M. de Clairfontaine se haussa sur ses étriers et regarda en arrière.

L'arrière-garde opérait assez paisiblement sa retraite, suivie à

longue distance par des cavaliers mexicains qui ne semblaient avancer

qu'avec précaution. Le jeune homme sourit et, s'adressant de nouveau à

Matadiez, qui était resté auprès de lui:

--Je vous ai demandé, reprit-il, si vous pouviez être fidèle?

--Et je vous ai répondu: « C'est selon, » dit froidement le bandit.

--Il est probable alors que nous nous entendrons.

--Je ne demande pas mieux.

--J'ai un marché à vous proposer.

--Un autre, alors, car nous en avons déjà un ensemble.

--Un autre, oui.

--Voyons ce marché.

--Vous avez reconnu sans doute les cavaliers qui tiraillent notre

arrière-garde.

--Parfaitement.

--Quels sont ces cavaliers?

--Les rancheros de don Pablo de Zúñiga; des démons incarnés.

--Vous connaissez don Pablo de Zúñiga?

--Un peu.

--Ah! fit-il avec un regard soupçonneux, vous l'avez rencontré.

--Une fois, oui.

--Et...

--Et il a voulu me faire pendre.

--Cependant il ne vous a pas pendu?

--C'est vrai, mais j'ai eu la corde au cou, et il ne s'en est fallu que

de bien peu que tout fût fini pour moi.

--Quel motif l'a fait changer d'avis si heureusement pour vous?

Le Mexicain sourit avec amertume.

--Après avoir enlevé doña Anna, séparé de mes compagnons, tués pour la

plupart d'après ses ordres...

--Oui, j'ai vu leurs cadavres.

Le bandit s'inclina.

--Ne sachant trop à quel saint me vouer, reprit-il, je cachai la

jeune fille dans une caverne où je l'enfermai après l'avoir bâillonnée

et solidement attachée, et j'allai à la découverte pour chercher un

passage. Ma mauvaise étoile voulut que, au moment où j'y pensais le

moins, je donnasse juste au milieu de la troupe de don Pablo. Mon

procès ne fut pas long, il me condamna immédiatement à être pendu.

--Très bien, mais tout cela ne me dit pas pourquoi vous ne l'avez point

été.

--Parce que, reprit le bandit, dont le visage prit une expression

d'astuce et de duplicité extraordinaire, voyant auprès de lui le señor

Prescott, je devinai aussitôt le motif qui l'avait poussé à attaquer ma

troupe; la crainte de la mort rend clairvoyant et surtout inventif; je

fis comprendre à don Pablo que j'étais sûr de découvrir les traces de

miss Anna, et que je la lui ramènerais.

--Il a accepté?

--Vous voyez, puisque je suis ici.

--C'est juste.

Tout cela avait été débité par le bandit sans sourciller, avec un

aplomb et une assurance qui ne s'étaient pas une seconde démentis.

Malgré toute sa finesse, M. de Clairfontaine s'y laissa prendre.

--Allons! c'est bien joué, dit-il.

--Vous êtes connaisseur, répondit le bandit en s'inclinant avec un

respect ironique.

--Revenons à notre marché.

--Soit.

--Il faut nous quitter, couper à travers champs, tourner les rancheros

et vous présenter à eux.

--Très bien! mais dans quel but?

--Dans celui de leur donner le change sur la direction suivie par miss

Anna, et le lieu où elle se trouve.

--Bon! je comprends, mais cette fois, je suis certain d'être pendu.

--Bah! qui est-ce qui est pendu?

--Mais, beaucoup de monde, par le temps qui court.

--Enfin, c'est à prendre ou à laisser. Et il lui présenta une bague

ornée d'un brillant magnifique.

--Je prends, répondit le bandit en passant la bague à un de ses doigts,

Dieu me protégera!

--Espérons-le, dit le jeune homme; ainsi c'est convenu?

--Convenu.

--Mais pas de trahisons?

--Pour qui me prenez-vous; et mon argent?

--Vous viendrez le chercher ensuite au camp.

Le Mexicain fit un mouvement, mais se ravisant.

--Il me faudrait, pour donner plus de créance à mon histoire, dit-il,

quelque chose qui eût appartenu à la jeune fille.

--Allons je vois que vous êtes un drôle intelligent.

--On le dit, répondit-il modestement.

Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine · 第 22 / 29 题