demeurer dans un beau château, où j'aurai beaucoup de domestiques qui me
feront de grandes révérences."
Le vieillard retourna au bord de la mer et fit la commission.
"C'est bien," lui dit le poisson d'or, "retourne à la maison; tu
trouveras tout fait."
Arrivé à la maison, le vieillard vit un château magnifique. Sa femme,
vêtue d'or et d'argent, était assise sur un trône et donnait ses ordres
à une foule de domestiques. Quand elle aperçut le vieillard elle dit:
"Qui est ce vieillard-là, ce mendiant?" et elle commanda qu'on le mît à
la porte. Mais bientôt elle voulut être impératrice. Elle fit donc venir
le vieillard et lui dit d'aller trouver le poisson d'or et de lui dire:
"Ma femme ne veut plus être archiduchesse; elle veut être impératrice."
Le vieillard obéit, et le poisson d'or accorda aussi ce souhait. Enfin
la méchante femme voulut être reine des eaux et commander à tous les
poissons.
Le vieillard alla donc au bord de la mer, appela le petit poisson d'or
et dit:
"Poisson d'or, ma femme n'est toujours pas contente. Elle dit qu'elle
aimerait être reine des eaux et commander à tous les poissons."
"Oh, c'est trop," dit le petit poisson d'or, "elle ne sera jamais reine
des eaux, elle est bien trop méchante, et je suis sûr que tous les
poissons seraient bien malheureux sous ses ordres."
Le poisson disparut, en disant ces mots, et quand le vieillard arriva
chez lui, il retrouva la pauvre cabane, le baquet cassé, la vieille
femme mal vêtue, et il fut obligé de reprendre son filet et de pêcher.
Mais il eut beau jeter son filet à la mer, il ne retrouva plus le
poisson d'or.
LA CABANE AU TOIT DE FROMAGE.[14]
[Note 14: This is one of the Swedish folk tales; another well-known
version of "Hans and Gretchen."]
Une vieille sorcière demeurait dans une cabane au milieu d'une forêt sur
une haute montagne. Cette femme était très cruelle, et elle aimait
manger les petits enfants. Elle avait l'habitude de placer tous ses
fromages sur le toit de sa cabane, afin d'attirer tous les enfants du
voisinage. A une certaine distance de cette cabane, demeurait un pauvre
paysan qui avait deux enfants, une petite fille très stupide et un
garçon qui était bien intelligent.
Un jour le paysan envoya les enfants dans la forêt pour cueillir des
fraises. Ils arrivèrent bientôt à la maison de la sorcière, et comme ils
avaient bien faim, le garçon grimpa sur le toit. Il prit un fromage. La
vieille sorcière entendit un petit bruit, et cria: "Qui est là, sur mon
toit?"
"Ce sont de petits anges," répondit le petit garçon d'une voix bien
douce.
La sorcière dit: "Chers petits anges, mangez autant de fromage que vous
voulez," et elle resta assise auprès du feu. Le petit garçon prit des
fromages et partit avec sa soeur.
Quelques jours après, les enfants revinrent. Le garçon grimpa sur le
toit, et la sorcière cria: "Qui est là, sur mon toit?"
Le garçon répondit comme la première fois: "Ce sont de petits anges!" et
la petite fille, qui aimait beaucoup causer, cria: "Je suis là aussi!"
Alors la sorcière sortit de la maison, et saisit les deux enfants en
disant: "Oh, oui, vous êtes deux jolis petits anges et vous ferez un bon
rôti. Comment est-ce que votre mère tue ses porcs?" demanda-t-elle.
La petite fille dit: "Elle leur coupe la tête avec son grand couteau."
"Non, non," dit le garçon, "elle leur met une corde autour du cou."
La sorcière alla chercher une corde, la mit autour du cou du garçon, qui
tomba par terre comme s'il était mort.
"Es-tu mort, maintenant?" demanda la sorcière.
"Oui," répondit le garçon.
