Tepatitlan.
Usant de notre droit de conteur, nous franchirons maintenant un espace
de quelques mois, et abandonnant provisoirement le plateau d'Anahuac,
nous prierons le lecteur de nous suivre dans l'État de Jalisco, où vont
se dérouler plusieurs scènes importantes de notre histoire.
Le 5 janvier 1847, vers neuf heures du matin, une troupe composée
d'une dizaine de cavaliers bien montés et surtout bien armés--car à
cette époque les grandes routes de la République mexicaine étaient
infestées de bandits de toutes sortes, déserteurs de l'armée pour la
plupart--après avoir traversé à gué une petite rivière, affluent perdu
et sans nom du Río Grande ou du Río Santiago, ainsi qu'on le nomme
indifféremment, s'engagea d'une allure assez rapide sur la route qui
conduit du pueblo de Zapatlanejo à Tepatitlan, autre pueblo situé à
vingt-cinq lieues environ de Guadalajara.
Cette route, bien ombragée, serpente à travers une plaine fertile et
bien cultivée, à l'extrémité de laquelle, du point que les voyageurs
avaient atteint, ils pouvaient apercevoir, à demi-perdu dans les
lointains bleuâtres de l'horizon, le charmant pueblo de Tepatitlan,
construit au sommet d'une éminence complètement boisée, d'où ses
blanches maisonnettes jaillissent pour ainsi dire comme du milieu d'un
bouquet de fleurs.
Nous avons dit que les voyageurs étaient à peu près au nombre de dix.
Huit d'entre eux étaient des domestiques indiens ou peones; des deux
autres personnes, la première était une femme ou plutôt une jeune
fille, et la seconde un homme qui semblait avoir passé la cinquantaine,
bien que sa taille droite, ses yeux gris et vifs, son visage plein
et fortement coloré, et ses cheveux blonds et épais, témoignassent
en faveur de la bonté et de la vigueur de sa constitution, et ne
laissassent entrevoir aucun signe de décrépitude.
La jeune fille avait vingt ans à peine; elle était blonde, mignonne,
gracieuse, et offrait dans sa personne le type le plus complet qui se
puisse imaginer de la beauté saxonne dans toute sa splendeur.
La ressemblance qui existait entre les traits du vieillard et ceux
de la jeune fille, dénotait une parenté fort rapprochée: en effet,
c'étaient le père et la fille.
Le vieillard portait le costume européen avec cette rigide exactitude
qui, du premier coup d'œil, fait reconnaître un Anglais dans toutes
les parties du monde; la seule concession qu'il avait cru devoir faire
au pays qu'il habitait temporairement, c'était d'avoir attaché un
immense voile vert à la forme de son chapeau, afin de se garantir des
rayons ardents du soleil; quant à la jeune fille, elle était si bien
enveloppée dans des châles de toutes sortes, qu'il était impossible de
rien apercevoir de son costume.
Le père et la fille cheminaient côte à côte à quelques pas en avant
des peones et causaient entre eux en anglais, soit qu'ils préférassent
employer cette langue, qui était la leur, soit qu'ils ne se souciassent
point d'être compris de leurs serviteurs, dans la fidélité desquels ils
n'avaient sans doute pas grande confiance.
Cependant plus ils avançaient du côté de Tepatitlan, la route d'abord
déserte se peuplait de voyageurs, montés pour la plupart sur des
chevaux _camperos_, c'est-à-dire galopeurs, passaient comme des
flèches auprès de nos deux personnages, échangeaient avec eux un _Dios
guarde_ rapide et ne tardaient pas à disparaître dans les sinuosités du
chemin.
Au moment où nous mettons en scène nos deux personnages, le vieillard
parlait:
--Je vous avoue, ma fille, disait-il, que je ne partage nullement votre
manière de voir, et cela se comprend: vous êtes jeune et moi je suis
vieux, les voyages qui à votre âge sont pleins d'attrait, n'offrent
plus au mien que des ennuis et des fatigues insupportables, surtout
dans un pays comme celui où nous sommes, où les moyens de locomotion
sont encore dans l'enfance, et se réduisent à l'emploi du cheval.
--Je conviens, mon père, répondit la jeune fille, qu'il serait plus
agréable pour vous de voyager en voiture.
--Oui, de toutes les façons; j'ai besoin de prendre mes aises, la
moindre fatigue me brise. Que voulez-vous, mon enfant? ce n'est pas de
ma faute, vous ne devez pas m'en vouloir pour cela.
--C'est moi, mon père, qui regrette de vous voir ainsi errer sur les
routes.
--Bah! vous le regrettez, Anna, dit le vieillard en souriant avec une
légère teinte d'ironie; on ne s'en douterait guère, à voir la façon
dont vous en usez avec moi depuis quelque temps.
--Est-ce un reproche que vous m'adressez, mon père?
--Nullement, mon enfant; mais convenez avec moi que je serais
beaucoup mieux dans ma maison de la calle San Francisco, à México,
confortablement étendu dans ma butaca, lisant le _Times_, le _New-York
Herald_ ou tout autre journal, que sur cette route, en proie au soleil,
à la poussière, et ce qui est pis, sous la menace continuelle d'une
attaque de salteadores.
