VI

L'Invitation.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, à peine arrivé au pouvoir,

Santa-Anna, comprenant combien sa position était précaire, avait résolu

de l'affermir en réparant les fautes de son prédécesseur, c'est-à-dire

en poussant la guerre avec vigueur et en infligeant aux ennemis une

éclatante défaite, ce à quoi, vu le petit nombre de soldats dont le

général américain disposait, il espérait facilement parvenir, d'autant

plus que lui-même avait mis l'armée mexicaine sur un pied formidable;

du moins ses ordres avaient été donnés en conséquence aux généraux et

aux gouverneurs de province.

Malheureusement, s'il est jusqu'à un certain point possible de grouper

les hommes et de donner à cette agglomération hétérogène d'individus

le nom d'armée, on n'improvise pas des soldats en quelques jours, et

Santa-Anna devait, à ses dépens, en faire bientôt la triste expérience.

Disons, en quelques mots, ce qu'est l'armée au Mexique, ou du moins ce

qu'elle était à l'époque où se passe notre histoire. D'ailleurs, malgré

les événements qui sont survenus depuis, il est probable que, grâce

au caractère apathique et insouciant des Mexicains, les choses sont

toujours dans le même état, à moins qu'elles aient encore empiré, ce

qui serait fort possible; car il est à noter que, lorsqu'un changement

quelconque s'opère dans ce malheureux pays, ce changement a toujours

lieu en sens inverse de la raison, c'est-à-dire de mal en pis.

Avant la proclamation de l'indépendance, sous la domination espagnole;

l'armée était bien composée et surtout solidement organisée; la

discipline était bonne, l'éducation militaire assez avancée; les

officiers savaient assez bien leur métier pour instruire les soldats.

Il est vrai que ces officiers étaient Européens pour la plupart,

et que les quelques officiers mexicains qui se trouvaient dans les

régiments indigènes ne dépassaient jamais ou presque jamais le grade

de capitaine, qui était le plus élevé qu'il leur fut permis d'atteindre.

Aujourd'hui, tout cela a changé: autant autrefois l'état militaire

était honorable, autant à présent il est méprisé. Cela est facile à

comprendre; les soldats ne se recrutent que dans la classe infime de la

société, parmi les leperos, les vagabonds et les criminels condamnés

aux présidios. On les enchaîne les uns aux autres et sous la conduite

de caporaux et de sergents armés de chicottes, on les conduit à coups

de fouet à leurs régiments. Si on les laissait se rendre librement à

leurs corps, pas un n'arriverait; ils déserteraient tous. Les Indiens,

de pure race surtout, ont une antipathie invincible pour le service

militaire; il est littéralement impossible de les retenir sous les

drapeaux.

Quant aux officiers, nous sommes contraints d'avouer que, à peu

d'exceptions près, ils n'ont pas une origine plus relevée que leurs

subordonnés, les quelques jeunes gens de bonne famille qui se trouvent

parmi eux, gâtés par les mauvais exemples qu'ils ont constamment sous

les yeux, ne tardent pas à se perdre complètement et à adopter les

vices et les habitudes de débauche de leurs compagnons.

Les soldats mexicains seraient bons s'ils étaient instruits et bien

commandés, car il sont foncièrement braves; leur cavalerie est

admirable d'entrain et de courage; malheureusement on ne saurait en

dire autant de l'infanterie, on ne peut en rien se fier à elle; sa

résistance est nulle, au premier coup de feu elle se trouble, se

débande, et officiers en tête cherche son salut dans la fuite.

Cependant nous persistons à soutenir qu'il serait facile de faire

d'excellents soldats de ces hommes primitifs, car ils possèdent

instinctivement les vertus militaires: le courage, la sobriété poussée

à son extrême limite et l'habitude des privations, qui leur fait

supporter en riant les plus grandes fatigues, sans chaussures et avec

quelques mauvaises tortillas de maïs pour toute nourriture.

Quel soldat européen serait satisfait d'un tel régime?

Il suffirait tout simplement, pour transformer l'armée mexicaine et en

faire réellement ce qu'elle devrait être, que l'exemple partît de haut,

c'est-à-dire qu'on plaçât à sa tête et dans ses rangs des officiers

instruits, honnêtes et hommes de cœur; surtout, qu'on établît une

discipline exacte et inflexible.

Une des choses qui, à notre avis, et à celui de personnes beaucoup

mieux placées que nous pour juger sainement cette question, ont le

plus influé sur la démoralisation de l'armée mexicaine, est la défense

du duel entre militaires; il est défendu, sous des peines extrêmement

sévères, à un officier de relever une insulte autrement qu'en paroles,

même le cas échéant où il serait traité de lâche et souffleté: quel

point d'honneur peut-il exister chez des hommes qui supportent sans

sourciller les plus dégradantes injures?