"Oh, non," dit la sorcière; "tu n'es pas mort pour de bon, car tu parles
encore."
Le garçon répliqua: "Je parle encore parce que ma mère engraisse
toujours ses porcs avant de les rôtir. Elle dit qu'ils sont bien
meilleurs."
"Une bonne idée!" dit la sorcière.
Elle prit les deux enfants, les mit dans une cage, et dit: "Comment
votre mère engraisse-t-elle ses porcs?"
"Oh, elle leur donne du grain," dit la petite fille.
"Non, non," dit le garçon, "ma soeur se trompe, elle est si petite! Ma
mère engraisse ses porcs avec des gâteaux et du lait doux."
"Bon," dit la sorcière, "c'est ce que je ferai."
La sorcière leur donna donc beaucoup de gâteaux et de lait doux. Un jour
elle arriva à la cage, et dit: "J'ai mal aux yeux et je ne puis pas voir
si vous êtes assez gras. Levez le doigt que je le tâte."
La petite fille allait faire juste comme la vieille avait dit; mais le
petit garçon prit sa place et présenta un petit bâton.
La sorcière le tâta, et dit:
"Vous êtes bien maigres." Et elle leur donna deux fois plus de gâteaux
et de lait doux.
Quelques jours après, elle dit de nouveau:
"Levez le doigt, je veux voir si vous êtes assez; gras."
Le garçon tendit une queue de chou, et la vieille femme dit:
"Oui, vous êtes assez gras." Elle porta les enfants dans sa cabane, et
dit à la fille de faire un grand feu dans le four. Quand il fut bien
chaud, elle dit aux enfants: "Maintenant, mettez-vous sur la pelle, l'un
après l'autre, et je vous mettrai au four."
La petite fille, toute tremblante, allait obéir, quand son frère prit sa
place. Mais quand la vieille prit la pelle, il roula à terre. La
sorcière se mit en colère, mais le garçon s'excusa poliment, et dit:
"Madame, nous sommes bien stupides, et bien gauches, je le sais;
montrez-nous comment nous placer sur la pelle!" La sorcière se plaça sur
la pelle, le garçon la poussa vite dans le four et ferma la porte.
Alors il prit tous les fromages de la sorcière, et accompagné de sa
petite soeur, il rentra tout joyeux chez son père. Quant à la sorcière,
elle fut bien rôtie, et personne ne pleura sa mort.
LE VRAI HÉRITIER.[15]
[Note 15: This anecdote is adapted from a story in a French Reader,
"Livre de Morale en Action," by Barrau.]
Julien était le fils d'un homme très pauvre. Son père tomba malade et
mourut, et le pauvre Julien était seul, tout seul. Julien était jeune,
et un homme riche dit: "Pauvre enfant, vous avez perdu votre père et
votre mère, vous êtes orphelin, vous êtes seul au monde. J'ai pitié de
vous!" Et l'homme riche plaça Julien dans une bonne famille, se chargea
de son éducation, et quand il fut assez grand il le plaça en
apprentissage.
Son apprentissage fini, Julien dit adieu à son bienfaiteur, et partit
pour son tour de France. Cinq ans après, il arriva à la maison. Il avait
beaucoup voyagé, il avait beaucoup travaillé, mais il n'avait pas gagné
beaucoup d'argent.
Sa première pensée en arrivant dans sa ville natale fut d'aller faire
visite à son bienfaiteur. Hélas, le pauvre homme était mort. Julien
trouva tous les héritiers dans la maison. Ils étaient tous furieux parce
que leur oncle n'avait pas laissé une aussi grande fortune qu'ils
avaient espéré.
Les héritiers désappointés firent une vente de tous les objets qui
étaient dans la maison de leur oncle. Julien alla à la vente, et il vit
avec surprise que les héritiers n'avaient aucun respect pour la mémoire
de leur oncle. Ils vendaient tout. Enfin Julien vit avec indignation
qu'ils vendaient même le portrait du pauvre mort.