--J'en conviens, mon père; mais vous savez que nous avons été
contraints, à cause de la guerre, de quitter México et, sans la
protection de don Pablo de Zúñiga, pour lequel le général Santa-Anna
professe une vive amitié, peut-être aurions-nous été obligés de sortir
du Mexique.
--Tout cela est vrai, mon enfant; mais pourquoi errer ainsi de ville en
ville, au lieu de nous rendre tout simplement dans nos propriétés de
Sonora ou du Nuevo León?
--Pouvions-nous traverser Guadalajara sans visiter nos parents?
--Non, certes, cela n'eût pas été convenable mais nous n'avons pas
rencontré ces parents, la guerre leur a fait abandonner la ville pour
se retirer dans une hacienda éloignée; nous sommes demeurés quinze
jours à Guadalajara, livrés à nous-mêmes, mal logés et mal nourris,
dans une horrible posada, où, entre parenthèses on nous a fait payer
fort cher; nous n'avons rencontré personne de connaissance. Si don
Pablo de Zúñiga eût été à Guadalajara encore, cela nous eût fait une
société, mais il a disparu et personne ne sait ce qu'il est devenu; en
quittant la ville, rien n'était plus simple que de nous diriger tout
droit vers Tepic, où nous possédons une assez belle maison, rien ne
nous aurait manqué là; pas du tout, je ne sais ce qui vous passe tout à
coup par la tête, vous m'obligez à retourner sur nos pas pour aller je
ne sais quoi faire à Tepatitlan.
--Mais, mon père, il doit y avoir un _herradero_ à Tepatitlan. C'est
fort curieux, dit-on; j'ai désiré le voir, c'est tout simple.
--Hum, fit le vieillard d'un air de doute, c'est possible, mais je
n'en crois rien; vous devez avoir un autre motif. Tenez, Anna, soyez
franche; avouez que vous me cachez quelque chose.
--Oh! mon père, répondit-elle en rougissant, vous ne le croyez pas!
--Moi, je le parierais, au contraire. Depuis quelque temps je ne vous
reconnais plus; vous êtes complètement changée; tantôt vous voulez
une chose, puis, sans motif aucun, cette chose ne vous plaît plus, et
c'est une autre chose qu'il vous faut; vous êtes capricieuse, bizarre,
nerveuse, inquiète, impatiente, que sais-je encore?
--Le portrait que vous faites de moi n'est pas flatteur, mon père.
--Malheureusement il est vrai, mon enfant, et cela me tourmente
beaucoup, parce que je vous aime, et que je crains que vous ne me
cachiez quelque chagrin secret.
--Quel chagrin puis-je avoir, mon bon père, auprès de vous?
--Que sais-je? il est si difficile de découvrir les pensées qui
remplissent le cœur d'une jeune fille.
--Je suis heureuse, mon père; mes pensées ne vont pas plus loin que le
désir de rester avec vous.
--Ah! pourquoi avez-vous refusé d'épouser votre cousin Williams,
c'était un bon parti?
--Je ne l'aimais pas.
--L'amour serait venu.
--J'en doute.
--Alors c'est que vous en aimiez un autre?
--Peut-être, mon père!
--J'ai donc deviné?
--Je ne dis pas non.
--Pourquoi ne pas m'avoir instruit de cela plus tôt? vous savez que je
n'ai pas l'intention de forcer vos inclinations, et, pourvu que celui
que vous aimez soit digne de vous.
--C'est l'âme la plus grande, le cœur le plus loyal qui existe.
--Oui, je le sais, celui qu'on préfère a toujours toutes les qualités.
Et quel est ce mortel si heureusement doué?
--Je ne puis vous le dire encore; excusez-moi, mon père.
--Bon! voilà que nous retombons dans le mystère à présent. Soit, comme
il vous plaira; je n'insiste pas, d'autant plus qu'il faudra bien que
vous parliez un jour ou l'autre.
La jeune fille sourit finement sans répondre.
--Avec tout cela, me voilà brouillé avec Williams et toute sa famille;
je le regrette, ce jeune homme me convenait; je l'avais, tout enfant,
fait sauter sur mes genoux; je m'étais habitué à le considérer comme
mon fils.
--Il m'oubliera d'autant plus facilement, qu'il me connaissait à peine,
mon père, et il redeviendra votre ami et le mien.
--J'en doute fort. A la suite de ce duel mystérieux, dont il s'est
obstiné à me cacher les motifs, son caractère a complètement changé; il
est devenu sombre, réservé, bref, ce n'est plus le même homme. A peine
rétabli de sa blessure, au lieu de me venir voir comme auparavant, il a
subitement quitté le Mexique et est reparti pour les États-Unis, sans
même prendre congé.
--C'est un reste d'irritation contre moi, sans doute.
--Non, c'est une belle et bonne haine, Williams est orgueilleux et
vindicatif, il ne vous pardonnera jamais d'avoir méprisé son alliance.
--Que puis-je faire à cela, mon père? C'est un malheur dont il me faut
prendre mon parti; d'ailleurs nous ne nous reverrons probablement
jamais.
--Peut-être le reverrons-nous plus tôt que vous ne le supposez, miss;
j'ai appris qu'à peine débarqué à la Nouvelle Orléans, Williams était
allé rejoindre le général Taylor en qualité de volontaire; cela doit
cacher des projets que, sans doute, nous ne tarderons par à connaître.
