la prise devait

inévitablement amener des malheurs irréparables, et peut-être

compromettre le succès de la guerre en mettant du premier coup l'ennemi

au centre du pays et lui permettant de s'y établir solidement, il

quitta Potosí avec toutes ses troupes, s'élevant à plus de vingt mille

hommes, tourna le dos à la Veracruz et se dirigea vers la Sierra Madre,

se lançant à corps perdu à la poursuite du général Taylor, dont il

espérait triompher facilement; sa petite armée ayant été réduite à un

très faible effectif, et ce général, peu désireux d'engager une action

contre des troupes décuples des siennes, manœuvrant prudemment pour se

maintenir dans ses positions sans se laisser entamer.

On ne pourrait croire à une pareille incurie de la part d'un général

qui passait alors pour le meilleur manœuvrier de l'armée mexicaine, si

les documents historiques n'étaient pas là pour prouver la conception

et l'exécution de ce plan insensé.

D'ailleurs, pendant toute cette campagne si glorieuse pour les

Américains, les Mexicains semblèrent pris de vertige et firent

fautes sur fautes. La fatalité était sur eux, ils étaient condamnés

et devaient succomber, et cependant leur cause était juste, ils

combattaient pour l'intégrité de leur territoire. Ce fut l'échec

éprouvé par le détachement de M. de Clairfontaine qui avertit le

général Taylor du mouvement offensif de l'armée mexicaine contre lui et

lui révéla le plan du président Santa-Anna.

Lorsque les fuyards rejoignirent l'armée américaine et vinrent en

aveugles se jeter dans ses grand-gardes, celle-ci était campée à Agua

Nueva, position mauvaise qui pouvait être facilement tournée.

Le général Taylor, reconnaissant la difficulté de la situation, et

ne voulant pas y risquer un engagement dont toutes les chances lui

seraient contraires, évacua Agua Nueva, après l'avoir incendié, afin

d'empêcher les Mexicains de s'y fortifier, et il se retira en bon ordre

dans la plaine voisine et s'établit solidement à une lieue environ de

l'hacienda de Buena Vista.

Cette fois, la position était choisie avec le tact et le coup d'œil

infaillible d'un soldat expérimenté.

L'hacienda de Buena Vista est bâtie presqu'au centre d'une large

vallée, comprise entre deux chaînons parallèles de la Sierra Madre;

à un mille environ de l'hacienda, les montagnes forment, en se

rapprochant, la passe étroite d'Angostura. Cette vallée, d'un accès

très difficile, et qui n'a pas plus de deux milles de longueur, est, de

plus, coupée dans tous les sens par des ravines profondes.

La position était formidable. Comme la retraite était impossible,

l'armée américaine était ainsi placée par son chef dans l'obligation de

vaincre ou de mourir.

Les forces du général Taylor considérablement diminuées, ainsi que nous

l'avons dit, pour augmenter l'armée du général Scott, ne se composaient

plus, en troupes régulières, que de quatre cents hommes d'infanterie,

deux cents dragons et quatre batteries d'artillerie, auxquels étaient

venus se joindre des volontaires mal exercés encore, mais pleins

d'ardeur, dont nous avons vu précédemment quelques-uns aux prises avec

les rancheros. Ces différents corps formaient un effectif de quatre

mille trois cent cinquante hommes au plus.

C'était avec des forces aussi inférieures que le général Taylor avait

résolu d'en venir aux mains avec les vingt mille hommes du président

Santa-Anna, si celui-ci essayait de s'emparer des formidables positions

dans lesquelles il s'était si bravement retranché.

Le vingt-deux février,--date qui sera à jamais célèbre dans les fastes

de l'histoire des États-Unis,--vers sept heures du matin, un cavalier

mexicain, monté sur un fort cheval rouan, se présenta aux avant-postes

américains et demanda à être conduit à M. de Clairfontaine, commandant

des volontaires. Ce cavalier montra un sauf-conduit signé par M. de

Clairfontaine.

Le sauf-conduit fut minutieusement examiné, et comme, en somme, il

fut reconnu bon, on conduisit le cavalier sous bonne escorte, non pas

à la tente de M. de Clairfontaine, mais à l'hacienda de Buena Vista,

qui servait de quartier général, et dans laquelle, en ce moment,

étaient réunis tous les officiers supérieurs de l'armée américaine;

ils tenaient conseil, sous la présidence du général Taylor, afin de

convenir des dernières mesures de défense à prendre au cas probable

où ils seraient attaqués par les forces mexicaines, qu'ils savaient

s'avancer rapidement à leur rencontre.

Ce cavalier était Matadiez, l'ancienne connaissance, du lecteur;

le digne Mexicain, peu confiant dans les résultats des manœuvres

stratégiques du président Santa-Anna, et, grâce à son astucieuse

nature flairant une débâcle affreuse, avait jugé prudent d'utiliser le

sauf-conduit que M. de Clairfontaine lui avait signé et de se présenter

au plus tôt à lui, afin d'encaisser les sommes qui lui étaient si

légitimement dues.

Cependant, comme Matadiez était honnête à sa manière, et qu'il avait

fait le serment solennel de sauver miss Anna, il avait résolu de

profiter de sa présence au camp américain, pour prendre certains

renseignements indispensables sur la jeune fille. Aussi fut-il assez

peu satisfait des mesures de précaution que les soldats jugèrent

prudent d'employer à son égard. La surveillance attentive dont il

était l'objet le contrariait fort. Cette méfiance qu'il inspirait lui

semblait blessante pour son honneur de caballero. Il ne consentit donc

que d'un air maussade, et parce qu'il craignait d'y être contraint par

la force, à se rendre au quartier général.

Arrivé à la porte de l'hacienda, on lui fit mettre pied à terre.

--Et mon cheval? demanda-t-il.

--On en prendra soin, répondit un soldat d'une voix goguenarde.

Il ne dit rien, hocha la tête et entra dans l'hacienda, toujours

entouré de son escorte.

--Attendez ici, lui dit un Américain en lui désignant une espèce

d'escabeau et l'invitant à s'asseoir.

--Je suis venu pour parler à M. de Clairfontaine; voulez-vous, oui ou

non, me conduire auprès de lui? reprit-il d'un ton bourru.

--Il est ici, mais il ne peut vous recevoir en ce moment.

--Patience donc, murmura le Mexicain avec résignation. Il tordit

une cigarette, l'alluma, et comme son parti était pris, il parut ne

plus conserver la moindre inquiétude sur ce que sa position avait de

dangereux pour lui.

Une demi-heure s'écoula; Matadiez continuait à fumer, impassible comme

un dieu indien.

--Venez, lui dit un soldat.

Il se leva, jeta sa cigarette et suivit son guide; celui-ci ouvrit une

porte et s'effaça pour le laisser passer devant lui.

Matadiez entra, il jeta un regard autour de lui et reconnut qu'il se

trouvait dans une salle assez vaste dont le centre était occupé par une

table recouverte d'un drap vert, sur laquelle du papier, des plumes,

des plans et des cartes étaient jetés pêle-mêle dans un désordre

apparent. Huit ou dix officiers assis autour de cette table discutaient

entre eux tout en consultant les plans.

A l'entrée du Mexicain:

--Est-ce là l'homme, demanda un officier âgé d'une cinquantaine

d'années, aux traits fins et à la physionomie ouverte et bienveillante,

qui paraissait avoir un grade supérieur.

--Oui, général, répondit le soldat qui avait servi d'introducteur à

Matadiez.

--C'est bien, retirez-vous, répondit le général Taylor, car cet

officier était en effet le commandant de l'armée américaine.

Le soldat sortit en refermant la porte derrière lui.

Le Mexicain avait respectueusement retiré son sombrero et attendait

immobile qu'il plût au général de lui adresser la parole.

L'œil perçant du Mexicain avait distingué M. de Clairfontaine parmi

les officiers assis autour de la table, et son visage, un peu sombre

jusqu'à ce moment, s'était aussitôt rasséréné.

Le général, après avoir attentivement examiné pendant deux ou trois

minutes le visage renfrogné du bandit, hocha la tête d'un air de

mécontentement et lui adressa enfin la parole.

--Qui êtes-vous? lui demanda-t-il en assez bon castillan, mais avec un

accent anglais très prononcé.

--Mexicain, répondit-il laconiquement.

--Appartenez-vous à l'armée, à quelque titre que ce soit?

Matadiez hésita une seconde ou deux.

--Tout Mexicain est soldat quand l'étranger foule le territoire de la

République, dit-il enfin évasivement.

Le général Taylor fronça le sourcil.

--Que savez-vous des mouvements de votre armée? reprit-il.

--Je ne suis pas un espion, mais un caballero, répondit-il avec

hauteur, je n'ai aucun renseignement à vous donner.

--Drôle! s'écria un officier avec un geste de menace.

--Arrêtez! dit vivement le général, cet homme a raison; il est fidèle à

sa cause comme nous le sommes à la nôtre; et il reprit en s'adressant

au Mexicain: Comment vous êtes-vous présenté aux avant-postes de mon

armée?

--J'étais porteur d'un sauf-conduit signé par M. de Clairfontaine, l'un

de vos officiers supérieurs; demandez-lui si je dis vrai.

--En effet, cet homme est porteur d'un sauf-conduit signé par moi;

nous avons une affaire particulière à régler ensemble, fit M. de

Clairfontaine. Vous savez, général, que j'ai à plusieurs reprises

habité le Mexique.

--Je ne veux ni ne dois m'immiscer dans vos affaires, Monsieur,

répondit poliment le général, il suffit que vous répondiez de cet

homme pendant le temps qu'il demeurera dans le camp.

--J'en réponds, général, d'autant plus que je ne le perdrai pas de vue

un instant; maintenant, puisque le conseil est terminé, je vous prie de

me permettre de me retirer.

--Allez, Monsieur, vous êtes libre, répondit le général. Il se tourna

vers le Mexicain et lui tendit sa bourse: Tenez, mon ami, lui dit-il,

vous boirez à ma santé.

Matadiez, au lieu de prendre la bourse, la repoussa par un geste

dédaigneux.

--Je n'accepte pas d'argent que je n'ai pas gagné, général, dit-il d'un

ton bourru; quant à boire à la santé d'un ennemi de mon pays, jamais je

ne le ferai!

--Orgueilleux comme un Castillan, murmura le général; il y aurait

pourtant quelque chose à faire de cette race rude et énergique, si on

voulait. Et après avoir congédié le Mexicain d'un geste bienveillant,

il baissa sa tête pensive sur sa poitrine.

Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine · 第 24 / 29 题