Si les soldats mexicains sont plus braves que leurs chefs, la cause

en est toute naturelle; ils se livrent journellement entre eux, sous

le plus futile prétexte, des combats mortels au couteau, l'arme la

plus redoutable qui soit, de sorte qu'ils ont pour la plupart le corps

criblé de blessures.

Le résumé de tout ceci est que le moindre sous-officier des armées

régulières d'Europe en sait davantage qu'un général mexicain, et que,

en ligne, dix mille hommes de nos troupes déferont facilement une armée

décuple mexicaine, si grand que soit d'ailleurs le courage individuel

des soldats qui la composent; cela est fort triste, mais n'est

malheureusement que trop vrai.

Cependant, de tous les côtés, les troupes, dont le rendez-vous général

avait été assigné à Potosí, commençaient à affluer dans la ville.

Rien de navrant comme l'arrivé de ces détachements; la plupart étaient

sans armes, à peine vêtus de pantalons et de jaquettes sales et en

loques; les traits hâves et amaigris, accablés de fatigue pour la

plupart, ils se traînaient avec peine, stimulés dans leur marche par

les chicottes des sous-officiers, et attachés les uns aux autres comme

des malfaiteurs.

Au fur et à mesure qu'ils arrivaient on les parquait en dehors de

la ville, dans de grands hangars préparés exprès pour eux; on leur

distribuait des vivres dont ils avaient un pressant besoin, puis, après

un jour ou deux de repos, on leur donnait des vêtements et des armes;

puis, une fois armés et revêtus de l'uniforme, immédiatement considérés

comme soldats, ils complétaient les cadres des régiments d'ancienne

formation, dont l'allure martiale et le vernis d'éducation militaire

prêtait à l'illusion et encourageait la jactance des généraux, qui avec

de tels hommes, se croyaient ou feignaient de se croire invincibles.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, le général Santa-Anna avait quitté México

pour se mettre en personne à la tête de l'armée destinée à opérer

contre les Américains.

Il arriva à Potosí dix jours après nos voyageurs: il fit une entrée

magnifique dans la ville, à la tête d'un nombreux état-major,

étincelant de broderies d'or. Les rues avaient été pavoisées sur son

passage, et il atteignit le Cabildo, préparé pour le recevoir, en

traversant au pas de son cheval une foule innombrable qui le saluait

sur son passage par des cris de joie enthousiastes, tandis que toutes

les cloches sonnaient à grande volée, et que les gamins faisaient

partir des bottes et des cohetes, qui çà et là brûlaient quelques

rebozos, effrayaient les chevaux et éborgnaient les citadins paisibles.

Au Mexique, il n'y a pas de bonne fête sans pétards et sans feu

d'artifice; seulement chacun tire son feu d'artifice à sa guise et au

grand soleil.

Le général don Antonio López de Santa-Anna était, à cette époque,

un homme de quarante-huit ans environ; sa taille était haute, bien

prise, ses manières élégantes, son teint jaunâtre; ses traits avaient

une noblesse remarquable; son front élevé et proéminent, son menton

arrondi, son nez légèrement aquilin, sa bouche fine, mobile et un peu

railleuse, ses yeux noirs, bien fendus et pleins de feu, donnaient à sa

physionomie une expression extrêmement sympathique, complétée par une

forêt de cheveux noirs et bouclés qui descendaient sur ses oreilles et

ombrageaient ses pommettes, peut-être un peu trop saillantes.

Il portait un splendide uniforme couvert de broderies et constellé

de diamants, et bien qu'une de ses mains, celle qui tenait la bride,

fût mutilée, et que du côté droit une jambe de bois portât seule sur

l'étrier, il faisait caracoler son cheval avec l'adresse d'un jinete

émérite, et saluait gracieusement la foule à droite et à gauche, tout

en s'entretenant avec les officiers qui lui faisaient cortège, et au

nombre desquels se trouvait naturellement don Pablo de Zúñiga.

Placés à une fenêtre de la maison où ils étaient logés, M. Prescott et

sa fille regardaient défiler le cortège avec cette curiosité ironique

qui caractérise les Anglais qui ne trouvent rien de bien et rien de

beau hors de leur pays, et se sont fait une loi du _nihil admirari_.

En passant devant leur fenêtre, le général Santa-Anna les aperçut, il

les salua gracieusement et, se penchant vers don Pablo, il lui dit

quelques mots à voix basse, en désignant la fenêtre du doigt.