--Mon cousin est un gentleman, mon père.
--Oui, mais c'est surtout un homme qui veut se venger d'une injure
qu'il croit avoir reçue.
--Je ne puis croire que nous ayons à redouter quelque chose de lui;
d'ailleurs il est loin d'ici.
--Pas autant que vous le supposez; Dieu veuille que je me trompe, mais
je ne sais pourquoi j'éprouve à ce sujet des craintes vagues que je ne
puis chasser de ma pensée.
En ce moment, un des peones, serviteur de M. Prescott, le seul,
du reste, dans lequel il eût une entière confiance, s'approcha
respectueusement.
--Que me voulez-vous, Santiago Ramírez? lui demanda le vieillard.
--Mi amo, j'aperçois une nombreuse troupe de cavaliers qui se dirige de
ce côté: je viens prendre vos ordres.
--Hum! fit le vieillard en levant la tête, en effet je ne les avais pas
vus. Que croyez-vous que sont ces hommes?
--Des rancheros, seigneurie; cela est facile à reconnaître.
--Mauvaise rencontre, n'est-ce pas?
--Je ne saurais vous répondre là-dessus avec certitude, seigneurie; les
rancheros sont des corps francs levés par de riches hacenderos dans le
but de servir de guerilleros pendant la guerre actuelle; quelques-uns
sont honnêtes.
--Voilà qui n'est pas rassurant, mon pauvre Ramírez.
--Quels sont les ordres de votre seigneurie, mi amo?
Le vieillard jeta sur sa petite troupe un regard piteux qu'il reporta
sur les cavaliers qui accouraient à toute bride.
--Il nous est impossible d'éviter leur rencontre, dit-il, nous ne
sommes plus qu'à une courte distance du pueblo, continuons donc à
avancer, et à la grâce de Dieu!
Santiago Ramírez salua respectueusement son maître et alla reprendre sa
place en avant des autres peones.
Si la vue des rancheros, qui venaient à lui inquiétait M. Prescott, ils
ne produisaient pas le même effet sur sa fille. Miss Anna les voyait,
au contraire, se rapprocher avec joie; peut-être avait-elle, des motifs
secrets pour qu'il en fût ainsi.
Disons tout de suite ce que sont les rancheros, pour ne plus avoir à y
revenir plus tard.
Le ranchero mexicain a beaucoup de rapports avec notre fermier, en
faisant, bien entendu, la part de la différence qui doit exister entre
les mœurs du pays qu'il habite et le nôtre.
Le ranchero est le seul qui ait presque complètement échappé à
l'influence délétère du clergé mexicain, pour lequel il professe un
respect fort médiocre; cela tient au milieu dans lequel il vit.
Perdu, pour ainsi dire, au milieu d'immenses solitudes, toujours au
grand air, en face de la nature, il n'a aucun des vices des villes et
possède au contraire les vertus des races nomades; loyal, hospitalier,
d'une honnêteté proverbiale, d'une valeur à toute épreuve, il a
conservé le sens moral, possède au suprême degré l'amour de la famille,
brûle du désir de s'instruire et en cherche toutes les occasions:
malheureusement elles sont rares pour lui.
La vitalité du pays est donc toute en lui, car il tient au sol qu'il
cultive et qui lui appartient; sans argent souvent, mais vivant dans
l'abondance, il est sincèrement patriote et foncièrement républicain,
possède au suprême degré la haine de l'étranger, et, dénué de cette
turbulence inquiète et souvent licencieuse des habitants des villes, il
a instinctivement les véritables sentiments d'indépendance qui, le jour
où cette race vigoureuse et rude aura, grâce à l'instruction, perdu ses
préjugés, assureront l'autonomie du pays et constitueront à la nation
mexicaine cette force réellement nationale qui lui manque encore, mais
que l'avenir lui réserve.
Ce furent les rancheros qui, lors de la guerre de l'indépendance,
formèrent ces redoutables _cuadrillas_ qui tinrent si longtemps en
échec la puissance espagnole et finirent par l'abattre. Indifférents
aux bouleversements politiques qui depuis si longtemps bouleversent
leur malheureux pays, ils laissent paisiblement les ambitieux et les
intrigants des villes s'entre-détruire; ce n'est que lorsque l'étranger
envahit les frontières et menace le sol qui les a vus naître qu'ils
sortent de leurs déserts; mais alors ils déploient une indomptable
énergie, ne se laissent abattre par aucun revers et ne déposent les
armes que vainqueurs, ou quand la mort les leur arrache. Ils sont
cruels souvent, cela tient à leur éducation sauvage, mais ils sont
généreux et grands aussi, fidèles quand même à la cause qu'ils ont juré
de défendre.
Leur costume est caractéristique, un peu théâtral peut-être, mais en
somme, essentiellement pittoresque et va bien à ces hommes à charpente
vigoureuse, aux traits hâlés et énergiques et aux allures martiales
remplies d'une inexprimable désinvolture.
Cependant les rancheros se rapprochaient rapidement des voyageurs.
Ils formaient une troupe d'une cinquantaine de cavaliers environ, et
arrivaient comme un ouragan au milieu d'un nuage épais de poussière.