Naturellement Julien acheta les objets que son bienfaiteur avait le plus
aimés, et naturellement il acheta aussi le portrait, et il donna tout
l'argent qu'il avait au monde pour l'obtenir. Il porta ce portrait dans
sa chambre, sa misérable petite chambre, et le suspendit contre le mur
par une petite ficelle (corde). Mais la ficelle était vieille, le
portrait était lourd, et bientôt la ficelle cassa, et le portrait tomba.
Julien examina le portrait avec soin, et trouva le cadre cassé. Il
voulut réparer le cadre, et il vit quelque chose de curieux. Il examina
le cadre de plus près et découvrit bientôt des diamants, et un papier
sur lequel son bienfaiteur avait écrit:
"Je suis sûr que mes héritiers sont des ingrats. Je suis sûr qu'ils
vendront même mon portrait. Ce portrait sera peut-être acheté par une
personne à qui j'ai fait du bien. Ces diamants sont pour cette personne;
je les lui donne."
Le papier était signé, et personne ne put disputer la possession des
diamants à Julien, qui se trouva ainsi le vrai héritier de la fortune de
son bienfaiteur.
Il était si riche, qu'il pensa aux pauvres enfants de la ville,
orphelins comme lui. Il construisit une grande maison pour eux, et il
leur raconta souvent l'histoire du portrait de son cher bienfaiteur.
YVON ET FINETTE.[16]
[Note 16: Brittany is the most westerly province of France. The
people, who are called Bretons, are descendants of the ancient Celts.
They have a language of their own, are very imaginative, and delight in
extravagant tales like this one, which is one of their special
favorites. Laboulaye also gives a version of this tale in his "Fairy
Book."]
Dans la Bretagne, il y avait autrefois la noble famille des barons
Kerver. Le baron, qui était aussi brave que bon, avait douze enfants,
six fils, grands et forts comme lui, et six filles, belles comme le
jour, et vraiment adorables. Avec une telle famille vous pouvez
comprendre que le baron Kerver était fier et heureux, et quand un autre
enfant arriva, il dit: "Vraiment je ne sais pas où je trouverai la place
pour ce garçon, le château est déjà plein!"
Le nouveau-venu fut appelé Yvon et bientôt il gagna tous les coeurs par
sa franchise, sa bonne humeur et surtout par son courage, car il n'avait
peur de rien. Quand Yvon eut atteint l'âge d'homme il dit à son père:
"Mon père, vous avez tant d'enfants qu'il n'y a pas de place dans le
château pour moi. Permettez-moi d'aller chercher fortune."
Le baron Kerver refusa d'abord de se séparer de son cher enfant, mais
enfin il consentit au départ d'Yvon. Le jeune homme dit adieu à ses
parents, à ses frères et à ses soeurs et partit gaiement en répétant la
devise des Kerver: "En avant," chaque fois qu'un obstacle ou un danger
se présentait. Enfin il arriva à la mer et s'embarqua dans un vaisseau
prêt à partir, en criant: "En avant."
Quelques jours après, quand le vaisseau était en pleine mer, une tempête
terrible s'éleva, et bientôt le vaisseau fut englouti par les vagues, et
Yvon se trouva seul dans l'eau: "En avant," répéta-t-il courageusement,
et il se mit à nager vigoureusement. Il arriva enfin en vue de terre, et
après avoir fait beaucoup d'efforts il se trouva sur une plage, où il se
reposa quelques heures avant de continuer son chemin.
Quand il fut un peu reposé, il grimpa sur une montagne, et du haut de
cette montagne, il s'aperçut qu'il était sur une île. L'île n'était pas
déserte, cependant, car Yvon aperçut une maison immense à quelque
distance. Il se dirigea vers cette maison, et fut tout surpris en voyant
la grandeur des portes et des fenêtres qui n'avaient pas moins de
soixante pieds de haut.