Cette attention du président de la République mexicaine, toute

flatteuse qu'elle fût pour l'amour-propre de ceux qui en étaient

l'objet, contraria vivement M. Prescott; le digne gentleman prisait

à leur juste valeur les faveurs des grands; celles dont Santa-Anna

semblait vouloir le gratifier l'inquiétaient surtout; il connaissait

depuis longtemps le général et savait par expérience qu'il en voulait

surtout au coffre-fort des étrangers qu'il daignait distinguer;

il avait quitté México pour se soustraire aux emprunts forcés du

gouvernement, et ne se souciait nullement, surtout en ce moment qu'il

avait tout à redouter, d'attirer l'attention et d'être remis en

évidence.

Il rendit tant bien que mal le salut du général et se retira de la

fenêtre en ordonnant d'un geste à sa fille de l'imiter.

--Qu'avez-vous donc, mon père? demanda miss Anna, et pourquoi quitter

cette fenêtre quand le cortège n'a pas encore fini de défiler? C'est

fort curieux, je vous assure.

--Très curieux, en effet, ma fille, répondit-il en hochant la tête;

maudite soit la pensée que vous avez eue de vous montrer et moi avec

vous; qui sait ce qui va arriver maintenant?

--Redoutez-vous donc quelque chose, mon père?

--Moi? rien absolument; je crois que nous ferons bien de partir ce soir

même.

--Ce soir?

--Ma foi oui, et si vous me le permettez, je vais prévenir Santiago

Ramírez de ramener les mules et les chevaux du corral, pendant ce

temps, vous fermerez vos malles, de façon que, dans une heure au plus

tard, nous pourrons quitter San Luis.

--Je ne comprends rien à cette résolution subite, mon père.

--Il est inutile que vous compreniez, miss, quant à présent du moins:

plus tard, dans quelques jours, lorsque nous serons loin d'ici, je vous

expliquerai...

--Mais, interrompit-elle, et don Pablo, qui s'est montré si parfait

pour nous, que pensera-t-il de ce brusque départ?

--Il en pensera ce qu'il voudra, répondit-il avec un peu d'humeur;

d'ailleurs, je laisserai pour lui une lettre dans laquelle je

l'avertirai de mon intention de quitter immédiatement la ville, et

comme lorsqu'il recevra cette lettre nous serons partis, il sera bien

forcé de convenir que je ne l'ai pas trompé.

--Tout cela est bien étrange et m'inquiète réellement, mon père.

--Vous avez tort de vous inquiéter, miss, la chose est au contraire

toute simple. Rien ne nous retient ici, n'est-ce pas? donc nous sommes

libres d'en sortir quand il nous plaira. Eh bien! Il nous plaît d'en

sortir tout de suite, voilà tout. Que trouvez-vous d'étrange dans tout

cela? Je le trouve très naturel, moi.

La jeune fille hocha la tête.

--Enfin, murmura-t-elle comme si elle renonçait à découvrir la pensée

secrète de son père.

--Ainsi, reprit celui-ci, voici qui est convenu, je vais avertir

Santiago.

Il se leva et se dirigea vers la porte. En ce moment deux coups légers

furent frappés en dehors.

--Bon, grommela-t-il entre ses dents, qui nous arrive à présent? Puis à

voix haute: entrez, ajouta-t-il.

La porte s'ouvrit, don Pablo parut.

--Ah! c'est vous, don Pablo, dit M. Prescott, en prenant subitement son

air le plus gracieux, soyez le bienvenu; j'allais envoyer chez vous

pour prendre de vos nouvelles, car sans reproches, voici deux jours que

nous n'avons eu le plaisir de vous voir.

--Je vous prie d'agréer tous mes regrets pour cette négligence

involontaire, Monsieur, et je supplie miss Anna de me pardonner; mais,

d'un côté, l'organisation de l'armée, et, de l'autre, l'arrivée de Son

Excellence le général Santa-Anna, ne m'ont à mon grand chagrin pas

laissé une minute de liberté.

--Je vous dirai comme mon père, don Pablo, soyez le bienvenu, répondit

en souriant la jeune fille; vous voilà, vous êtes pardonné.

--Mille fois merci, mademoiselle, vous êtes bonne et charmante comme

toujours.

--Ne voulez-vous pas prendre un siège?

--C'est que je n'ai qu'un instant à vous donner, je vous suis envoyé en

ambassadeur.

--Hein? fit M. Prescott en dressant l'oreille, en ambassadeur, don

Pablo?

--Ma foi, oui, Monsieur.