A quelques pas en avant, galopait un cavalier qui devait être leur
chef. M. Prescott poussa un cri de joyeuse surprise; dans ce cavalier,
il avait reconnu don Pablo de Zúñiga, dont un moment auparavant il
regrettait si fort l'absence et qu'il avait cherché vainement à
Guadalajara.
Toute inquiétude disparut alors, et les voyageurs continuèrent gaiement
leur route.
Les deux troupes ne tardèrent pas à se rejoindre et à se confondre.
Don Pablo accosta le vieillard de la façon la plus cordiale.
--Vous ne comptiez pas me rencontrer ici? lui dit-il après l'échange
des premiers compliments.
--Je l'avoue, répondit M. Prescott; mais je suis charmé de cette
rencontre. Mais vous, où alliez-vous ainsi à bride avalée?
--Moi! j'allais au-devant de vous.
--Comment! vous alliez au-devant de moi? ceci demande une explication,
don Pablo.
Le jeune homme sourit en regardant la jeune fille.
--L'explication est facile à donner, répondit-il. J'ai su votre arrivée
à Guadalajara, et le désir que vous aviez manifesté de me voir. Si
grand qu'eût été pour moi le plaisir de passer quelques instants auprès
de vous, malheureusement, j'étais retenu par d'importantes affaires;
cependant j'allais tout abandonner pour vous aller rejoindre, lorsque
je fus averti que non seulement vous aviez quitté la ville, mais que
vous rebroussiez chemin du côté de México. Or, comme la route la plus
directe pour se rendre à la capitale est celle-ci, j'ai supposé que
vous la prendriez; j'ai pris mes mesures en conséquence, et me voilà.
--Bon! bon! fit en souriant le vieillard, tout cela peut être vrai: en
tout cas, je suis heureux de cette rencontre.
--A la bonne heure; je vous ai fait préparer une maison dans laquelle
vous serez à ravir. Comptez-vous demeurer quelques jours à Tepatitlan?
--J'y resterai le moins possible, puis je retournerai du côté du
Pacifique.
--Vous n'allez donc pas à México?
--Non. Je compte me retirer soit à Tepic, soit à Monterey; au moins
jusqu'à la fin de la guerre.
--Puisqu'il en est ainsi, laissez-moi faire, señor, je me charge de
vous conduire, vous et la señorita, jusqu'à la résidence qu'il vous
plaira de choisir.
--Comment cela, caballero? demanda timidement la jeune fille, toute
rougissante de plaisir.
--Voici de quelle façon, señorita; le général Santa-Anna, après avoir
quitté México, a pris le commandement de l'armée libératrice qui se
réunit à San Luis de Potosí; j'ai formé une cuadrilla de rancheros
forte de trois cents cavaliers, dont vous voyez une partie auprès de
moi. Je compte me mettre en marche aussitôt après le herradero, qui
va avoir lieu demain, pour rejoindre l'armée; je me mets donc à vos
ordres, si toutefois mon offre vous agrée.
--C'est à mon père qu'il appartient de vous répondre, señor don
Pablo; quant à moi personnellement, je serais charmée de profiter de
votre escorte, surtout en ce moment où les routes sont infestées de
salteadores.
--Ce qui en bon castillan, mon cher don Pablo, fit en riant le
vieillard, veut dire que nous acceptons votre offre de grand cœur;
ainsi voilà qui est convenu, vous pouvez compter sur nous.
Quelques minutes plus tard on atteignit le pueblo.
Tepatitlan regorgeait de monde, le village était en fête.
Don Pablo conduisit les voyageurs à la maison qu'il avait fait préparer
pour eux; puis, lorsqu'il les y eut confortablement installés, il se
retira discrètement en les avertissant qu'il viendrait les prendre le
lendemain de bonne heure pour assister au herradero.
M. Prescott ne fit aucune observation à sa fille sur la façon bizarre
dont ils avaient rencontré le jeune homme; seulement le soir, avant de
se retirer dans sa chambre à coucher, il lui dit d'une voix légèrement
railleuse, en l'embrassant:
--Quel hasard singulier! n'est-ce pas, Anna?
Ce fut toute la jeune fille rougit, mais elle ne répondit pas.
Le lendemain, ainsi que cela avait été convenu, don Pablo vint chercher
ses hôtes, et, après leur avoir adressé les compliments d'usage, il les
conduisit à des places réservées, d'où ils pouvaient voir commodément
le herradero.
Au Mexique, les troupeaux paissent en liberté sur d'immenses pâturages,
sous la surveillance de gardiens nommés _vaqueros_, aussi sauvages
qu'eux.
Ces troupeaux, appartenant à plusieurs propriétaires, malgré le soin
que mettent les vaqueros à les séparer, finissent, toujours par se
mêler et si bien se confondre les uns avec les autres, qu'il devient
presque impossible de reconnaître à qui ils sont. Pour obvier à cet
inconvénient, une fois par an, tantôt pour les taureaux, tantôt
pour les chevaux, les vaqueros réunissent tous les troupeaux, les
conduisent tantôt à un village, tantôt à un autre, les renferment dans
des _corrales_ faits exprès, où ils les entassent par milliers. Une
fois là ils les _lacent_, les séparent et les marquent au chiffre de
chaque propriétaire, au moyen d'un fer chaud. C'est ce qui se nomme un
herradero.
