côté de lui, et quand il lui demanda si elle voulait bien être sa femme,
elle rougit, et dit, "Oui."
Le prince la regarda avec admiration, et dit: "Que vous êtes belle! Vous
êtes la plus belle personne du monde, j'en suis sûr! Mais votre robe
n'est pas belle. Elle est trop modeste. Attendez ici, et j'irai au
château de mon père, chercher une belle robe de satin blanc et une
voiture pour vous présenter à mon père comme une grande dame."
La princesse était très timide; elle avait peur de rester seule, mais
enfin elle consentit à rester près de la fontaine, et le prince partit.
Il alla au château de son père, dit qu'il avait trouvé une princesse,
blanche comme la neige, belle comme le jour, et aimable et intelligente
comme un ange, et promit de la présenter dans une heure.
Alors le prince alla demander une belle robe de satin blanc à sa soeur
favorite, donna ordre de préparer la plus belle voiture, et fit tous les
préparatifs nécessaires pour recevoir la princesse avec honneur. Quand
tout fut prêt, il monta en voiture pour aller chercher la belle
princesse qu'il était impatient de revoir.
Pendant son absence, la princesse, qui avait peur de rester là toute
seule, grimpa dans un grand arbre, près de la fontaine, et se cacha dans
le feuillage. Tout son corps était complètement caché, mais sa jolie
figure était visible, et se reflétait dans l'eau pure de la fontaine,
comme dans un miroir.
Quelques minutes après, une négresse arriva à la fontaine pour chercher
de l'eau. Elle avait une grande cruche, elle se pencha sur l'eau, vit la
jolie figure, et regarda à droite et à gauche pour découvrir la personne
à qui cette jolie figure appartenait. Mais elle ne vit personne, et
décida bientôt que l'image qu'elle voyait dans l'eau était celle de sa
propre figure:
"Oh, que je suis jolie," dit-elle avec joie. "Que je suis jolie. Je suis
aussi jolie qu'une princesse. Ma maîtresse dit toujours: 'Lucie, vous
êtes laide, laide à faire peur,' mais ce n'est pas vrai. Je suis jolie,
et ma maîtresse est jalouse parce que je suis plus jolie qu'elle. Je
suis trop jolie pour porter de l'eau!" Et la négresse cassa sa cruche
sur les pierres, et retourna chez sa maîtresse, qui attendait l'eau avec
impatience.
"Où est la cruche?" demanda-t-elle. "Où est l'eau que je vous ai dit de
m'apporter?"
"J'ai cassé la cruche, je suis trop jolie pour porter de l'eau," dit la
négresse.
"Vous! Jolie!" dit la dame avec étonnement (surprise), "vous êtes laide
à faire peur!" Et la maîtresse, en colère, battit la pauvre négresse,
lui donna une autre cruche, et la renvoya, en pleurant à la fontaine.
La négresse retourna lentement à la fontaine, se pencha sur l'eau, vit
la même jolie figure, et dit: "Oh, que je suis jolie! Je suis sûre que
je suis la plus jolie personne du monde! Je ne porterai pas l'eau pour
ma maîtresse," et elle cassa la seconde cruche et retourna à la maison
sans eau.
"Où est l'eau de la fontaine, esclave?" demanda la maîtresse
impérieusement.
"L'eau est dans la fontaine, et la cruche est cassée. Je ne serai plus
votre servante. Je suis trop jolie. Je suis assez jolie pour épouser le
prince."
Alors la maîtresse commença à rire, et dit: "Que vous êtes absurde,
Lucie; vous êtes laide, laide à faire peur; retournez à la fontaine!"
La négresse retourna à la fontaine avec une troisième cruche et se
pencha sur l'eau. Quand elle vit la jolie figure, réfléchie dans l'eau
limpide, elle dit: "Oh, que je suis jolie!" et cette fois elle parla si
haut que la princesse dans l'arbre l'entendit. Amusée par ces
exclamations, elle se mit à rire. La négresse, surprise, leva la tête,
et vit la jolie princesse: "Ah," pensa-t-elle, "c'est cette personne-là
qui a causé tout mon malheur! Je me vengerai!"
Alors d'une voix bien douce, elle, dit: "Ma jolie dame, pourquoi
êtes-vous dans cet arbre?"
"Pour attendre le prince, mon fiancé, qui est allé au palais du roi, son
père, chercher une belle robe de satin blanc, et une voiture."