Yvon ne se déconcerta cependant pas, et s'approcha de la porte. Le
marteau était hors de portée. Il prit une grosse pierre et frappa à la
porte. Un géant, qui n'avait pas moins de quarante pieds de haut, ouvrit
la porte, et demanda d'une voix terrible:
"Qui êtes-vous, et que voulez-vous?"
"Je suis Yvon, fils du baron Kerver, en Bretagne, et je viens chercher
fortune!" dit Yvon, sans trembler.
"Très-bien!" dit le géant. "Votre fortune est faite, j'ai besoin d'un
domestique, vous pouvez entrer à mon service. Si vous me servez bien, je
vous récompenserai bien; mais si vous n'êtes pas fidèle et si vous ne
faites pas exactement ce que je vous dis, je vous mangerai."
"C'est entendu!" dit Yvon. Alors le géant lui dit:
"Aujourd'hui je suis très occupé. Je vais mener mes troupeaux à la
montagne, je serai absent toute la journée. Pendant mon absence vous
pouvez nettoyer les écuries. Je ne vous donne rien de plus à faire, mais
je vous défends d'entrer dans ma maison!"
Le géant partit en disant ces mots. Yvon le suivit des yeux, et quand il
fut hors de vue, il ouvrit la porte et entra dans la maison, en disant:
"Il est clair qu'il y a quelque chose d'intéressant à voir dans cette
maison; sans cela le géant ne m'aurait pas défendu d'y entrer."
Yvon entra dans la première chambre; elle était vide, complètement vide.
Il n'y avait rien qu'une marmite suspendue dans la cheminée. Yvon
s'avança et remarqua avec surprise que la marmite contenait une soupe
étrange qui bouillait. Comme il n'y avait pas de feu sous la marmite,
Yvon trouva ceci très extraordinaire.
Il coupa donc une mèche de ses cheveux, la trempa dans la soupe, et
quand il l'en retira, il fut très surpris de voir que les cheveux
étaient couverts de cuivre. "Oh!" dit-il, "monsieur le géant a sans
doute un estomac bien solide puisqu'il peut digérer une soupe pareille!"
Yvon alla dans la seconde chambre. Il la trouva exactement pareille à la
première, et là aussi il trouva une marmite, mais quand il trempa une
mèche de cheveux dans la soupe bouillante qu'elle contenait, il remarqua
que la mèche était toute couverte d'une couche d'argent. "Oh," dit-il,
"monsieur le géant a vraiment une digestion admirable, et il faut qu'il
soit riche pour pouvoir se payer des soupes pareilles."
Yvon entra alors dans la troisième chambre, et bien qu'elle fût
exactement pareille aux deux premières, il découvrit bientôt que la
soupe dans la troisième marmite était une soupe d'or. Sa curiosité était
éveillée, et il courut vite ouvrir une quatrième porte, et entra
hardiment dans une quatrième chambre.
Oh, quelle surprise! Il vit devant lui une charmante jeune fille, qui
s'approcha vivement de lui, et qui lui dit:
"Qui êtes-vous? Que faites-vous ici? Partez vite, malheureux, car si le
géant vous trouve ici, il vous tuera!"
Le jeune homme répondit aussitôt: "Je suis Yvon, fils du baron Kerver.
Je suis venu chercher fortune. Je n'ai pas peur du géant que j'ai vu et
qui m'a engagé comme domestique."
"Que vous a-t-il donné à faire?" demanda la jeune fille en tremblant.
"Il m'a dit de nettoyer l'écurie. C'est bien simple, car je l'ai souvent
vu faire aux domestiques de mon père. On prend un balai, on balaie, et
voilà tout!"
"Oh!" dit la jeune fille, "c'est très facile dans une écurie ordinaire,
mais dans une écurie magique comme celle du géant, ce n'est pas si
simple, car toutes les fois que vous jetterez du fumier par la porte il
en entrera plus par la fenêtre. Mais si vous tournez le balai, et si
vous commencez à balayer avec le manche, l'écurie se nettoiera toute
seule."