Les herraderos sont de véritables fêtes pour les vaqueros, et des
prétextes de réunion pour les rancheros et les hacenderos; on les voit
arriver de tous les côtés, vêtus de leurs plus beaux habits, montés sur
leurs meilleurs chevaux, dans l'intention de lutter entre eux d'adresse
et d'audace; aussi cette fête est-elle une véritable _fantasia_ plus
émouvante cent fois que celles exécutées par les Arabes, et dans
laquelle le désir de se surpasser l'un l'autre excite à un si haut
degré l'émulation de ces centaures, qu'ils accomplissent les prouesses
les plus extraordinaires.
Il y a quelque chose qui saisit, intéresse et donne le vertige dans
le spectacle étrange qu'offrent ces hommes, montés sur des chevaux
fougueux, rompus à tous les exercices de l'équitation, se précipitant
à fond de train dans un corral renfermant plusieurs milliers d'animaux
effarés, presque fous de terreur, qui se foulent, se pressent, se
poussent pour éviter l'atteinte du lasso qui les menace et que le
vaquero fait tournoyer autour de sa tête, en poussant des cris rauques
et sauvages, en tourbillonnant autour de cette masse vivante et
indomptée, qui mugit, résiste et fait d'incroyables efforts pour rompre
l'obstacle qui s'oppose à sa fuite.
Le herradero dura six jours, il y avait plus de vingt mille têtes de
bétail à séparer et à marquer.
Deux jours plus tard, M. Prescott et sa fille, confortablement
installés dans des palanquins portés par des mules, qu'ils devaient à
la sollicitude attentive de don Pablo de Zúñiga, prenaient, escortés
par le jeune homme et sa cuadrilla de rancheros, la route de San Luis
de Potosí, où ils devaient rejoindre l'armée libératrice, prête à
entrer en campagne contre les Américains, sous les ordres du général
Santa-Anna, qui avait voulu prendre le commandement en personne.
Don Pablo et doña Anna, oublieux des soucis de la politique, étaient
heureux d'être, pour quelques jours du moins, réunis l'un à l'autre,
de se voir, de pouvoir se parler; ils jouissaient du présent sans se
soucier de l'avenir, et avec cet égoïsme qui caractérise les amoureux,
ils ne songeaient qu'à leur amour et au bonheur si doux d'être
constamment l'un près de l'autre.
M. Prescott, tout en suivant d'un œil attentif le manège innocent des
jeunes gens, savourait avec délices le plaisir beaucoup plus réel pour
lui d'être confortablement étendu dans un palanquin à l'abri de toute
fatigue.
Le voyage se fit sans événement digne d'être noté, et le neuvième jour
après leur départ de Tepatitlan, les rancheros firent leur entrée à San
Luis de Potosí.
La ville regorgeait de troupes et ressemblait à un camp; don Pablo de
Zúñiga était arrivé juste à temps. Le général Santa-Anna était attendu
le lendemain, et l'armée devait immédiatement marcher en avant.
V
Deux profils de coupe-jarrets.
A quelques pas seulement de la plaza Mayor, dans une ruelle étroite,
sombre et boueuse située presque derrière la cathédrale et nommée
le Callejón del Remedio, existait à l'époque où se passe notre
histoire--et probablement existe encore à San Luis de Potosí à l'heure
où nous écrivons, car le Mexique est le pays du monde où tout, hommes
et choses, conserve le plus opiniâtrement sa physionomie et son
immobilité de granit en dépit du progrès--une vieille masure, tombant
presque en ruines et datant évidemment des premiers temps de la
conquête espagnole; les fenêtres étroites garnies de vitres verdâtres,
enchâssées dans du plomb et recouvertes de toiles d'araignées
séculaires, les murs noirs, enfumés et fendillés çà et là, le sol en
terre battue et raboteux, dénonçaient au premier coup d'œil cette
masure pour un véritable bouge.
En effet, ce taudis infect, qui suintait le crime et la misère par tous
les pores de ses murailles lézardées, était ce qu'à México on nomme
un _velorio_, et servait de refuge aux gens sans aveu et aux bandits
de toutes sortes qui d'ordinaire pullulent dans les grands centres de
population, mais dont le nombre s'était augmenté dans des proportions
considérables, non seulement à cause de la guerre, mais encore grâce
aux événements politiques qui avaient plongé le pays dans un état
d'anarchie indescriptible.
Le mot velorio est essentiellement mexicain, il n'a pas d'équivalent
possible dans le langage des honnêtes gens, nous n'essaierons donc pas
de le traduire; dans celui dont nous avons esquissé la description, dès
que la nuit était venue, à la lueur douteuse de quelques candilejos,
aux mêches charbonneuses, attachés contre les murs par des mains de
fer, une nombreuse compagnie, mêlée d'hommes et de femmes, envahissait
la salle, débouchait dans les pièces attenantes, montait à l'étage
supérieur, et jusqu'au jour on dansait, on jouait, on buvait, et
souvent on faisait pis encore.