"Ma jolie dame, vos beaux cheveux blonds sont en désordre, voulez-vous
me permettre de grimper dans l'arbre et de vous les arranger?"
La princesse consentit, la négresse grimpa sur l'arbre, prit une grande
épingle, et perça la tête de la pauvre princesse, qui jeta un cri
terrible et disparut. La négresse, surprise, leva la tête et vit un joli
pigeon blanc qui s'envolait en poussant des cris plaintifs. Alors la
négresse s'assit à la place de la princesse et attendit le retour du
prince.
Quelques minutes après le prince arriva avec toute sa suite. Il regarda
à droite et à gauche, et ne vit personne. Il commença à appeler:
"Ma princesse, ma belle fiancée, ma bien-aimée, où êtes-vous?"
"Ici," répondit la négresse.
Le prince courut à l'arbre avec empressement. Mais quelle ne fut pas sa
surprise et son chagrin quand il vit la vilaine négresse, au lieu de sa
charmante fiancée.
"Où est ma princesse, ma fiancée, une dame belle comme le jour et
blanche comme la neige?" demanda-t-il.
"Je suis votre fiancée," dit la négresse; "je suis la belle princesse,
je suis votre bien-aimée. Mais pendant votre absence une méchante fée
est venue et m'a changée en négresse, comme vous voyez."
Le prince était un homme d'honneur, et comme il avait demandé la main de
la jolie princesse, il pensa: "Je suis forcé d'épouser cette personne,
parce qu'elle déclare qu'elle est ma fiancée."
Alors il aida la négresse à descendre de l'arbre et appela les dames
d'honneur, qui regardèrent leur nouvelle souveraine avec dégoût. Le
prince leur ordonna de vêtir la négresse, et elles lui donnèrent la
belle robe de satin blanc, le voile de mariée, et la couronne de fleurs
d'oranger. Mais toute cette belle toilette la faisait paraître plus
laide que jamais.
Quand la toilette de la négresse fut complètement finie, le prince la
conduisit à la voiture, prit place à côté d'elle, et alla au château. Le
vieux roi, anxieux de voir la beauté de sa future belle-fille, la reçut
à la porte. Il regarda la négresse avec surprise, se tourna vers son
fils et dit avec colère:
"Mon fils, êtes-vous fou? Vous avez dit que la princesse que vous aviez
choisie était plus blanche que la neige, plus belle que le jour,
intelligente et aimable comme un ange, et maintenant vous arrivez avec
une vilaine négresse, qui est laide à faire peur."
Le roi était si en colère contre son fils qu'il lui tourna le dos, et
alla dans sa chambre, où il pleura de rage.
Le prince conduisit la négresse à l'appartement qui avait été préparé
pour elle. Il plaça le château et tous les domestiques à sa disposition,
et lui dit que leur mariage aurait lieu seulement le lendemain.
Alors le prince alla trouver son père, lui raconta toutes ses aventures,
et déclara qu'il ne se consolerait jamais de la perte de la jolie
princesse, mais, qu'étant un homme d'honneur, il ne pourrait jamais
refuser d'épouser la négresse.
Pendant que le prince était avec son père, la négresse, heureuse de
commander aux autres, alla partout dans le palais, donna des ordres à
tous les domestiques, et arriva enfin à la cuisine, où elle dit au chef
de faire beaucoup de bonnes choses à manger.
Pendant qu'elle donnait cet ordre, un joli pigeon blanc vint se poser
sur un arbre, tout près de la fenêtre de la cuisine, et poussa un petit
cri plaintif. La négresse vit le pigeon, le montra au chef, et dit:
"Chef, prenez votre grand couteau, coupez la tête à ce pigeon, et
faites-le rôtir pour mon souper."
Le cuisinier prit son grand couteau, alla dans le jardin, et tua le
pauvre petit pigeon blanc. Trois gouttes de sang tombèrent à terre, et
le chef porta le pigeon à la cuisine pour le rôtir pour le souper de la
négresse, sa nouvelle maîtresse.
Le prince avait quitté son père, et il s'était retiré dans sa chambre
pour pleurer la belle princesse. Il était près de la fenêtre; il vit le
cuisinier tuer le pigeon blanc, et il remarqua les trois gouttes de sang
qui tombèrent à terre.
Quelques minutes après que le cuisinier fut parti, le prince remarqua
trois petites plantes qui sortaient de terre à la place où les trois
gouttes de sang du pigeon étaient tombées. Ces trois petites plantes
poussaient avec une rapidité extraordinaire, et en quelques minutes le
prince vit avec surprise trois arbres, tout couverts de fleurs.
