l'imagination, que l'esprit d'observation, que le talent, que la science
acquise. Le génie se sert, selon les circonstances, de ces facultés et
de ces forces; mais il s'en sert comme d'autant d'instruments
auxiliaires, et rien de plus, tant il est vrai de dire qu'il les domine
et leur est supérieur par sa nature.
À quels signes donc distinguer les oeuvres qui appartiennent au génie de
celles qui ne lui appartiennent pas?
La réponse la plus juste que l'on puisse, selon nous, faire à cette
question, c'est de dire:
Le génie ne revendique comme siennes que les oeuvres que lui seul peut
faire; ne sont, par conséquent, pas des oeuvres de génie celles qui
peuvent être faites par la raison, par l'imagination et par la science,
agissant isolément ou se prêtant un mutuel appui.
Sans doute la raison, l'imagination et la science arrivent quelquefois à
faire des oeuvres telles que l'on est tenté de se demander s'il faut les
leur attribuer ou en faire honneur au génie; mais ces oeuvres mixtes, si
nous pouvons appeler ainsi celles sur lesquelles le génie a laissé
tomber quelques-uns de ses rayons, forment précisément la ligne de
séparation qui nous facilite la comparaison des travaux de la raison, de
l'imagination et de la science avec les créations du génie.
Comme la puissance mystérieuse d'où naissent les éclairs et la foudre,
le génie a ses moments de calme et de repos; mais, de même que le
merveilleux fluide n'abandonne jamais l'atmosphère, de même aussi le
génie ne cesse jamais, soit sous une forme, soit sous l'autre, de
manifester sa présence chez celui à qui le ciel l'a donné.
Nous cherchons la différence qui existe entre les inspirations de
l'homme de génie et celles des intelligences ordinaires. Eh bien, nous
venons d'indiquer implicitement cette différence, en disant que le génie
n'abandonne pas plus celui qui l'a reçu que l'électricité n'abandonne
l'atmosphère. Les inspirations, parfois heureuses, des intelligences
ordinaires, sont passagères, fugitives, épuisent leur source en
naissant; celles de l'homme de génie, au contraire, se succèdent et se
multiplient au gré de celui qui les dirige, parce que le réservoir d'où
elles sortent est inépuisable.
La durée, la succession, la variété dans la force des inspirations,
voilà, disons-nous, ce qui distingue le génie de ce qu'on appelle les
éclairs de génie.
C'est parce que le génie possède seul une force de cette nature qu'il
peut seul produire des oeuvres qui soient à la fois dignes d'exciter
l'admiration et propres à la conserver.
Mais les hommes doués de génie ne possèdent pas à un égal degré cette
rare faculté. Il y a des génies d'un ordre plus ou moins élevé, des
génies qui sont plus ou moins puissants. Comment les classer?
Comment les classer! Voyez leurs oeuvres; cherchez à savoir combien
d'hommes se sont efforcés d'en faire de semblables, sans pouvoir y
réussir; étudiez la valeur intellectuelle de ces chercheurs ou de ces
imitateurs malheureux, et vous aurez la mesure du génie de l'homme à qui
vous voulez assigner le rang qui lui est dû.
Voulez-vous, par exemple, avoir la mesure du génie d'Homère? Mettez en
présence de l'_Iliade_, l'_Énéide_ de Virgile, la _Pharsale_ de Lucain,
la _Jérusalem délivrée_ du Tasse, le _Paradis perdu_ de Milton, la
_Lusiade_ de Camoëns, la _Messiade_ de Klopstock, la _Henriade_ de
Voltaire, et tous les découragements dont se sont sentis frappés devant
le chef-d'oeuvre du chantre d'Ilion des milliers de poëtes dont le poëme
épique fut toujours la suprême ambition; faites cette comparaison,
disons-nous, et vous saurez ce que vaut le génie d'Homère.
Si nous voulons de même savoir de quelle sorte de génie il a fallu être
doué, et quelle somme de génie il a fallu dépenser pour créer
l'arithmomètre, nous n'avons qu'à faire une comparaison analogue à celle
qui précède, c'est-à-dire, passer la revue de tous les grands hommes qui
ont vainement tenté de résoudre le problème dont la solution a été si
magnifiquement trouvée par M. Thomas de Colmar.
Lorsque, dans cette revue de chercheurs malheureux, viennent se
présenter des noms tels que ceux de Thalès, de Pythagore, d'Archimède,
de Gerbert, d'Albert le Grand, de Roger Bacon, de Blaise Pascal, de
Poleni, de Leupold, de Leibnitz, de Clairaut, etc., on n'ose plus dire,
de peur de paraître flatteur, quelle place mérite l'auteur de
l'arithmomètre parmi les intelligences d'un ordre supérieur, surtout
quand on songe que les récompenses qu'il a reçues dans son pays semblent
le classer parmi les inventeurs d'un ordre ordinaire.
Voici, en effet, quelles ont été jusqu'à présent les récompenses qu'a
values à M. Thomas de Colmar la merveilleuse création sur laquelle nous
n'avons plus rien à dire.
En 1822, la Société d'encouragement pour l'industrie nationale approuva
sa machine à calculer, et accompagna son approbation des compliments les
plus expressifs.
À l'Exposition de l'industrie nationale de 1849, l'arithmomètre valut à
son auteur une médaille d'argent.
En 1851, l'arithmomètre fut récompensé d'une médaille d'or par la
Société d'encouragement pour l'industrie nationale.
En 1851 encore, à l'Exposition universelle de Londres, le jury français
fit décerner une médaille de prix à M. Thomas de Colmar.
En avril 1852, le président de la république, aujourd'hui empereur des
Français, lui fit présent d'une magnifique tabatière en or, ornée de son
chiffre.
En 1854, l'Académie des Sciences a donné sa haute approbation à
l'arithmomètre, et l'a admis pour le concours de mécanique de 1855.
En 1854 encore, le directeur de l'Observatoire a officiellement adressé
des félicitations à M. Thomas de Colmar.
Voilà tout ce qu'a valu, en France, l'arithmomètre à son auteur.
* * * * *
La croix d'honneur dont est décoré M. Thomas ne lui vient point, en
effet, de son arithmomètre, qui n'avait pas encore été inventé
lorsqu'elle lui fut décernée, mais de ses services comme employé
supérieur de l'administration des armées sous l'empire.
Des récompenses telles que celles dont nous avons fait l'énumération
sont très-honorables par elles-mêmes, sans doute; mais, qu'on nous
permette cette expression, elles ont été préjudiciables à M. Thomas de
Colmar.
Qu'est-ce, au fond, qu'une récompense donnée à un inventeur par
l'Académie des sciences, par la Société d'encouragement, par un jury
d'exposition, par le chef de l'État? Est-ce que le public ne regarde pas
les récompenses venues de ces sources comme étant la mesure
approximative de l'importance des découvertes auxquelles ces récompenses
s'appliquent?
Il est donc vrai de dire qu'aux yeux du public l'arithmomètre ne peut
aujourd'hui valoir que ce que valent les récompenses accordées à
l'inventeur de cette machine.
Or, que valent ces récompenses, ou plutôt quelle idée donnent-elles de
l'invention de M. Thomas?
L'idée naturelle, logique, qu'elles en donnent, c'est que l'arithmomètre
a tout simplement une valeur analogue à celle des inventions et des
oeuvres dont les auteurs sont récompensés comme l'a été M. Thomas de
Colmar.
Il suffit de savoir combien sont nombreux les travaux dont les auteurs
ont été récompensés comme l'a été M. Thomas de Colmar, pour pouvoir
comprendre que nous avons eu raison de dire que les récompenses reçues
par l'inventeur de l'arithmomètre lui sont véritablement préjudiciables.
Insister sur ce point serait inutile. Il est de toute évidence, en
effet, que des récompenses d'un ordre commun, lorsqu'elles sont
décernées à des travaux d'un ordre élevé, déprécient ces travaux, les
font descendre à un niveau qui n'est pas le leur, leur assignent dans
l'opinion publique un rang inférieur à celui qui leur est dû.
Ici se présente une question délicate: Pourquoi l'arithmomètre, passant
devant quatre jurys officiels: Exposition de l'industrie de 1849,
Société d'encouragement pour l'industrie nationale en 1851, Exposition
universelle de Londres, Académie des sciences en 1854, n'a-t-il obtenu
la plus haute récompense dont disposaient ces jurys qu'à la Société
d'encouragement?
Ne pouvant répondre catégoriquement à cette question, sans aborder un
ordre de faits qu'il nous convient de laisser à l'écart, nous nous
contenterons de dire que M. Thomas ne doit, en grande partie, attribuer
qu'à lui-même les erreurs de jugement qui l'ont privé, jusqu'ici, de
jouir de la gloire à laquelle lui donne de si légitimes droits la
création de son admirable machine.
Après avoir travaillé près de trente ans à perfectionner l'intelligence,
si nous pouvons parler ainsi, de cette fille de son génie, M. Thomas
crut tout naïvement qu'il suffisait que l'arithmomètre fonctionnât
quelques minutes devant une commission, devant le rapporteur d'une
commission, pour que la valeur scientifique de cet instrument pût être
appréciée par cette commission, par ce rapporteur.
M. Thomas de Colmar, en présentant son arithmomètre à l'Exposition de
l'industrie de 1849, oublia que, pour être compris et apprécié, cet
instrument avait besoin d'être expliqué; il oublia surtout de faire
entendre à la commission d'examen, ou plutôt au rapporteur de cette
commission, que l'arithmomètre est encore plus un principe qu'il n'est
une machine, c'est-à-dire que la découverte du principe de l'instrument
représente seule la grande difficulté vaincue, et que la machine
elle-même ne représente que le côté secondaire de l'arithmomètre.
À l'Exposition universelle de Londres, les membres du jury français qui
demandèrent au jury international une récompense pour l'auteur de
l'arithmomètre étaient les mêmes qui lui avaient fait décerner une
médaille d'argent à l'Exposition française de 1849. Ils ne pouvaient
naturellement pas solliciter pour M. Thomas de Colmar une récompense
plus élevée que celle qu'ils lui avaient accordée eux-mêmes. M. Thomas
ne reçut donc du jury international qu'une médaille de prix.
Présenté en 1854 à l'Académie des sciences, l'arithmomètre fut renvoyé à
l'examen d'une commission qui choisit pour rapporteur l'auteur du
rapport de l'Exposition de l'industrie de 1849, auteur également du
rapport à la suite duquel l'arithmaurel avait obtenu le prix de
mécanique de la fondation Montyon.
L'auteur de tous ces rapports se trouvait vis-à-vis de lui-même et
vis-à-vis de l'Académie dans une position qui n'était pas exempte
d'embarras. Sur son rapport, l'Académie avait, quelque temps auparavant,
accordé le prix de mécanique à une machine dont l'organe principal était
le même que celui de l'arithmomètre, inventé, publié depuis de longues
années.
S'il ne s'était agi que de son propre jugement, l'honorable M. Mathieu
aurait certainement proclamé les droits de priorité de M. Thomas d'une
manière plus claire et plus expressive; mais il s'agissait aussi d'un
jugement de l'Académie, et le savant rapporteur ne crut pas pouvoir, en
parlant de l'arithmomètre, aller au delà des expressions qui suivent:
«L'idée du cylindre cannelé se retrouve dans cette machine nommée
arithmaurel, construite POSTÉRIEUREMENT par MM. Maurel et Jayet, et pour
laquelle ils ont obtenu le prix de mécanique de la fondation Montyon.»
_Postérieurement!_ Si ce mot, dont M. Mathieu et ses savants collègues
ont bien connu la portée, n'était pas aux yeux de M. Thomas un hommage
assez explicitement rendu à ses droits de priorité, M. Thomas serait, en
vérité, trop exigeant.
La priorité du principe, l'antériorité dans l'invention de l'organe
principal, voilà la gloire de M. Thomas de Colmar; il serait puéril de
sa part de vouloir disputer aux mécaniciens et aux industriels à qui il
conviendra de construire des machines arithmétiques d'après son
principe, leurs succès dans les modifications qu'ils pourront faire aux
organes fondamentaux de l'arithmomètre. Ainsi que l'a dit lui-même M.
Thomas, le principe des retenues et l'organe fondamental étant trouvés,
la machine à calculer peut être construite de vingt, de cent manières
par le premier mécanicien venu.
Le premier mécanicien venu pourra tout aussi facilement faire écrire par
l'arithmomètre tous les chiffres, tous les calculs qu'il faut
aujourd'hui copier sur la tablette de l'instrument.
L'arithmomètre, à peu près inconnu en France, et n'y ayant valu à son
auteur que des récompenses d'un ordre ordinaire, a déjà obtenu au dehors
des succès qui ne surprennent nullement ceux qui connaissent l'admirable
instrument, mais qui étonneront grandement, nous en sommes sûrs, les
lecteurs de cet écrit.
Au mois de décembre 1851, S. A. le bey de Tunis envoya à M. Thomas de
Colmar son Nichan en diamants de deuxième classe, qui correspond au
grade de commandeur.
En mai 1852, S. M. le roi des Deux-Siciles le nomma chevalier de son
ordre de François Ier.
En août 1852, S. M. le roi des Pays-Bas lui envoya le brevet de
chevalier de la Couronne de Chêne.
En décembre 1852, S. A. R. le duc de Nassau lui fit remettre une bague
en diamants avec le chiffre du prince.
En mai 1853, S. S. le pape Pie IX l'éleva au grade de commandeur de son
ordre de Saint-Grégoire le Grand.
En décembre 1853, il fut anobli à perpétuité de mâle en mâle, par
lettres-patentes de S. A. I. le grand-duc de Toscane.
En juillet 1854, S. M. le roi de Sardaigne le nomma chevalier de son
ordre royal des SS. Maurice et Lazare.
Cette liste et les dates de ces distinctions disent quel empressement
l'étranger a mis à donner au créateur de l'arithmomètre de glorieuses
compensations de l'oubli de ses concitoyens; mais il ne faut pas croire
que l'arithmomètre n'ait été apprécié que dans les pays dont les
souverains ont honoré M. Thomas des distinctions que nous venons
d'indiquer. Les chaleureuses félicitations qui lui arrivaient de toutes
les parties de l'Allemagne et du Nord, avant les graves événements qui
sont venus en 1854 troubler le repos de l'Europe, nous autorisent à
supposer, à dire que M. Thomas de Colmar ferait aujourd'hui partie de
presque toutes les chevaleries de l'Europe, si la marche de ces
événements n'était pas venue détourner l'attention des souverains des
choses qui appartiennent aux arts de la paix.
M. Thomas de Colmar sait à quoi l'obligent les hautes récompenses que
nous avons énumérées ci-dessus, et celles qui l'attendent, aussitôt que
la pacification de l'Europe sera accomplie.
Les ateliers où se construisent ses arithmomètres n'ont guère travaillé
jusqu'à ce jour que pour les grandes académies d'Europe et les grandes
maisons de banque de Paris ou de quelques autres capitales. Ils
travailleront désormais pour les facultés, pour les colléges, pour les
séminaires, pour les écoles, pour les commerçants, pour les industriels,
pour les ingénieurs de tous les ordres, pour quiconque, en un mot, veut
enseigner la science des nombres sans fatigue, ou faire pour ses propres
besoins, et pour ainsi dire en s'amusant, tous les calculs qui se font
avec tension d'esprit et perte énorme de temps. Assez riche pour payer
sa gloire, M. Thomas de Colmar, qui a déjà dépensé des sommes si
considérables pour perfectionner son arithmomètre, a résolu d'en
sacrifier de plus considérables encore pour le propager, pour le
populariser, pour le mettre, en un mot, à la portée des bourses les plus
modestes.
* * * * *
Ne voulant pas préjuger l'avenir réservé à l'arithmomètre, nous
terminons ici ce travail; mais, n'ayant encore rien dit des motifs qui
nous ont porté à l'entreprendre, le lecteur trouvera bon sans doute que
nous réparions en quelques mots notre omission.
Nous nous sommes assurément proposé de mettre en relief la grande
découverte de M. Thomas de Colmar, et de bien constater les droits
exclusifs de notre pays à une gloire que tous les peuples et tous les
siècles ont vainement ambitionnée; mais nous n'aurions atteint notre but
que par ses points secondaires, si cet écrit devait avoir pour unique
résultat de démontrer qu'en s'immortalisant par une création de l'ordre
le plus élevé, M. Thomas de Colmar a ajouté à la couronne de nos gloires
l'un de ses rayons les plus brillants.
La grande démonstration que nous désirerions avoir faite, c'est celle de
la nécessité de l'institution d'un grand jury, ayant pour mission
unique, incessante, de rechercher dans les lettres, dans les sciences,
dans les arts et dans l'industrie, les conceptions, les inspirations,
les oeuvres marquées du sceau du génie, propres à donner à notre pays
gloire ou profit.
Ce n'est pas ici que nous pouvons dire comment devrait être organisé ce
grand jury pour pouvoir fonctionner utilement; mais nous affirmons avec
assurance que, s'il eût existé tel que nous le concevons, il y a trente
ans seulement, Philippe de Girard ne serait pas allé manger le pain de
l'exil, Sauvage ne serait pas devenu fou de misère, M. Thomas de Colmar
ne serait pas resté inconnu depuis 1822.
Le jury dont nous parlons est une chose nouvelle! Mais n'est-ce donc pas
une chose nouvelle aussi que de voir la célébrité, la gloire, s'acheter
à prix d'argent, se tarifer comme la plus vile des marchandises?
Un jury tel que celui que nous avons en vue était inutile dans le temps
où la Renommée avait un temple et parcourait les airs la trompette
sacrée à la main. Il est devenu une nécessité depuis que la noble
déesse, métamorphosée en marchande vulgaire, s'est assise à un comptoir
d'annonceur et y vend la célébrité et la gloire à tant la ligne.
FIN.