Les _celadores_ chargés du soin de veiller à la sûreté commune des
habitants de la ville, les patrouilles qui parcouraient les rues pour
maintenir le bon ordre, évitaient soigneusement les approches de ce
repaire, et quels que fussent les cris qui s'en échappassent, le
tumulte horrible qui y régnât, rendus volontairement sourds par la
crainte, ils passaient sans s'arrêter et même en hâtant le pas, sans
se risquer à jeter un coup d'œil du côté de ce redoutable velorio,
si ce n'est afin d'assurer que quelques-uns de ses hôtes sinistres
ne faisaient pas irruption au dehors et ne se mettaient pas à leur
poursuite.
C'est dans cet affreux repaire que, deux jours après l'arrivée de nos
voyageurs à San Luis, nous introduirons le lecteur vers dix heures du
soir environ.
Il y avait chambrée complète, toutes les salles étaient pleines,
toutes les tables garnies; dans le fond de la plus grande pièce,
quelques musiciens ou soi-disant tels, car au Mexique, tout le monde
a la prétention d'être musicien, placés sur une estrade assez élevée,
jouaient à qui mieux mieux, sans se préoccuper les uns des autres, des
airs, n'importe lesquels, que du reste personne n'écoutait.
Un nuage de fumée, produit par les candilejos, les sebos, les
pipes et les cigares, planait comme une auréole lugubre au-dessus
des consommateurs et assombrissait encore l'éclairage déjà plus
qu'insuffisant de cette vaste pièce, qui se trouvait ainsi plongée
dans une espèce de crépuscule brumeux dont, notons-le en passant, les
habitués de la maison étaient loin de se plaindre, au contraire.
Là se trouvait réunie en ce moment la collection la plus complète
de mauvais drôles qui se puisse imaginer, drapés fièrement dans des
guenilles hétéroclites comme jamais Callot n'en a rêvé dans ses
compositions les plus fantasques et les plus excentriques.
Le velorio était en liesse; il hurlait du haut en bas des imprécations
et des blasphèmes dans toutes les langues connues et inconnue, car tous
les pays du globe sans exception y étaient représentés par quelques
coquins émérites.
Dans l'angle le plus obscur de cette salle ténébreuse, non loin de
l'estrade sur laquelle se tenaient les musiciens, un homme, enveloppé
d'un manteau, le chapeau rabattu sur les yeux, était assis seul à
une table, le dos appuyé au mur, le coude sur la table, la tête dans
la main; il fumait un mince papelito en laissant errer des regards
investigateurs autour de lui sans songer à entamer la mesure de mescal
placée devant lui.
Cet homme était entré un des premiers dans le velorio, au moment où les
peones allumaient les sebos, il avait choisi cette place entre toutes,
s'était assis, avait demandé de la liqueur; depuis lors il n'avait
donné signe de vie que pour tordre une nouvelle cigarette, lorsque
celle qu'il fumait touchait à sa fin. Dans tout autre lieu que celui
où il se trouvait, ses allures étranges, son affectation à cacher son
visage auraient appelé l'attention sur lui; mais dans ce bouge, chacun
était trop occupé de ses propres affaires pour songer à celles des
autres, et nul n'avait pris garde à lui. Seulement, comme par un accord
tacite, afin de lui laisser plus de liberté, personne n'était venu
s'asseoir à sa table: délicatesse de bandit, depuis que l'homme dont
nous parlons devait intérieurement être très reconnaissant, car, ainsi
que nous l'avons dit plus haut, le velorio s'était si rapidement rempli
que toutes les tables étaient garnies de buveurs, et que quelques-uns
même, ne trouvant plus de place nulle part, s'étaient assis sur le bord
même de l'estrade des musiciens et s'étaient fait servir là du pulque
et du mescal.
Soudain un mouvement d'ondulation assez fort s'opéra dans la foule
des buveurs, vigoureusement repoussés à droite et à gauche; et sans
paraître se soucier des cris et des malédictions qui le saluaient sur
son passage, un individu, cause unique de ce bouleversement, alla
résolument s'asseoir sur le banc occupé déjà par l'inconnu et se plaça
juste en face de lui.
Celui-ci tout en feignant d'être sérieusement absorbé par la confection
d'une cigarette, jeta un regard de côté sur son voisin, et satisfait
sans doute du résultat de son examen, il sortit son mechero et battit
froidement le briquet.
Le nouveau venu était, en apparence du moins, un drôle de la pire
espèce: il avait la taille athlétique, les traits patibulaires, les
moustaches outrageusement retroussées, le chapeau penché sur l'oreille;
il se drapait orgueilleusement dans un manteau en dents de scie,
portait un long couteau dans la botte et une énorme rapière à lourde
poignée de fer au côté; c'était en somme, le type complet du bandit
mexicain dans ce qu'il a de plus odieux et de plus repoussant, avec
cela le ton et les manières d'un gentilhomme.
Après s'être examinés pendant quelques secondes, les deux hommes se
saluèrent d'une inclination de tête, et le nouvel arrivé, tordant
rapidement une cigarette, s'adressa à l'inconnu.
--Pardon, señor caballero, dit-il avec une politesse exquise, me
ferez-vous l'honneur de me prêter votre feu?
--Avec le plus grand plaisir, señor, répondit l'autre en tendant le
mechero d'or curieusement ciselé qu'il tenait encore à la main.
--Mille grâces, señor, dit-il en allumant sa cigarette, éteignant le
mechero et le rendant ensuite avec un salut à son propriétaire.