"Très-bien!" dit Yvon, "je suivrai votre conseil, et maintenant
asseyons-nous là, côte à côte, et causons."
Le temps passa vite, bien vite; et avant la fin de la journée Yvon avait
non seulement raconté toute sa vie à la jeune fille, mais il avait aussi
appris qu'elle s'appelait Finette, qu'elle était un peu fée, mais
qu'elle était la captive et la servante du géant, qui était un homme
cruel. Leur conversation était si intéressante qu'elle dura jusqu'à tard
dans l'après-midi. Enfin Finette dit: "Mon ami, allez vite nettoyer
l'écurie, sans cela le géant arrivera avant que votre tâche ne soit
finie."
Yvon la quitta donc et alla à l'écurie. Il prit un balai et jeta du
fumier par la porte comme il l'avait vu faire aux domestiques de son
père, mais au même instant une quantité de fumier entra par la fenêtre.
Alors il se rappela ce que Finette lui avait dit. Il saisit le balai et
commença à balayer avec le manche. A l'instant même l'écurie se trouva
toute propre comme par enchantement.
Yvon mit le balai dans un coin, puis il alla s'asseoir sur le banc
devant la porte de la maison du géant. Quand il vit arriver son maître,
il se croisa les jambes, renversa la tête en arrière, ferma les yeux et
commença à siffler nonchalamment.
Le géant arriva, et demanda avec colère: "Eh bien, paresseux, pourquoi
ne travaillez-vous pas?"
Yvon ouvrit les yeux lentement, et dit: "Je n'ai rien à faire!"
"Comment," cria le géant; "je vous ai dit de nettoyer mon écurie."
"C'est fait!" dit Yvon tranquillement. Le géant courut à l'écurie, et
revint en disant: "Misérable! vous n'avez pas fait ceci tout seul; vous
avez vu ma Finette."
"Mafinette," dit Yvon, "mafinette! Qu'est-ce que c'est que cela? Est-ce
un animal, une personne, ou une chose? Mon maître, montrez-moi ça!"
Le géant dit: "Imbécile, vous ne saurez que trop tôt ce que c'est. Allez
vous coucher dans la grange, et je vous dirai ce que vous aurez à faire
demain."
Le lendemain avant de partir de nouveau pour toute la journée le géant
dit à Yvon: "Allez à la montagne, attrapez mon cheval noir et mettez-le
à l'écurie. Je veux m'en servir demain. Mais n'allez pas dans ma maison,
et ne cherchez pas à découvrir ma Finette!"
"Ah, mon maître," dit Yvon, "vous parlez toujours de mafinette.
Qu'est-ce que c'est que mafinette?"
Le géant ne répondit pas et partit, mais aussitôt qu'il fut hors de vue
Yvon courut joyeusement dans la maison pour voir Finette, qu'il aimait
déjà beaucoup. Finette lui demanda ce que le géant lui avait donné à
faire.
"Oh!" dit Yvon négligemment, "c'est quelque chose de très facile. Il m'a
dit d'aller à la montagne attraper son cheval, de le ramener et de le
mettre à l'écurie. Il veut s'en servir demain."
"Oh!" dit Finette, "ce n'est pas aussi facile que vous pensez, mon cher
Yvon, car le cheval du géant est immense, et de sa bouche et de ses
narines jaillit un feu dévorant qui tue toutes les personnes qui
l'approchent."
"Très-bien!" dit le jeune homme, "je n'irai pas à la montagne, car je
n'ai nulle envie de mourir!"
"Oh!" dit Finette, "si vous prenez la bride magique suspendue derrière
la porte de l'écurie, le cheval sera docile comme un agneau, et vous
pourrez le brider et le monter sans danger."