Quelques minutes après les fleurs avaient disparu, et le prince remarqua
trois fruits verts. En un instant les fruits étaient mûrs, et le prince
vit avec surprise que ces fruits étaient trois citrons. Il descendit
dans le jardin, cueillit les trois citrons, remonta dans sa chambre,
remplit la coupe d'or d'eau fraîche, et prit le couteau d'argent.
Le pauvre prince coupa le premier citron, en tremblant; la première
princesse parut, et demanda à boire, mais le prince dit: "Oh non,
charmante princesse, ce n'est pas vous que je veux pour femme." Il coupa
le second citron, la seconde princesse parut, et il lui refusa aussi à
boire. Mais quand il coupa le troisième citron et que la troisième
princesse parut, il lui donna à boire avec empressement, et elle resta
avec lui, et il l'embrassa avec joie.
La jolie princesse raconta toutes ses aventures au prince, et il dit que
la négresse serait punie. Mais le prince était si heureux de revoir sa
chère princesse qu'il dansa de joie. Le roi, entendant le bruit dans la
chambre du prince, arriva en colère, ouvrit la porte, et dit: "Mon fils,
vous êtes décidément fou! Pourquoi dansez-vous maintenant?"
"Oh mon père," répondit le prince, "je danse de joie, parce que j'ai
retrouvé la chère princesse, la plus jolie femme du monde!" et le prince
présenta la princesse à son père, qui la regarda avec admiration, et
dit: "Mon fils, vous avez raison, cette princesse est belle comme le
jour, blanche comme la neige, et je suis sûr qu'elle est aussi bonne et
intelligente qu'un ange!"
Alors le roi demanda au prince comment il avait retrouvé la princesse,
où elle avait disparu, et quand il eut entendu toute l'histoire, il dit:
"La négresse est une très méchante femme. Elle mérite une punition très
sévère."
Alors le roi prit un grand voile, le jeta sur la tête de la princesse,
et la mena dans la grande salle, où tous les courtisans étaient
assemblés autour de la négresse, qui portait une robe de satin rose
toute couverte de perles et de diamants.
Le roi s'avança vers la négresse et dit: "Madame, demain vous pensez
être la reine de ce royaume. Donnez-moi votre opinion, et dites-moi
quelle punition mérite la personne qui attaquerait la future femme du
prince, mon fils?"
"Une personne qui attaquerait la femme de votre fils mériterait une mort
terrible. Elle mériterait d'être jetée dans un grand four, rôtie toute
vive, et je commanderais que ses cendres fussent jetées au vent."
Le roi répondit: "Madame, vous avez prononcé votre propre punition. Vous
êtes une femme cruelle! Vous avez voulu tuer cette jolie princesse, la
future femme de mon fils, et vous serez jetée dans un four, rôtie toute
vive, et je commanderai que vos cendres soient jetées au vent!"
Alors le roi leva le voile de la princesse, et tous les courtisans et
toutes les dames d'honneur s'écrièrent: "Oh, quelle jolie princesse!"
La pauvre négresse se jeta à genoux devant le roi, et dit: "Mon roi, mon
roi, ayez compassion de moi, ayez compassion de moi, ne me faites pas
rôtir toute vive dans un four. Pardon, mon roi, pardon!"
Mais le roi refusa de pardonner à la négresse; alors la belle princesse
s'avança, et dit: "Votre majesté a promis de me donner un beau cadeau de
noces. Donnez-moi la vie de cette pauvre créature si ignorante!"
Le roi consentit à la demande de la princesse, qui trouva une bonne
place pour la négresse, et tout le monde déclara que la nouvelle reine
était aussi bonne que belle.
Le mariage du prince et de la princesse fut célébré le lendemain avec
beaucoup de pompe et de cérémonie, et le prince et la princesse furent
heureux tout le reste de leur vie, et regrettés après leur mort de tous
leurs sujets.
LA VILLE SUBMERGÉE.[9]
[Note 9: This is one of the Dutch Mediæval Legends. The only
Stavoren now existing is a little fishing town on the northeast coast of
the Zuyder Zee. This gulf was caused by "the terrific inundations of the
thirteenth century," when thousands of people perished. It was only
after this inundation took place that the city of Amsterdam arose on the
southwest shore of the Zuyder Zee. The story, with the exception of the
inundation, is purely mythical.]