En ce moment un peon plaça une mesure d'infusion de tamarin et un
gobelet en corne sur la table.
Le nouveau venu se pencha vers l'inconnu, sa mesure à la main.
--Vous en offrirai-je, señor? dit-il.
--Je vous remercie, répondit l'autre; vous voyez, caballero, que j'ai
devant moi du mescal, auquel je n'ai pas encore touché.
--C'est pardieu vrai! Seriez-vous indisposé, señor?
--Pas le moins du monde, reprit-il avec intention; mais l'odeur de ce
mescal me déplaît.
--Il n'est peut-être pas de bonne qualité?
--C'est probable; vous savez que le mescal est comme le pulque, il doit
être bu nouveau, sinon il se gâte et devient exécrable.
--Hélas! fit le bandit avec un jeu de physionomie impossible à
traduire, il en est ainsi de tout dans la vie.
--Vous êtes philosophe? dit l'autre avec un sourire.
--Oui, dans mes moments perdus: l'habitude de vivre seul agrandit et
épure les idées.
--C'est juste, le jaguar chasse seul, les coyotes vont en troupes.
--Aussi le jaguar est le roi du désert; je méprise les coyotes. Vous
offrirai-je de cette infusion de tamarindos, caballero? je vous assure
qu'elle est excellente.
--J'accepte pour ne pas vous désobliger, répondit-il en tendant son
gobelet.
L'autre versa.
--Je suis don Pedro de Arizona; dit-il en saluant, mais mes amis me
nomment Matadiez, à cause probablement d'une grande légèreté de main et
d'une dextérité que je possède dans le maniement du couteau.
--J'avais souvent entendu parler de vous avec éloge, señor Matadiez. Je
bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer si à l'improviste.
Le bandit salua courtoisement.
--C'est moi, señor, dit-il, qui bénis cet heureux hasard. Votre
seigneurie daignera-t-elle me dire son nom?
--Il est loin encore d'avoir acquis la grande célébrité du vôtre,
caballero, mais tel qu'il est le voici: je me nomme don Augustín
Zaputo, mais ceux qui me connaissent personnellement, mes amis,
préfèrent m'appeler Trabuco.
--Quoi! s'écria le bandit avec l'apparence de la joie la plus vive,
vous êtes le señor Trabuco?
--Pour vous servir, caballero, répondit-il modestement.
--Pardieu! la rencontre est heureuse, señor, depuis longtemps je
brûlais du désir de faire votre honorable connaissance.
--Je vous avoue que moi aussi j'avais ce désir.
--La sympathie nous attirait l'un vers l'autre.
--Deux hommes comme nous doivent être amis.
--Inséparables comme les doigts de la main.
--A votre santé.
--A la vôtre.
Ils burent.
--Je ne comptais guère, en venant ici, me rencontrer avec vous, reprit
Matadiez.
--Ni moi, je vous l'avoue.
--Voilà qui est extraordinaire, d'autant plus que nous avons échangé le
mot d'ordre.
--C'est vrai; l'ami qui a consenti à nous mettre en rapports n'a pas
songé à vous dire mon nom, de même qu'il aura jugé inutile de me dire
le vôtre.
--C'est cela, il voulait nous faire une surprise.
--Que, pour ma part, je trouve charmante.
--Et moi délicieuse.
--Je lui adresserai mes sincères compliments pour cette attention
délicate.
--Moi de même.
Il y eut un silence; ce fut Trabuco qui le rompit au bout d'un instant.
--Maintenant que la connaissance est faite et la glace rompue entre
nous, dit-il, si nous causions un peu de nos affaires.
--Je n'y vois pas de sérieux inconvénients.
--J'ai à vous entretenir de choses fort sérieuses, et la foule est
grande autour de nous.
Matadiez éclata de rire.
--Cette foule fait notre sécurité, dit-il. Tous les gens qui sont ici
ont trop à s'occuper d'eux-mêmes pour songer à nous; leurs oreilles
sont fermées: d'ailleurs ils me connaissent pour la plupart, et tant
que nous demeurerons à cette table, nul ne s'avisera de s'approcher
assez pour entendre ce que nous dirons. Parlez donc sans crainte, cher
seigneur.
--On a dû vous toucher quelques mots déjà de l'affaire qui nous amène
l'un vers l'autre.
--On m'en a parlé vaguement; il s'agit, je crois, d'un riche étranger
qui voyage avec sa fille et quelques peones seulement.
--C'est cela même, il emporte, dit-on, avec lui, des sommes
considérables, sans compter des bijoux de grande valeur.
--Quelle imprudence de se hasarder ainsi sur les grandes routes en
temps de guerre; la police est si mal faite, fit-il en souriant.
--Et un malheur est si tôt arrivé, reprit l'autre sur le même ton;
mais, vous le savez, ces Anglais--je crois qu'il est de ce pays--ne
doutent de rien.
--Enfin, s'il lui arrive quelque chose, il ne pourra s'en prendre qu'à
lui-même.
--Ainsi soit-il. Mais ce n'est pas tout.
--Je suis tout oreilles.
--Cet Anglais se rend à Tampico.
--Bon; il y a sur cette route des passages fort dangereux.
--C'est vrai. Ses richesses courent grand risque de ne pas arriver
intactes à destination.
--Ni lui non plus.
--Pardon, il est convenu qu'on ne lui enlèvera pas un cheveu de la tête.
--Bah! Pourquoi donc?
--Parce qu'il est préférable de lui faire payer une bonne rançon.
--Mes compliments, señor, je n'avais pas pensé à cette ingénieuse
combinaison.
--On ne peut songer à tout.
--Continuez, de grâce, vous m'intéressez vivement.
--Maintenant, passons à la jeune fille.
--C'est cela, passons à la jeune fille. Est-elle jolie?
--Charmante.
--Hum! nouvelle rançon alors. Ah çà! mais mon cher seigneur, cette
affaire prend des proportions gigantesques, savez-vous? nous allons
tous rouler sur l'or d'ici à quelques jours.
--Je l'espère; mais, quant à la jeune fille, sa rançon est réglée.
--Déjà?
--Oui.
--Combien?
--Vingt mille piastres.
--Beau chiffre, caray! et vous avez touché?
--Pas encore; mais il est entendu que je toucherai aussitôt après
livraison.
--Ceci me semble régulier. Ah çà! continua-t-il en posant les coudes
sur la table, penchant le corps en avant et regardant son interlocuteur
bien en face, l'affaire se dessine bien, il y aura du profit, elle me
sourit beaucoup, mais ce n'est pas tout encore.
--Bah! de quoi s'agit-il donc?
--Vive Dios! de nous entendre entre nous et de savoir comment nous
réglerons.
--Oh! que cela ne vous inquiète pas, cher seigneur, vous serez content
de moi.
--Je n'en doute pas, caballero, cependant les affaires sont les
affaires, vous le savez; mieux vaut, je crois, nous entendre tout
de suite, afin de nous épargner plus tard des discussions et des
malentendus toujours regrettables entre gens d'honneur.
--Parfaitement raisonné. Eh bien! je serai franc; écoutez-moi.
--Je ne demande pas mieux.
--Je ne vous cache pas que, apportant l'affaire, avec tout autre
qu'avec vous, cher seigneur, j'aurais posé certaines conditions
peut-être un peu dures; mais entre nous il ne saurait en être ainsi,
je mets un trop haut prix à l'avantage de vous avoir avec moi pour
discuter: nous partagerons les bénéfices par moitié, cela vous
convient-il!
--Pardieu! je le crois bien.
--Seulement...
--Ah! dit-il en faisant la grimace, il y a un seulement.
--Il y en a toujours.
--C'est juste; continuez.
--Seulement, comme je suis étranger dans cette province, que je ne
connais personne, vous vous chargerez d'organiser l'expédition.
--Cela se peut arranger ainsi. De combien d'hommes pensez-vous que nous
ayons besoin?
--Oh! mon Dieu! une douzaine tout au plus, pourvu que ce soient des
gaillards solides et résolus; il ne faut pas nous exposer à un échec.
--Diable! ce serait malheureux. Et ces hommes qui les payera?
--Vous, naturellement.
--Hum! murmura-t-il avec une grimace, le bénéfice ne sera pas aussi
grand que je le supposais.
--Pourquoi donc? Par le temps qui court, les hommes ne sont pas rares,
vous en trouverez plus que vous ne voudrez; cela vous coûtera un
millier de piastres tout au plus.
--Eh! eh! la somme est ronde.
--Oui, mais les bénéfices sont beaux.
--Je le sais bien.
--Enfin, cher seigneur, c'est à prendre ou à laisser. Ainsi
décidez-vous.
--Je prends, caray! C'est égal vous me tenez la dragée haute.
--Allons donc! ne supposez pas cela, caballero, vous me causeriez un
véritable chagrin en le croyant.
--Allons! c'est convenu.
--Vous me le jurez?
--Sur ma foi de gentilhomme.
--J'aimerais mieux autre chose, reprit-il en riant.
--Eh bien! sur la part que j'espère en paradis.
--C'est entendu, alors.
--Parfaitement.
--Voilà qui est bien. Maintenant, pour finir, l'heure, le jour et le
lieu du rendez-vous?
--Connaissez-vous le Voladero del Macho.
--Caray! A quatre journées de chemin; je le vois d'ici.
--Eh bien! trouvez-vous lundi de la semaine prochaine, c'est-à-dire
dans sept jours, vers cinq heures de la tarde au Barranco del Estrivo,
à une lieue environ avant d'arriver au voladero; à cette heure-là,
l'Anglais et sa fille passeront; surtout, n'oubliez pas d'être bien
accompagné.
--Rapportez-vous-en à moi pour cela.
--Choisissez des hommes habitués au désert.
--Ah! pourquoi donc?
--Hum! on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être serons-nous forcés
de nous réfugier dans la prairie.
--Je vois que vous n'oubliez rien.
--Il faut tout prévoir. Au revoir, señor Matadiez; Dieu vous garde!
--Au revoir, seigneur Trabuco. Que Dieu vous accompagne!
Les deux bandits se saluèrent cérémonieusement et se séparèrent.
Le señor Trabuco quitta immédiatement le velorio, où il laissa Matadiez
décidé en apparence à y demeurer jusqu'au lever du soleil.
Cependant, à peine son complice eût-il franchi la porte du bouge, que
Matadiez se leva brusquement et sortit à son tour.