La Poursuite.
Matadiez avait dit la vérité à M. de Clairfontaine, les cavaliers qui
harcelaient l'arrière garde du détachement américain étaient réellement
les rancheros de la cuadrilla de don Pablo de Zúñiga.
Voici ce qui s'était passé:
Après avoir fait subir au bandit l'interrogatoire dont nous avons rendu
compte dans un précédent chapitre, interrogatoire qui s'était terminé
pour Matadiez d'une manière beaucoup plus agréable qu'il n'avait osé
s'en flatter, don Pablo, succombant enfin à la fatigue qui l'accablait,
après s'être assuré que les sentinelles faisaient bonne garde, s'était
roulé dans son zarapé, avait fermé les yeux et était enfin parvenu à
s'endormir.
Le jeune homme dormit ainsi d'un sommeil fiévreux et agité, mille fois
plus fatigant que la veille, pendant deux ou trois heures environ;
cependant vers le matin, son esprit plus calme et ses nerfs détendus
commençaient à lui permettre de jouir enfin d'un repos qui lui était si
nécessaire, lorsqu'il fut brusquement réveillé par l'officier qui sous
ses ordres commandait le détachement.
Cet officier était un jeune homme riche, dévoué corps et âme à don
Pablo, avec lequel il avait été élevé et qui s'était décidé à faire
cette campagne en qualité de volontaire, d'abord pour ne pas se séparer
de son ami, et, de plus, parce qu'il avait senti son patriotisme
s'exalter en voyant l'étranger envahir les frontières de son pays;
il se nommait don Diego de Jalas, et il était Indien de pure race,
descendant d'une ancienne famille de rancheros établie depuis de
longues années sur la frontière comanche, à l'extrême limite des
possessions mexicaines.
Don Pablo, réveillé en sursaut, fut debout en un instant.
--Que se passe-t-il donc de nouveau? demanda-t-il à son ami d'un ton
assez maussade; ne pouvais-tu pas me laisser dormir une heure encore?
Que le bon Dieu te bénisse de m'avoir réveillé ainsi!
--Merci, répondit en riant don Diego, tu n'as pas le sommeil caressant
ce matin; mais ne m'en veux pas, ami, de ce que j'en fais, j'ai attendu
autant que cela m'a été possible, et ce n'a été que lorsqu'il l'a fallu
absolument que je me suis enfin décidé à troubler ton sommeil.
--Je ne t'en veux pas, mon cher don Diego, reprit-il en étouffant un
bâillement, mais je dormais si bien, et puis tu le sais, ajouta-t-il
avec tristesse, quand on dort, on oublie.
--C'est vrai, pauvre ami.
--Enfin, voilà qui est fait, maintenant je suis tout à toi, parle. Je
t'écoute, la chose doit être grave.
--Je l'ignore encore; nos sentinelles ont aperçu un fort détachement de
cavalerie qui s'avançait en bon ordre de notre côté.
--Ah! ceci est grave, en effet; et ce détachement, qu'est-il devenu?
--Il a fait halte à deux portées de fusil de nos avant-postes à peu
près; il semble de son côté se méfier autant de nous que nous nous
méfions de lui.
--Il fallait l'envoyer reconnaître par des batteurs d'estrade.
--Je n'y ai pas manqué; mais comme ils ne tarderont pas, selon toute
probabilité, à rentrer, et que leur rapport peut être grave, je me suis
décidé à t'éveiller afin que tu les interroges toi-même.
--Tu as bien fait, et je te remercie, d'autant plus que nous approchons
de l'ennemi, et que nous ne savons point qui nous pouvons avoir pour
voisins ainsi dans les ténèbres. Et M. Prescott est-il plus calme?
--Oui; il a beaucoup pleuré, ce qui l'a soulagé, en empêchant la
douleur de l'abattre complètement. Maintenant, il dort sous un jacal
que je lui ai fait préparer par quelques-uns de nos cavaliers.
--Fort bien; laissons-le dormir, c'est autant de gagné pour lui sur la
souffrance; Pauvre père! Ah! pourquoi n'ai-je point réussi à sauver sa
fille!
--La fatalité ne l'a point voulu; mais pourquoi désespérer?
--Hélas! perdue ainsi seule dans le désert, au milieu des ténèbres, que
sera devenue la malheureuse enfant?
--C'est horrible! Si jeune, si belle! Courage mon ami.