Il y avait une fois, en Hollande, une grande et belle ville appelée
Stavoren. Cette ville était située près de la mer, et les habitants
étaient très riches, parce que leurs vaisseaux allaient dans toutes les
différentes parties du monde chercher les trésors de toutes les
différentes contrées.
Les habitants de Stavoren étaient très riches, et ils étaient fiers de
leur or, fiers de leur argent, fiers de leurs vaisseaux, et fiers de
leurs grands palais. Ils étaient fiers et égoïstes aussi, parce qu'ils
ne pensaient jamais aux pauvres, qui n'avaient ni or, ni argent, ni
vaisseaux, ni palais.
Il y avait une dame à Stavoren qui était plus riche et plus fière que
tous les autres habitants; elle était aussi plus égoïste et plus cruelle
envers les pauvres. Un jour, cette dame si riche appela le capitaine de
son plus grand vaisseau, et dit:
"Capitaine, préparez votre vaisseau, et quittez le port. Allez me
chercher une grande cargaison de la chose la plus précieuse du monde."
"Certainement, madame," dit le capitaine, "commandez, et j'obéirai. Mais
que voulez-vous, madame? Voulez-vous une grande cargaison d'or,
d'argent, de pierres précieuses, ou d'étoffes? Que voulez-vous?"
"Capitaine," répondit la dame, "j'ai donné mes ordres. Je demande une
cargaison de la chose la plus précieuse du monde. Il y a seulement une
chose qui est plus précieuse que toutes les autres. Allez chercher cette
chose-là et partez immédiatement."
Le pauvre capitaine, qui avait peur de la dame, obéit. Il alla au port,
il prépara son vaisseau, et partit. Alors il appela ses officiers et ses
matelots, et dit:
"Camarades, notre maîtresse a commandé une grande cargaison de la chose
la plus précieuse du monde. Elle a refusé de dire quelle est la chose la
plus précieuse du monde. Je ne sais pas quelle est la chose la plus
précieuse du monde. Savez-vous quelle est la chose la plus précieuse du
monde?"
"Oui, mon capitaine," répondit un officier, "la chose la plus précieuse
du monde, c'est l'or."
"Oh, non, mon capitaine," répondit un autre officier, "la chose la plus
précieuse du monde, c'est l'argent."
"Non," dit un autre. "Mes camarades, la chose la plus précieuse du monde
ce sont les pierres précieuses, les perles, les diamants, et les rubis."
Un autre matelot dit: "Mon capitaine, la chose la plus précieuse du
monde ce sont les étoffes." Tous les hommes et tous les officiers
avaient une opinion différente, et le pauvre capitaine était très
embarrassé. Enfin le capitaine dit: "Je sais quelle est la chose la plus
précieuse du monde, c'est le blé. Avec le blé on fait le pain, la chose
la plus précieuse du monde, parce que le pain est indispensable." Le
capitaine était content, et tous les hommes étaient contents aussi.
Le capitaine dirigea son vaisseau dans la mer Baltique.[10] Il alla à la
ville de Dantzic.[11] Là il acheta une grande cargaison de blé
magnifique. Il chargea la cargaison de blé sur son vaisseau, et il
repartit pour Stavoren. Pendant son absence, la dame avait fait visite à
toutes les personnes riches de Stavoren, et avait dit: "J'ai envoyé mon
capitaine chercher une cargaison de la chose la plus précieuse du
monde."
[Note 10: The Baltic Sea, between Germany, Denmark, Scandinavia, and
Russia.]
[Note 11: Dantzic, a city in West Prussia, on the Baltic coast.]
"Ah," répondaient les personnes riches, "quelle est cette chose?" Mais
la dame refusait de répondre et disait seulement: "Devinez, mes amis,
devinez."
Naturellement la curiosité de toutes les personnes de Stavoren était
grande, et elles attendaient le retour du capitaine avec impatience. Un
jour le grand vaisseau arriva dans le port, le capitaine se présenta
devant la dame qui le regarda avec surprise, et dit:
"Comment, capitaine, déjà de retour! Vous avez été rapide comme un
pigeon. Avez-vous la cargaison que j'ai demandée?"
"Oui, madame," répondit le capitaine, "j'ai une cargaison du plus
magnifique blé!"
"Comment!" dit la dame. "Une cargaison de blé! Misérable! j'ai demandé
une cargaison de la chose la plus précieuse du monde, et vous apportez
une chose aussi vulgaire, aussi ordinaire, aussi commune que du blé!"