--Diable! on n'envoie ordinairement d'ambassadeurs qu'aux puissants de

la terre et je suis un bien petit compagnon, moi, cher don Pablo, pour

qu'on se croie obligé d'agir avec moi de cette façon.

--Vous êtes beaucoup trop modeste, Monsieur, et vous allez le

reconnaître si vous me permettez de m'acquitter de la mission ou plutôt

du message dont je suis chargé.

--C'est donc sérieux alors? demanda curieusement la jeune fille.

--Tout ce qu'il y a de plus sérieux, miss Anna.

--Voyons ce message, reprit M. Prescott avec un soupir étouffé, car il

prévoyait que ses pressentiments allaient se réaliser; mais d'abord

asseyez-vous, il n'y a rien de désagréable comme de causer ainsi debout.

--Je vous obéis, répondit le ranchero en se plaçant sur une butaca; je

vous dirai tout d'abord, continua-t-il, que j'ai accepté avec un vif

plaisir la mission dont on m'a chargé.

--Ah! fit l'Anglais, un peu rassuré par cette entrée en matière, de

quoi s'agit-il donc?

--Oh! mon Dieu! de ceci tout simplement: Son Excellence le président

passera aujourd'hui même l'armée en revue...

--Jusqu'à présent, interrompit M. Prescott en souriant, je ne vois rien

qui nous soit bien personnel.

--Attendez.

--Soit.

--Mais laissez donc parler don Pablo, mon père, dit la jeune fille,

avec un geste d'impatience.

--Je suis muet comme un poisson. Continuez, caballero.

Don Pablo s'inclina.

--Ce soir, reprit-il, l'ayuntamiento donne un grand dîner d'étiquette

au Cabildo, pour célébrer l'arrivée à San Luis du président de la

République.

--Cela est dans l'ordre.

--Ce dîner sera suivi d'un bal, qui se prolongera toute la nuit; les

plus jolies femmes de Potosí assisteront à cette fête.

--Bon! grommela l'Anglais à part lui, le serpent commence à paraître

sous les fleurs.

Miss Anna ne dit rien, mais elle redoubla d'attention. Don Pablo

continua.

--En passant il y a quelques minutes, devant cette maison, dit-il, Son

Excellence vous a reconnu, Monsieur Prescott.

--Hum! fit l'Anglais.

--Il a été étonné que vous n'ayez pas songé à vous présenter à lui lors

de son arrivée, sachant l'estime profonde qu'il professe pour vous: ce

sont les propres expressions de Son Excellence.

--Je suis très flatté de ces paroles, grommela l'Anglais d'un ton

bourru; le général me fait trop d'honneur.

--Son Excellence a daigné se plaindre amicalement à moi, de ce qu'il

considère comme un oubli de votre part. Mon cher don Pablo, a-t-il

ajouté, veuillez, je vous prie, vous rendre auprès de M. Prescott;

vous êtes un de ses amis, je crois, votre visite ne pourra que lui

être agréable; dites-lui que s'il oublie ses amis, je n'oublie pas les

miens, et que le seul moyen qu'il lui reste de se faire pardonner,

c'est d'accepter l'invitation que je vous charge de lui faire de ma

part, d'assister, ainsi que sa charmante fille, au bal qui a lieu ce

soir au Cabildo.

--By God! s'écria l'Anglais en bondissant sur son siège, voilà ce que

je craignais! Et il jeta un regard désolé sur sa fille.

--Comment, ce que vous craigniez? se récria don Pablo avec étonnement.

--Certes, reprit-il, et je le craignais si bien, que mon intention

formelle est de partir ce soir même, n'est-ce pas, miss?

--Vous me l'avez dit en effet, mon père.

--Vous ne ferez pas cela, Monsieur.

--Et pourquoi ne le ferais-je pas, s'il vous plaît?

--Parce que ce serait blesser gravement Son Excellence le général

Santa-Anna, qui, je dois vous en avertir, ne vous pardonnerait pas d'en

agir ainsi sans motifs envers lui.

--En effet, mon père, ce que vous dit là don Pablo est sensé, vous êtes

trop gentleman pour commettre une telle inconvenance.

--Ta, ta, ta, reprit-il avec obstination, qu'ai-je à faire, moi,

étranger, moi, Anglais, avec le président de la République Mexicaine?

--Rien assurément, Monsieur, répondit don Pablo, mais il y a des

convenances dont un homme comme il faut, un caballero, comme nous

disons ici, ne saurait s'affranchir; et puis, ajouta-t-il d'un ton

insinuant, à quoi bon, dans votre position surtout, blesser de propos

délibéré un homme tout puissant qui d'un mot tombé de sa bouche peut

vous faire repentir de ce manque de procédé?