Yvon remercia la jeune fille de ses bons conseils, et après avoir causé
avec elle presque toute la journée, il alla chercher la bride magique,
et partit pour la montagne. Arrivé là, il entendit bientôt un bruit,
comme le tonnerre, et il vit venir au grand galop un cheval monstre, de
la bouche et des narines duquel jaillissait un feu dévorant.
Yvon, qui n'avait peur de rien, secoua la bride, et le coursier vint
s'agenouiller devant lui, doux comme un agneau. Yvon brida le cheval
sans peine, monta sur son dos, retourna à la maison et le mit à
l'écurie.
Cela fait, il alla s'asseoir sur le banc, devant la porte, et quand il
vit venir le géant, il se croisa les jambes, ferma les yeux et commença
à siffler.
Le géant s'approcha, et lui dit avec colère: "Eh bien, paresseux,
pourquoi n'avez-vous pas fait ce que je vous ai commandé?"
"C'est fait, mon maître, votre cheval est à l'écurie, et c'est une bien
gentille bête, allez!"
"Mon cheval une gentille bête!" s'écria le géant avec surprise, et il
courut à l'écurie pour voir si c'était vraiment son cheval que le jeune
homme avait ramené de la montagne.
Il revint en quelques minutes en grommelant: "Misérable, vous n'avez pas
fait ceci tout seul. Quelqu'un vous a aidé. Vous avez vu ma Finette."
"Mafinette, mafinette!" dit Yvon. "Vous parlez toujours de mafinette,
mon maître; qu'est-ce donc que mafinette?"
"Vous ne saurez que trop tôt," dit le géant, et il alla se coucher.
Le lendemain, avant de partir, il dit à Yvon: "Yvon, allez aujourd'hui à
l'abîme sans fond, toucher mes revenus!"
"Très-bien!" dit Yvon, sans paraître le moins du monde surpris, et le
géant partit.
Quand il fut hors de vue, Yvon courut rejoindre Finette, qui lui demanda
anxieusement ce que le géant lui avait commandé de faire.
"Oh!" dit Yvon, "le géant m'a dit: 'Allez à l'abîme sans fond, toucher
mes revenus.' Je ne sais pas où c'est, ni combien le géant veut, mais je
suis sûr que vous savez tout, ma Finette chérie, et que vous m'aiderez
de nouveau."
Finette rougit, sourit, et dit: "Oui, Yvon, je sais en effet où est
l'abîme sans fond. Prenez cette baguette, allez à la montagne,
frappez-en le grand rocher noir trois fois. Le rocher s'ouvrira, et un
démon paraîtra; il vous demandera brusquement: 'Que voulez-vous?' et
vous répondrez, 'Les revenus du géant!' Alors il dira: 'Combien
voulez-vous?' Vous répondrez: 'Pas plus que je ne peux porter.'
"Alors le démon vous fera entrer dans une grotte immense, où vous verrez
des diamants, des rubis, des perles, des émeraudes, des topazes, des
améthystes, de l'or et de l'argent en grandes quantités. Vous verrez un
sac par terre. Prenez-le et remplissez-le, sans dire un seul mot, et
sortez en silence."
"Très-bien," dit Yvon, "je ferai exactement tout ce que vous m'avez dit,
ma chère Finette." Et il s'assit à côté d'elle, et ils causèrent
longtemps ensemble. Quand l'après-midi arriva, le jeune homme prit la
baguette, et partit pour la montagne. Il trouva le rocher noir sans
peine. Il le frappa trois fois de sa baguette. Le rocher s'ouvrit, et un
démon parut, qui dit d'une voix terrible:
"Que voulez-vous?"
"Les revenus du géant!" répondit Yvon sans se laisser déconcerter.
"Combien voulez-vous?" demanda brusquement le démon.
"Pas plus que je ne puis porter," dit Yvon.
"Entrez!" fit le démon, et il conduisit Yvon dans une grotte toute
étincelante d'or, d'argent, et de pierreries. Yvon vit un sac à terre;
il le prit et le remplit d'or, d'argent, et de pierreries, et sortit en
silence. Il descendit la montagne, et s'assit sur le banc devant la
porte. Quelques minutes après le géant arriva.
"Avez-vous fait ma commission?" dit-il.
"Oui," répondit le jeune homme, "je suis allé à l'abîme sans fond, et
j'ai touché vos revenus."
"Avez-vous le compte juste?" demanda le géant.
"Comptez vous-même, et vous verrez!" dit le jeune homme en montrant le
sac du doigt.
Le géant ouvrit le sac, compta les pierres précieuses, et dit:
"Misérable, vous n'avez pas fait ceci tout seul; vous avez sans doute vu
ma Finette."
"Ah, mon maître, qu'est-ce donc que mafinette? Vous en parlez sans
cesse; qu'est-ce?"
"Vous ne saurez que trop tôt!" grommela le géant, et il partit.
Le lendemain matin il s'en alla à cheval sans dire mot à Yvon. Quand il
fut hors de vue le jeune homme alla trouver Finette.
"Qu'avez-vous à faire aujourd'hui," demanda Finette.
"Rien, absolument rien! J'ai vacance aujourd'hui!" répondit Yvon.
"Oh," dit Finette, "c'est un mauvais signe. Allez vite vous asseoir sur
le banc, devant la maison, et restez là jusqu'à ce que je vienne."
Yvon obéit à regret. Quelques minutes après le géant revint. Il ne dit
pas un seul mot à Yvon, mais il entra dans la maison et dit à Finette:
"Prenez un couteau, coupez la gorge au jeune homme que vous trouverez
assis devant la porte, et faites-en une bonne soupe. Je vais dormir;
appelez-moi quand la soupe sera prête."
En disant ces mots, le géant alla se coucher, et quelques minutes après
il était profondément endormi, et on l'entendait ronfler par toute la
maison. Finette prit un couteau, alla à la porte, appela Yvon et lui
raconta toute l'histoire.
"Finette!" dit Yvon, "vous n'allez sûrement pas me couper la gorge."
"Oh non!" dit Finette. "Donnez-moi le doigt." Elle coupa un peu le doigt
d'Yvon, et trois gouttes de sang tombèrent sur le pas de la porte.
"Venez avec moi maintenant," dit-elle. Yvon l'accompagna dans la maison.
Ils firent un grand feu. Ils suspendirent une marmite sur le feu. Yvon
remplit la marmite d'eau de la fontaine, et Finette y jeta des oignons,
des carottes, des navets, du persil et des pommes de terre. Puis elle y
jeta une paire de souliers, une paire de bas, une paire de pantalons,
une chemise, une veste, un habit et un chapeau, et quitta la chambre.
Accompagnée d'Yvon, elle alla dans la chambre où bouillait l'or. Là elle
fit trois boulets d'or. Puis elle alla dans la chambre où bouillait
l'argent. Là elle fit deux boulets d'argent. Puis elle alla dans la
chambre où bouillait le cuivre. Là elle fit un boulet de cuivre. Puis
elle prit Yvon par la main, et dit:
"Fuyons, fuyons, avant que le géant se réveille," et ils s'enfuirent
tous deux aussi vite que leurs jambes pouvaient les porter. Le géant
dormit longtemps, enfin il se réveilla et cria: "Finette, la soupe
est-elle prête?"
"Non, pas encore, mon maître," dit la première goutte de sang.
Le géant se tourna, ferma les yeux et se rendormit. Il dormit
longtemps. Enfin il se réveilla et cria: "Finette, la soupe est-elle
prête?"
"Non, pas encore, mon maître," dit la seconde goutte de sang.
Le géant se tourna, ferma les yeux et se rendormit. Il dormit longtemps.
Enfin il se réveilla et cria: "Finette, la soupe n'est-elle pas encore
prête?"
"Non, mon maître, pas encore," répondit la troisième goutte de sang.