"Pardon, madame," dit le capitaine. "Le blé n'est pas vulgaire,
ordinaire, et commun. Le blé est très précieux. C'est la chose la plus
précieuse du monde. Avec le blé on fait le pain. Et le pain, madame, est
indispensable."
"Misérable!" dit la dame. "Allez au port, immédiatement, et jetez toute
la cargaison de blé à la mer."
"Oh, madame, quel dommage!" dit le capitaine. "Le blé est si bon! Si
vous ne voulez pas ce bon blé, donnez-le aux pauvres, ils ont faim, ils
seront contents."
Mais la dame refusa, et dit encore une fois: "Capitaine, allez au port,
immédiatement, et jetez toute la cargaison de blé à la mer! J'arriverai
au port dans quelques minutes pour voir exécuter mes ordres."
Le pauvre capitaine partit. En route il rencontra beaucoup de pauvres,
et dit: "Ma maîtresse, la dame la plus riche de Stavoren, a une grande
cargaison de blé. Elle ne veut pas ce blé. Elle a commandé de jeter
toute la cargaison à la mer. Si vous voulez le blé, venez au port,
peut-être que ma maîtresse aura compassion de vous, et vous donnera
toute la cargaison."
Quelques minutes plus tard tous les pauvres de Stavoren étaient
assemblés sur le quai; la dame arriva, et dit:
"Capitaine, avez-vous exécuté mes ordres?"
"Non, madame, pas encore!"
"Alors, capitaine, obéissez, jetez toute la cargaison de blé à la mer."
"Madame," dit le capitaine, "regardez tous ces pauvres, ils ont faim!
Donnez le blé que vous ne voulez pas aux pauvres!"
"Oh, oui, madame! Nous avons faim, nous avons faim," crièrent les
pauvres. "Donnez-nous le blé! Donnez-nous le blé!"
Mais la dame était très cruelle, et dit:
"Non, non! Capitaine, j'ai commandé. Jetez tout le blé à la mer,
immédiatement."
"Jamais, madame!" répondit le capitaine. Alors la dame fit un signe aux
officiers et aux matelots, et répéta son ordre. Les hommes obéirent, et
malgré les cris des pauvres, et malgré leurs pleurs, tout le blé fut
jeté à la mer.
La dame regarda en silence, et quand la procession de sacs eut cessé,
elle demanda aux officiers et aux matelots:
"Avez-vous jeté tout le blé à la mer?"
"Oui, madame," répondirent les hommes.
"Oui, madame," dit le capitaine d'une voix indignée, "mais un jour
arrivera où vous regretterez ce que vous avez fait! Un jour arrivera où
vous aurez faim! Un jour arrivera où personne n'aura compassion de
vous!"
La dame regarda le capitaine avec surprise, et dit:
"Capitaine, c'est impossible. Je suis la personne la plus riche de
Stavoren. Moi, avoir faim, c'est absurde!"
Alors la dame prit une bague de diamants, la jeta à la mer, et dit:
"Capitaine, quand cette bague de diamants sera placée dans ma main, je
croirai ce que vous avez dit!" et la dame quitta le port.
Quelques jours après, un domestique trouva la bague de diamants dans
l'estomac d'un poisson qu'il préparait pour le dîner de la dame. Il
porta la bague à sa maîtresse. Elle regarda la bague avec surprise, et
demanda: "Où avez-vous trouvé cette bague?" Le domestique répondit:
"Madame, j'ai trouvé la bague dans l'estomac d'un poisson!"
Alors la dame pensa aux paroles du capitaine. Le même jour la dame reçut
la nouvelle de la destruction de tous ses vaisseaux, et elle perdit
aussi tout son or, tout son argent, toutes ses pierres précieuses, et
tous ses palais.
La dame n'était plus riche, mais elle était pauvre, très pauvre. Elle
alla de porte en porte, demander quelque chose à manger, mais tous les
riches et tous les pauvres de Stavoren refusèrent de lui donner du pain.
La pauvre dame périt enfin de froid et de faim.
Les autres personnes riches de Stavoren ne changèrent pas leurs
habitudes. Alors le bon Dieu, qui n'aime pas les personnes égoïstes,
envoya un second avertissement.
Un jour, le port de Stavoren se trouva bloqué par un grand banc de
sable. Ce banc empêcha le commerce, et dans quelques jours le blé que la
dame avait jeté à la mer, commença à pousser, et le banc de sable était
tout couvert d'herbe verte.