--Eh! ce n'est point le courage qui me manque; j'ai l'habitude de
la souffrance; mais mon cœur se brise en voyant la douleur de ce
vieillard, douleur d'autant plus grande qu'elle est concentrée et qu'il
ne la laisse pas s'épancher au dehors. Ces Anglais sont des natures de
bronze que rien ne saurait dompter et qui ne tombent que foudroyés.
Leur orgueil intraitable n'accepte ni les consolations ni les moindres
marques d'intérêt. Maintenant que le coup lui a été porté, et Dieu sait
s'il a été rude, tu verras en s'éveillant M. Prescott aussi froid et
aussi calme en apparence que si rien ne s'était passé; et pourtant il
aura la mort dans le cœur.
--Que faire alors?
--Rien quant à présent, mon ami, sinon se conformer à son humeur, et
attendre que Dieu nous révèle ce qu'est devenue sa malheureuse fille.
Tout en causant ainsi entre eux, les deux jeunes gens s'étaient avancés
jusqu'à la limite du camp; le jour commençait à se lever, les ténèbres
étaient moins épaisses, et leurs regards pouvaient plonger assez loin
dans la campagne.
--Je crois que voici nos batteurs d'estrade, dit don Diego en indiquant
du doigt à son ami une petite troupe de cavaliers qui accouraient vers
eux au grand trot.
--Ce sont eux évidemment, répondit don Pablo; mais ils me paraissent
venir bien tranquillement.
--En effet, ils n'ont nullement l'air d'hommes qui rentrent d'une
reconnaissance sérieuse; ils ont la lance au crochet, ne gardent point
leurs rangs et marchent comme s'ils étaient, non pas en rase campagne,
mais dans une ville.
--Ce qui me semble plus extraordinaire encore, c'est que leur nombre
est au moins doublé; j'avais expédié une dizaine d'hommes, et ceux-ci
sont plus de vingt-cinq. Que signifie cela?
--Nous ne tarderons pas à être renseignés à ce sujet; dans un quart
d'heure ils seront ici; mais il est toujours bon d'être prudent et de
se tenir sur ses gardes, fais sonner le boute-selle et prendre les
armes; quoi qu'il arrive, cela vaudra mieux.
Don Diego laissa son chef continuer à examiner les arrivants, et il se
hâta de faire exécuter l'ordre qu'il avait reçu.
Cinq minutes plus tard, les rancheros étaient en selle et rangés en bon
ordre derrière leur commandant, auquel on avait amené son cheval, et
ils se tenaient prêts à tout événement.
Cependant les cavaliers approchaient rapidement. Bientôt ils arrivèrent
à portée de voix. Sur un signe de don Pablo, don Diego s'avança
quelques pas au-devant d'eux, leur intima l'ordre de s'arrêter et
échangea avec eux les mots d'ordre et de ralliement. Mais à la
première réponse qui lui fut faite, tous les doutes furent levés;
ces cavaliers étaient bien les batteurs d'estrade expédiés en
reconnaissance; mais la troupe qui avait été signalée, non seulement
était mexicaine, mais encore se composait du reste de la cuadrilla
de don Pablo de Zúñiga, que celui-ci avait laissée au camp lorsqu'il
s'était résolu à escorter M. Prescott et sa fille, bien qu'en se tenant
assez loin derrière l'irascible Anglais pour que celui-ci ne soupçonnât
pas cette protection occulte, qu'il avait si péremptoirement refusée
lorsqu'elle lui avait été offerte par don Pablo à Potosí.
Mais si le jeune homme était satisfait de voir toute sa cuadrilla,
forte de plus de deux cents cavaliers, réunie sous ses ordres et mise
ainsi à sa disposition au moment où il le désirait le plus, il ignorait
encore comment ses soldats se trouvaient ainsi auprès de lui et par
quel hasard ils lui arrivaient à l'improviste.
Aussi avait-il grande impatience d'obtenir des renseignements positifs
à cet égard; sa curiosité ne fut pas mise à une longue épreuve, car
cinq minutes plus tard, les batteurs d'estrade et les compagnons qu'ils
avaient rencontrés en chemin entrèrent dans le camp.
Les nouvelles qu'ils apportaient avaient une grave importance. En
voici le résumé en quelques mots:
Les forces mexicaines concentrées à Potosí par le président de la
République avaient quitté cette ville et marchaient à la rencontre de
l'armée américaine, commandée par le général Taylor.
Les Mexicains paraissaient remplis d'enthousiasme; ils étaient
convaincus que les Américains, malgré le gain de trois batailles
successives, ne tiendraient pas devant eux, et qu'ils parviendraient
facilement, à la première rencontre, à les rejeter en désordre de
l'autre côté de la frontière.
Santa-Anna avait été averti par des transfuges que, dans le but de
renforcer le corps expéditionnaire du général Scott, cinq mille hommes
de la division de volontaires du général Patterson avaient été enlevés
à l'armée du général Taylor, dont les forces se trouvaient ainsi dans
des conditions d'infériorité écrasantes en face de l'armée mexicaine,
qui se montait à plus de vingt-cinq mille hommes.
Le président de la République, voulant profiter de cet avantage que lui
donnait si bénévolement l'ennemi, avait quitté en toute hâte San Luis
de Potosí et s'avançait à marche forcée à la rencontre des Américains.
Tout en se réservant le commandement en chef de l'armée, le président
Santa-Anna avait confié la direction de l'avant-garde au général
Ampudia, un des meilleurs officiers de l'armée mexicaine.
Le général Ampudia s'était fait précéder dans sa marche par les
rancheros de don Pablo de Zúñiga, dont il avait été à même, dans
plusieurs occasions, d'apprécier les qualités comme éclaireurs.
Les cavaliers aperçus par les sentinelles de don Pablo et reconnus par
les batteurs d'estrade n'étaient donc que des éclaireurs.
En effet une demi-heure s'était à peine écoulée lorsqu'ils parurent;
don Pablo reprit immédiatement le commandement de sa cuadrilla et
expédia son lieutenant don Diego de Jalas au général Ampudia, qui
marchait à une courte distance en arrière avec le gros de l'avant-garde
pour l'avertir de sa jonction avec le reste de sa cuadrilla.
La marche, un moment interrompue lors de la rencontre des deux parties
de la cuadrilla, recommença presque aussitôt, et les rancheros se
dirigèrent au grand trot sur el Miaz, qu'ils étaient loin de supposer
occupé par les Américains.
Vers neuf heures du matin, la cuadrilla se trouva en vue du pueblo.
Par excès de prudence, bien qu'il se crût en pays ami, à deux portées
de fusil environ du village, don Pablo arrêta sa troupe et détacha une
trentaine d'hommes en avant, sous les ordres de don Diego, de retour
auprès de lui depuis quelque temps déjà; les éclaireurs mexicains
furent, à leur grande surprise, reçus à coups de carabine par les
sentinelles américaines postées à l'entrée du village, et furent
ramenés; don Pablo les fit soutenir par une cinquantaine de cavaliers;
cependant, comme il ignorait à quels ennemis il avait affaire, s'ils
étaient nombreux et en position de résister avantageusement, il ne
voulut pas s'engager à la légère, et se contenta d'escarmoucher, pour
tenir l'ennemi en haleine jusqu'à ce qu'il eût reçu l'ordre du général
Ampudia. Cette mollesse dans l'attaque, si impérieusement commandée
par la prudence, donna le temps aux Américains d'évacuer le Miaz sans
coup-férir, et lorsque l'ordre arriva enfin d'enlever le village, il
était trop tard pour arrêter l'ennemi, qui, déjà, s'était mis en pleine
retraite.
Les rancheros traversèrent le pueblo au galop et se lancèrent à la
poursuite des Américains, mais ceux-ci avaient une grande avance sur
eux, avance qui s'augmentait encore à chaque instant, leurs chevaux
étant reposés tandis que ceux des rancheros avaient déjà fourni
une longue traite et commençaient à être fatigués. D'ailleurs les
Mexicains, satisfaits d'avoir chassé l'ennemi du village et de le voir
se retirer devant eux, se contentaient d'échanger de loin quelques
coups de fusil sans essayer d'en venir à l'arme blanche en chargeant à
fond de train.
La cuadrilla avait dépassé d'une lieue ou deux déjà le village,
lorsqu'un cavalier, sortant tout à coup des fourrés qui bordaient la
route, vint se jeter à l'improviste au milieu d'elle en agitant une
faja blanche et en criant merci.
Ce cavalier, immédiatement entouré, fut aussitôt, sur sa réclamation,
conduit à don Pablo, qui, à sa grande surprise, reconnut Matadiez,
auquel, quelques heures auparavant, il avait si généreusement rendu la
liberté.
--Eh quoi! s'écria-t-il, tu es ici, drôle?
--Oui, répondit le Mexicain, et depuis une heure au moins je vous
attends, caché sous le couvert.
--Est-ce une nouvelle trahison? fit le jeune homme en fronçant le
sourcil.
Le bandit haussa dédaigneusement les épaules.
--Voilà comme juge le monde, dit-il. Au lieu de perdre votre temps,
comme vous l'avez fait, et de le perdre encore en ce moment à
m'adresser d'inutiles insultes, vous feriez bien mieux de donner des
ailes à vos chevaux et d'atteindre les misérables qui vous enlèvent la
señorita.
--Que veux-tu dire? Explique-toi en deux mots, et, sur ta vie, prends
garde à tes paroles.
--Ma fille, ma pauvre enfant, où est-elle? s'écria M. Prescott, qui se
tenait au côté de don Pablo.
--Là! répondit le Mexicain en étendant les bras dans la direction des
Américains, dont les derniers cavaliers disparaissaient derrière un
pli de terrain; je vous le répète, hâtez-vous si vous ne voulez point
qu'elle soit à jamais perdue pour vous.
Alors il raconta ce qui s'était passé et comment miss Anna avait été
faite prisonnière par M. de Clairfontaine.
Don Pablo et M. Prescott écoutèrent le récit du Mexicain avec une
angoisse extrême; ils comprirent toute la portée de l'audacieuse
expédition en avant, tentée par M. de Clairfontaine, dans le seul but
de s'emparer de la jeune fille; ils frémirent de douleur de savoir la
malheureuse enfant au pouvoir d'un pareil homme.
--Que faire? s'écria M. Prescott avec désespoir.
--La sauver à tout prix dit énergiquement le jeune homme.
--Comment atteindre ces ravisseurs? reprit le pauvre père; ils ont sur
nous une avance que nous ne parviendrons jamais à faire disparaître,
montés sur des chevaux fatigués comme les nôtres.
--Bah! fit gaiement Matadiez, ce n'est pas pour rien que depuis dix
ans j'écume toutes les routes de la république; si vous voulez, je me
charge, moi, non seulement de vous faire atteindre ces hérétiques mais
encore de les dépasser si cela est nécessaire.
--Oh! si tu fais cela, s'écria don Pablo avec explosion.
--Pas de promesses, caballero; j'ai juré de sauver miss Anna, il ne
dépendra pas de moi que cela ne se réalise; plus tard, si vous jugez
que je mérite une récompense, eh bien! vous me la donnerez, je ne m'y
oppose pas; en ce moment, nous avons autre chose à faire.
--Parle.
--Ces gringos se dirigent tout droit sur San Nicolas, qui est le seul
pueblo où ils peuvent espérer trouver les approvisionnements dont ils
ont besoin pour eux et leurs chevaux; voulez-vous arriver avant eux à
San Nicolas?
--Tu le demandes?
--C'est bien; laissez-moi vous servir de guide.
--Marche, nous te suivons.
--A quelque pas d'ici, sur la droite, nous rencontrerons un sentier
étroit qui coupe à travers terres; ce sentier, presque inconnu même des
habitants du pays, nous fera gagner cinq lieues sur les neuf qui nous
séparent de San Nicolas: voulez-vous le prendre?
--Sers-nous de guide, ainsi que tu nous l'as promis.
--C'est bien, venez. Ah! à propos, don Pablo, prenez ceci, que miss
Anna m'a remis pour vous.
Et retirant le collier de la jeune fille de son dolman, il le présenta
à don Pablo, mais M. Prescott s'empara du collier et le porta à ses
lèvres.
--Laissez-le moi, dit-il avec prière. Le jeune homme étouffa un soupir.
--Partons, dit-il à Matadiez.
On se remit en marche.
Ainsi que l'avait annoncé le Mexicain, on ne tarda pas à découvrir le
chemin qu'il avait indiqué; c'était en effet un sentier étroit et qui
paraissait presque infranchissable, mais sur un mot de leur chef, les
rancheros s'y engagèrent sans hésiter. Qu'importait à ces centaures
que le chemin fût bon ou mauvais, il leur suffisait que leurs chevaux
pussent y tenir pied pour qu'ils fussent certains de le franchir sans
encombre.
Ce fut du reste ce qui arriva: le sentier s'élargit peu à peu,
devint meilleur, et en résumé, au bout d'une demi-heure à peine, ils
galopaient comme s'ils se fussent trouvés sur la meilleure route de la
république. D'après l'avis de Matadiez, et sur l'assurance qu'il donna
à don Pablo que rien ne pressait et qu'on arriverait à San Nicolas bien
avant les Américains, la cuadrilla fit une halte d'une heure, pendant
laquelle les chevaux mangèrent leur provende de maïs et d'alfalfa. Ce
repos, si court qu'il eût été, rendit cependant à ces nobles animaux
toute leur ardeur.
Un peu avant midi, la cuadrilla arriva en vue de San Nicolas, misérable
village situé sur le versant d'une colline et habité par de pauvres
peones rongés de fièvre et dévorés par la plus affreuse misère.
Tout paraissait calme dans le village; la plus complète solitude
régnait aux environs.
On fit halte.
Don Pablo expédia deux cavaliers en avant.
Ces cavaliers revinrent au bout de quelques minutes.
Les Américains n'avaient pas encore paru; on n'en avait pas de
nouvelles; ils avaient traversé la veille au soir le pueblo sans s'y
arrêter; depuis on ne les avait pas revus.
Matadiez avait strictement tenu sa promesse; non seulement on avait
atteint l'ennemi, mais encore on l'avait tourné. Il n'y avait donc
plus qu'à l'attendre, et en l'attendant, prendre ses mesures, de
manière à l'envelopper si bien qu'il lui fût impossible d'échapper,
soin dont s'occupa don Pablo avec une ardeur fiévreuse et sans perdre
un instant.
A peine les rancheros avaient-ils terminé leurs préparatifs, que les
trompettes américaines résonnèrent avec force à l'entrée du village et
l'ennemi parut.
Il arrivait au grand trot, marchant en bon ordre et gardant bien ses
approches.
Don Pablo le laissa s'engager dans le pueblo, puis tout à coup, les
trompettes mexicaines sonnèrent la charge, et les Américains furent
assaillis à la fois en tête et en queue, par les rancheros qui se
ruèrent sur eux avec de grands cris.
La mêlée fut terrible; les Américains surpris par l'attaque furieuse et
imprévue des rancheros, eurent un moment de désordre et de panique; les
rangs se mêlèrent, se rompirent, quelques-uns tournèrent bride, mais
bientôt reconnaissant que la retraite était coupée, ils se résolurent à
faire leur devoir en braves gens et se groupèrent autour de leur chef,
qui, lui, n'avait pas reculé d'un pouce.
La pensée d'une trahison s'était immédiatement présentée à l'esprit de
M. de Clairfontaine et il avait exploré d'un regard perçant les rangs
des rancheros pressés autour de lui afin de découvrir Matadiez.
Mais le digne Mexicain était trop adroit et partant trop rusé, pour
se compromettre ainsi auprès d'un homme auquel il espérait soutirer
une grosse somme d'argent; dès que son devoir de guide avait été
accompli, il avait fait comprendre à don Pablo que le cas échéant où
le coup de main qu'il tentait ne réussirait pas, mieux valait que sa
présence parmi les rancheros fût ignorée des Américains, ce qui plus
tard lui laisserait la liberté de s'introduire dans leur camp; puis il
avait tourné bride et s'était abrité dans un épais fourré, demeurant
tranquillement spectateur invisible de l'escarmouche. Aussi M. de
Clairfontaine le chercha-t-il vainement, ses soupçons s'évanouirent, et
il ne songea plus qu'à sortir à son honneur de la fausse position dans
laquelle il était placé.
Cependant le combat devenait sérieux. Resserrés dans un espace fort
étroit, les Américains ne réussissaient qu'avec peine à faire exécuter
à leurs chevaux les manœuvres nécessaires pour se dégager un peu,
les longues lances des rancheros les atteignaient de tous côtés, les
reatas et les lassos s'abattaient sur eux comme la foudre, enlevant le
cavalier de selle, l'étranglant et le mutilant horriblement.
La situation devenait vraiment critique, deux charges désespérées
exécutées en personne par M. de Clairfontaine, avaient été repoussées
par don Pablo, que sans cesse il rencontrait devant lui.
Les deux ennemis s'acharnaient avec rage l'un contre l'autre, sachant
bien que d'eux seuls dépendait le succès du combat.
M. Prescott, continuellement aux côtés du ranchero, faisait le coup de
pistolet avec cette colère froide qui distingue sa nation; chacun de
ses coups abattait un homme.
Les rangs des Américains s'éclaircissaient de plus en plus, les
cadavres s'entassaient dans cet espace déjà si étroit où avait lieu
cette lutte terrible. Miss Anna voyait à quelques pas d'elle seulement
son père et son cousin, et oubliant le soin de sa sûreté, bravant la
mort à chaque seconde, elle s'élançait vers eux en les appelant à
grands cris; mais à chacune de ces tentatives, M. de Clairfontaine
faisait bondir son cheval et la repoussait en arrière.
Enfin les choses en arrivèrent à ce point où la défaite complète
des Américains devint évidente; il fallait en finir à tout prix. M.
de Clairfontaine le sentit: rassemblant autour de lui les quelques
cavaliers déterminés qui lui restaient encore, il saisit par la bride
le cheval de miss Anna et essaya de l'entraîner. Mais la jeune fille
qui sentait qu'elle allait être libre, résista avec l'énergie du
désespoir et essaya de se jeter à bas de son cheval en appelant Anita
à son secours afin de joindre ses efforts aux siens. La jeune Indienne
obéit et se cramponna résolument aux vêtements de sa jeune maîtresse.
Il y eut entre M. de Clairfontaine et les deux femmes une lutte
désespérée de quelques instants.
Don Pablo, M. Prescott et plusieurs rancheros entendant les cris de
douleur de miss Anna accoururent en toute hâte, sabrant et renversant
tout ce qui s'opposait à leur passage.
M. de Clairfontaine se sentit perdu, par un effort inouï il enleva la
jeune fille et la jeta en travers sur le cou de son cheval, en même
temps, sortant un pistolet de ses fontes, il fracassa le crâne de la
malheureuse Indienne, qui roula sur le sol en lâchant les vêtements
de sa maîtresse que jusque-là elle avait tenus serrés dans ses mains
crispées.
--Morte ou vive nul ne me l'enlèvera, hurla M. de Clairfontaine avec un
rugissement de tigre.
Et enlevant son cheval, il lui fit faire un bond énorme en avant et
passa comme un ouragan au milieu des rancheros dont plusieurs furent
renversés par ce choc irrésistible.
En vain don Pablo, M. Prescott et leurs cavaliers se ruèrent à la
poursuite de M. de Clairfontaine, les Américains se jetèrent entre,
eux, et en se faisant tuer avec cette sombre énergie du désespoir qui
tient du fanatisme et fait les dévouements, ils donnèrent à leur chef
le temps de se mettre hors d'atteinte.
Plus des deux tiers du détachement américain avaient succombé pendant
cette sanglante escarmouche, qui cependant n'avait duré qu'une
demi-heure à peine; les quelques cavaliers qui avaient échappé à la
mort fuyaient épouvantés dans toutes les directions.
Don Pablo avait vaincu, mais, hélas! cette victoire était stérile pour
lui, puisque celle pour laquelle il avait si bravement combattu lui
échappait. XV
Fin contre fin.
Ainsi que nous l'avons dit, le président Santa-Anna, trompé par les
rapports de transfuges infidèles, et négligeant les avis des personnes
bien informées et surtout prudentes de son entourage, s'était, pour le
malheur de son pays, arrêté au plan de campagne le plus absurde que
jamais eût conçu un général américain, et cependant la plupart des
généraux des anciennes colonies espagnoles semblent à plaisir lutter
entre eux d'ignorance en fait de tactique militaire. En effet, au
lieu d'essayer de couvrir la Veracruz, qu'il savait très sérieusement
menacée par le gros des forces américaines, et dont la prise devait
inévitablement amener des malheurs irréparables, et peut-être
compromettre le succès de la guerre en mettant du premier coup l'ennemi
au centre du pays et lui permettant de s'y établir solidement, il
quitta Potosí avec toutes ses troupes, s'élevant à plus de vingt mille
hommes, tourna le dos à la Veracruz et se dirigea vers la Sierra Madre,
se lançant à corps perdu à la poursuite du général Taylor, dont il
espérait triompher facilement; sa petite armée ayant été réduite à un
très faible effectif, et ce général, peu désireux d'engager une action
contre des troupes décuples des siennes, manœuvrant prudemment pour se
maintenir dans ses positions sans se laisser entamer.
On ne pourrait croire à une pareille incurie de la part d'un général
qui passait alors pour le meilleur manœuvrier de l'armée mexicaine, si
les documents historiques n'étaient pas là pour prouver la conception
et l'exécution de ce plan insensé.
D'ailleurs, pendant toute cette campagne si glorieuse pour les
Américains, les Mexicains semblèrent pris de vertige et firent
fautes sur fautes. La fatalité était sur eux, ils étaient condamnés
et devaient succomber, et cependant leur cause était juste, ils
combattaient pour l'intégrité de leur territoire. Ce fut l'échec
éprouvé par le détachement de M. de Clairfontaine qui avertit le
général Taylor du mouvement offensif de l'armée mexicaine contre lui et
lui révéla le plan du président Santa-Anna.
Lorsque les fuyards rejoignirent l'armée américaine et vinrent en
aveugles se jeter dans ses grand-gardes, celle-ci était campée à Agua
Nueva, position mauvaise qui pouvait être facilement tournée.
Le général Taylor, reconnaissant la difficulté de la situation, et
ne voulant pas y risquer un engagement dont toutes les chances lui
seraient contraires, évacua Agua Nueva, après l'avoir incendié, afin
d'empêcher les Mexicains de s'y fortifier, et il se retira en bon ordre
dans la plaine voisine et s'établit solidement à une lieue environ de
l'hacienda de Buena Vista.
Cette fois, la position était choisie avec le tact et le coup d'œil
infaillible d'un soldat expérimenté.
L'hacienda de Buena Vista est bâtie presqu'au centre d'une large
vallée, comprise entre deux chaînons parallèles de la Sierra Madre;
à un mille environ de l'hacienda, les montagnes forment, en se
rapprochant, la passe étroite d'Angostura. Cette vallée, d'un accès
très difficile, et qui n'a pas plus de deux milles de longueur, est, de
plus, coupée dans tous les sens par des ravines profondes.
La position était formidable. Comme la retraite était impossible,
l'armée américaine était ainsi placée par son chef dans l'obligation de
vaincre ou de mourir.
Les forces du général Taylor considérablement diminuées, ainsi que nous
l'avons dit, pour augmenter l'armée du général Scott, ne se composaient
plus, en troupes régulières, que de quatre cents hommes d'infanterie,
deux cents dragons et quatre batteries d'artillerie, auxquels étaient
venus se joindre des volontaires mal exercés encore, mais pleins
d'ardeur, dont nous avons vu précédemment quelques-uns aux prises avec
les rancheros. Ces différents corps formaient un effectif de quatre
mille trois cent cinquante hommes au plus.
C'était avec des forces aussi inférieures que le général Taylor avait
résolu d'en venir aux mains avec les vingt mille hommes du président
Santa-Anna, si celui-ci essayait de s'emparer des formidables positions
dans lesquelles il s'était si bravement retranché.
Le vingt-deux février,--date qui sera à jamais célèbre dans les fastes
de l'histoire des États-Unis,--vers sept heures du matin, un cavalier
mexicain, monté sur un fort cheval rouan, se présenta aux avant-postes
américains et demanda à être conduit à M. de Clairfontaine, commandant
des volontaires. Ce cavalier montra un sauf-conduit signé par M. de
Clairfontaine.
Le sauf-conduit fut minutieusement examiné, et comme, en somme, il
fut reconnu bon, on conduisit le cavalier sous bonne escorte, non pas
à la tente de M. de Clairfontaine, mais à l'hacienda de Buena Vista,
qui servait de quartier général, et dans laquelle, en ce moment,
étaient réunis tous les officiers supérieurs de l'armée américaine;
ils tenaient conseil, sous la présidence du général Taylor, afin de
convenir des dernières mesures de défense à prendre au cas probable
où ils seraient attaqués par les forces mexicaines, qu'ils savaient
s'avancer rapidement à leur rencontre.
Ce cavalier était Matadiez, l'ancienne connaissance, du lecteur;
le digne Mexicain, peu confiant dans les résultats des manœuvres
stratégiques du président Santa-Anna, et, grâce à son astucieuse
nature flairant une débâcle affreuse, avait jugé prudent d'utiliser le
sauf-conduit que M. de Clairfontaine lui avait signé et de se présenter
au plus tôt à lui, afin d'encaisser les sommes qui lui étaient si
légitimement dues.
Cependant, comme Matadiez était honnête à sa manière, et qu'il avait
fait le serment solennel de sauver miss Anna, il avait résolu de
profiter de sa présence au camp américain, pour prendre certains
renseignements indispensables sur la jeune fille. Aussi fut-il assez
peu satisfait des mesures de précaution que les soldats jugèrent
prudent d'employer à son égard. La surveillance attentive dont il
était l'objet le contrariait fort. Cette méfiance qu'il inspirait lui
semblait blessante pour son honneur de caballero. Il ne consentit donc
que d'un air maussade, et parce qu'il craignait d'y être contraint par
la force, à se rendre au quartier général.
Arrivé à la porte de l'hacienda, on lui fit mettre pied à terre.
--Et mon cheval? demanda-t-il.
--On en prendra soin, répondit un soldat d'une voix goguenarde.
Il ne dit rien, hocha la tête et entra dans l'hacienda, toujours
entouré de son escorte.
--Attendez ici, lui dit un Américain en lui désignant une espèce
d'escabeau et l'invitant à s'asseoir.
--Je suis venu pour parler à M. de Clairfontaine; voulez-vous, oui ou
non, me conduire auprès de lui? reprit-il d'un ton bourru.
--Il est ici, mais il ne peut vous recevoir en ce moment.
--Patience donc, murmura le Mexicain avec résignation. Il tordit
une cigarette, l'alluma, et comme son parti était pris, il parut ne
plus conserver la moindre inquiétude sur ce que sa position avait de
dangereux pour lui.
Une demi-heure s'écoula; Matadiez continuait à fumer, impassible comme
un dieu indien.
--Venez, lui dit un soldat.
Il se leva, jeta sa cigarette et suivit son guide; celui-ci ouvrit une
porte et s'effaça pour le laisser passer devant lui.
Matadiez entra, il jeta un regard autour de lui et reconnut qu'il se
trouvait dans une salle assez vaste dont le centre était occupé par une
table recouverte d'un drap vert, sur laquelle du papier, des plumes,
des plans et des cartes étaient jetés pêle-mêle dans un désordre
apparent. Huit ou dix officiers assis autour de cette table discutaient
entre eux tout en consultant les plans.
A l'entrée du Mexicain:
--Est-ce là l'homme, demanda un officier âgé d'une cinquantaine
d'années, aux traits fins et à la physionomie ouverte et bienveillante,
qui paraissait avoir un grade supérieur.
--Oui, général, répondit le soldat qui avait servi d'introducteur à
Matadiez.
--C'est bien, retirez-vous, répondit le général Taylor, car cet
officier était en effet le commandant de l'armée américaine.
Le soldat sortit en refermant la porte derrière lui.
Le Mexicain avait respectueusement retiré son sombrero et attendait
immobile qu'il plût au général de lui adresser la parole.
L'œil perçant du Mexicain avait distingué M. de Clairfontaine parmi
les officiers assis autour de la table, et son visage, un peu sombre
jusqu'à ce moment, s'était aussitôt rasséréné.
Le général, après avoir attentivement examiné pendant deux ou trois
minutes le visage renfrogné du bandit, hocha la tête d'un air de
mécontentement et lui adressa enfin la parole.
--Qui êtes-vous? lui demanda-t-il en assez bon castillan, mais avec un
accent anglais très prononcé.
--Mexicain, répondit-il laconiquement.
--Appartenez-vous à l'armée, à quelque titre que ce soit?
Matadiez hésita une seconde ou deux.
--Tout Mexicain est soldat quand l'étranger foule le territoire de la
République, dit-il enfin évasivement.
Le général Taylor fronça le sourcil.
--Que savez-vous des mouvements de votre armée? reprit-il.
--Je ne suis pas un espion, mais un caballero, répondit-il avec
hauteur, je n'ai aucun renseignement à vous donner.
--Drôle! s'écria un officier avec un geste de menace.
--Arrêtez! dit vivement le général, cet homme a raison; il est fidèle à
sa cause comme nous le sommes à la nôtre; et il reprit en s'adressant
au Mexicain: Comment vous êtes-vous présenté aux avant-postes de mon
armée?
--J'étais porteur d'un sauf-conduit signé par M. de Clairfontaine, l'un
de vos officiers supérieurs; demandez-lui si je dis vrai.
--En effet, cet homme est porteur d'un sauf-conduit signé par moi;
nous avons une affaire particulière à régler ensemble, fit M. de
Clairfontaine. Vous savez, général, que j'ai à plusieurs reprises
habité le Mexique.
--Je ne veux ni ne dois m'immiscer dans vos affaires, Monsieur,
répondit poliment le général, il suffit que vous répondiez de cet
homme pendant le temps qu'il demeurera dans le camp.
--J'en réponds, général, d'autant plus que je ne le perdrai pas de vue
un instant; maintenant, puisque le conseil est terminé, je vous prie de
me permettre de me retirer.
--Allez, Monsieur, vous êtes libre, répondit le général. Il se tourna
vers le Mexicain et lui tendit sa bourse: Tenez, mon ami, lui dit-il,
vous boirez à ma santé.
Matadiez, au lieu de prendre la bourse, la repoussa par un geste
dédaigneux.
--Je n'accepte pas d'argent que je n'ai pas gagné, général, dit-il d'un
ton bourru; quant à boire à la santé d'un ennemi de mon pays, jamais je
ne le ferai!
--Orgueilleux comme un Castillan, murmura le général; il y aurait
pourtant quelque chose à faire de cette race rude et énergique, si on
voulait. Et après avoir congédié le Mexicain d'un geste bienveillant,
il baissa sa tête pensive sur sa poitrine.