--C'est vrai, ce n'est que trop vrai, je suis dans une véritable

impasse, murmura-t-il avec abattement.

--Dont il vous est facile de sortir, reprit doucement le jeune homme,

consentez à ce que le président désire, retardez votre départ d'un jour

ou deux s'il le faut, cette preuve de condescendance vous obtiendra la

protection efficace du général, et dans les circonstances présentes,

cher Monsieur Prescott, vous conviendrez avec moi, que cette protection

n'est pas à dédaigner pour vous.

L'Anglais marchait avec agitation dans la chambre.

--Que décidez-vous? reprit au bout d'un instant don Pablo. Quelle

réponse donnerai-je au président?

--Eh! by God! que voulez-vous que je décide? suis-je libre de faire

selon ma volonté, il faut bien que j'obéisse malgré moi à cet ordre

tyrannique.

--Le mot est dur pour le général, cher Monsieur Prescott.

--Pardieu! vous en parlez bien à votre aise, don Pablo, je voudrais

vous voir à ma place.

--Mon Dieu, j'accepterais tout simplement l'invitation du général et

tout serait fini là.

--Mais, mon père, dit la jeune fille, je ne vois pas ce que vous

trouvez de si terrible dans tout cela, moi.

--Bon, miss, répondit-il d'un ton de mauvaise humeur, vous ne pensez

qu'au bal, vous, tandis que moi...

--Tandis que vous?

--Je m'entends, Dieu veuille que je m'abuse! Et s'adressant à don

Pablo: Puisqu'il le faut, ajouta-t-il, j'accepte la gracieuse

invitation de Son Excellence le général.

Ceci fut dit avec une intonation ironique à laquelle il était

impossible de se méprendre, mais que le jeune homme feignit de ne pas

apercevoir.

--Ainsi, voilà qui est convenu? reprit-il.

--Parfaitement convenu.

--Me permettez-vous de vous servir d'introducteur et de vous venir

prendre ici?

--Vous me ferez plaisir, don Pablo.

--Miss Anna, je réclame de vous l'honneur d'être votre cavalier.

--J'accepte, señor, non seulement je vous retiens pour cavalier, mais

encore pour danseur, dit-elle en lui tendant gracieusement sa main fine

et aristocratique sur laquelle le jeune homme posa respectueusement ses

lèvres.

Puis don Pablo prit congé de M. Prescott et de sa fille, et se retira

les laissant s'occuper de leurs préparatifs pour le bal du Cabildo.

Lorsqu'il fut seul avec miss Anna, l'Anglais se laissa tomber avec

accablement sur une butaca.

--Au diable l'idée que j'ai eue de voir passer ce damné cortège,

dit-il, voilà un bal qui me coûtera cher.

Miss Anna, joyeuse comme toutes les jeunes filles de son âge, de

la perspective de plaisir qui s'offrait à elle, se retira dans son

appartement sans autrement s'inquiéter des doléances de son père,

afin de se livrer aux soins si sérieux d'improviser une toilette qui,

chose difficile, devait réunir les trois conditions essentielles pour

une femme réellement comme il faut: la simplicité, le bon goût et

l'élégance.

Maintenant, avouons franchement au lecteur que l'invitation faite par

don Pablo ne venait pas directement du président, mais de don Pablo

lui-même, et que le général s'était contenté de donner son consentement.

Le jeune homme aimait éperdument miss Anna, et le bal lui aurait semblé

bien triste si elle n'y avait pas assisté; il est vrai qu'à part ce

motif un peu égoïste, le ranchero en avait un autre plus noble et

plus avouable, celui d'amener un rapprochement entre le président et

l'Anglais, rapprochement qui, en assurant la protection de Santa-Anna,

devait sauver M. Prescott d'une ruine imminente; les Mexicains ne

se faisant aucun scrupule, en temps de révolution, de mettre sous

séquestre les biens des négociants étrangers fixés dans leur pays, et

de considérer ces biens comme étant de bonne prise.

Don Pablo fut ponctuel. A onze heures du soir, accompagné d'une

douzaine de rancheros bien armés, il arriva devant la porte de la

maison habitée par M. Prescott.

La jeune fille et son père montèrent dans un palanquin amené exprès

pour eux. Les rancheros les entourèrent, et les deux étrangers se

dirigèrent vers le Cabildo, fendant avec une certaine difficulté

la foule joyeuse qui encombrait les rues et les places qu'ils

traversaient.

Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine · 第 14 / 29 题