Toutes les personnes de Stavoren regardèrent le blé et dirent: "C'est un
miracle, c'est un miracle!" Mais, le blé ne produisit pas de fruit! Le
commerce avait cessé; les riches avaient assez à manger, mais les
pauvres étaient plus pauvres qu'avant.
Alors Dieu envoya un troisième avertissement. Un jour, un homme arriva
dans la maison où tous les riches étaient assemblés, et dit; "J'ai
trouvé deux poissons dans le puits! La digue est rompue. La digue est
rompue. Protégez la ville, protégez les maisons des pauvres près de la
digue!"
Mais les riches continuèrent à danser. La mer entra dans la ville
pendant la nuit, et tout à coup toutes les maisons et tous les palais de
Stavoren furent submergés.[12] Les pauvres périrent, les riches périrent
aussi, et le Zuidersée occupe maintenant la place de la belle ville de
Stavoren, détruite à cause de l'égoïsme de ses habitants riches qui
refusaient de donner à manger aux pauvres.
[Note 12: Many dikes are built in Holland to prevent the country
from being submerged, as a great portion of it now lies beneath the
level of the North Sea.]
LE POISSON D'OR.[13]
[Note 13: This is a Russian fairy story. It is a favorite along the
shores of the Baltic Sea.]
Il y avait une île au milieu de l'océan où il y avait une petite cabane.
Dans cette cabane vivaient un vieillard et sa femme. Ils étaient
pauvres, très pauvres, et le mari avait seulement un filet. Tous les
jours il allait pêcher, et lui et sa femme mangeaient les poissons qu'il
prenait dans son filet.
Un jour après avoir pêché longtemps, il prit un petit poisson d'or qui
avait une voix humaine, et qui dit: "Brave homme, rejette-moi dans la
mer bleue. Je suis si petit, donne-moi la vie, et je ferai tout ce que
tu me demanderas."
Le pêcheur eut compassion du petit poisson, et retourna à la cabane sans
rien.
Sa femme demanda, "Eh bien, mon mari, as-tu pris beaucoup de poissons?"
"Non," dit-il, "j'ai pêché toute la journée, et j'ai seulement pris un
petit poisson d'or."
"Où est-il?" dit la femme.
"Dans la mer," répondit le pêcheur, "il m'a tant prié d'avoir compassion
de lui que je l'ai remis dans l'eau."
La femme était très indignée.
"Imbécile!" dit-elle, "tu avais la fortune dans la main et tu as été
trop stupide pour en profiter."
Elle parla tant que le vieillard, fatigué de ses reproches, courut au
bord de la mer, et cria:
"Poisson d'or, poisson d'or! viens à moi, la queue dans la mer, la tête
tournée vers moi!"
Le poisson d'or arriva aussitôt, et dit: "Vieillard, que veux-tu?"
"Je veux du pain pour ma femme qui est en colère."
"Va à la maison, vieillard, et tu trouveras du pain en abondance," dit
le poisson.
Le vieillard arriva à la cabane, "Eh bien, ma femme, as-tu du pain en
abondance?"
"Oui," dit la femme, "mais je suis bien malheureuse. J'ai cassé mon
baquet, je ne sais où laver mon linge. Va trouver le poisson d'or, et
dis-lui que je veux un baquet neuf."
Le vieillard alla au bord de la mer, et cria:
"Poisson d'or, poisson d'or! viens à moi, la queue dans la mer, la tête
tournée vers moi!"
Le poisson d'or arriva en disant, "Vieillard, que veux-tu?"
"Un baquet neuf pour ma femme, qui n'est pas contente parce qu'elle ne
peut pas laver son linge."
"Va à la maison," dit le poisson d'or, "et tu y trouveras un baquet
neuf."
Le vieillard retourna chez lui, et dit: "Eh bien, ma femme, as-tu un
baquet neuf?"
"Oui," dit la femme, "mais va dire au poisson d'or que notre cabane
tombe en ruine, et qu'il m'en faut une autre."
Le vieillard retourna au bord de la mer et cria:
"Poisson d'or, poisson d'or, viens à moi!"
"Que veux-tu?" demanda le poisson.
"Une cabane neuve pour ma femme, qui est de bien mauvaise humeur."
"Très-bien, va à la maison, et tu trouveras une cabane neuve!"
Le vieillard arriva chez lui et vit une belle cabane neuve. Sa femme
ouvrit la porte, et dit: