M. BONTEMS.--Oui, mon Prince, Sa Majesté est seule dans son cabinet.

MONSEIGNEUR, _à la Princesse_.--Madame, avançons, le Roi est sans

compagnie.

LA PRINCESSE.--Allez toujours devant, je vous suis dans un moment.

_ENTRETIEN XXVI._

LE ROI _et_ MONSEIGNEUR.

LE ROI.--Vous voilà donc enfin arrivé; je vous attends depuis hier.

Comment vont les affaires à Versailles?

MONSEIGNEUR, _d'un air indifférent_.--Ma foi, je ne sais, Sire; Votre

Majesté pouvoit le demander au Gouverneur, qui vient de partir de

Meudon.

LE ROI.--Quoi, Bontems est ici! Il y est donc venu sans que je l'aie su?

MONSEIGNEUR.--Oui, sans doute, je viens de parler à lui.

LE ROI.--C'est que j'étois peut-être embarrassé quand il y est venu.

MONSEIGNEUR.--Cela se peut.

LE ROI.--Qui est donc avec vous, mon fils? êtes-vous seul au château?

MONSEIGNEUR.--Non, Sire, la princesse de Conty est avec moi.

LE ROI.--Où est-elle donc, qu'elle ne paroît point?

MONSEIGNEUR.--Sire, elle est dans l'antichambre, où elle regarde

quelques peintures de défunt Mignard[140], elle ne peut tarder à venir.

_ENTRETIEN XXVII._

LE ROI, MONSEIGNEUR, _et la Princesse_ DE CONTI.

LA PRINCESSE, _entrant_.--Il faut avouer, Sire, que Mignard étoit un

habile peintre; il a peint ici Vénus qui pleure son Adonis[141] si au

naturel, qu'il n'y manque que la parole pour l'animer.

LE ROI.--Il est vrai, Madame, la Cour a beaucoup perdu par sa mort. Les

derniers portraits qu'il a faits des trois jeunes Princes du sang[142],

sont admirés de tout le monde.

LA PRINCESSE.--Particulièrement le duc de Bourgogne est si bien

représenté, qu'il ne lui manque que la parole.

LE ROI.--C'est un bel art que la peinture; mais qu'a fait la princesse

de Lislebonne[143] du petit portrait qu'elle avoit, qui venoit de

Mignard? C'est à la vérité un chef-d'oeuvre[144], où l'on voit Lucrèce

qui se perce le coeur d'un poignard après avoir perdu sa virginité,

que Sextus lui avoit enlevée en la violant.

LA PRINCESSE, _en riant_.--La pauvre fille étoit bien folle de se priver

de la vie pour un mal où il n'y avoit point de remède! Cette prude

farouche n'a rien emporté de sa violence, que le péché de se défaire

soi-même, lequel est criant devant Dieu. Ce n'étoit au plus qu'un

fantôme d'honneur qui lui fit commettre ce crime.

LE ROI.--Il est vrai, Madame; mais autrefois la vertu tenoit lieu de

tout chez les Romains; présentement les dames de ce pays sont plus

apprivoisées, et l'on trouve rarement chez elles des Lucrèces dont la

vertu fasse tant de bruit.

LA PRINCESSE.--Il en est de même parmi nous, Sire; je ne crois pas que

les femmes soient aujourd'hui moins sensibles à l'honneur, qu'elles

l'ont été du temps que les Dieux venoient se promener sur la terre, et

qu'ils avoient commerce avec elles.

MONSEIGNEUR.--C'est aussi ma pensée, Madame. Parbleu rien n'est si

difficile à trouver qu'une fille qui ait gardé la fleur de sa virginité.

LE ROI, _en riant_.--Eh! comment le savez-vous, Monsieur?

LA PRINCESSE.--Sire, la dernière aventure que le Prince a eue à Marly,

confirme ce qu'il dit. Le comte de Saint-Maure l'a trompé

plaisamment[145].

MONSEIGNEUR, _s'approchant de la Princesse_.--Ah! la méchante! elle va

découvrir le pot aux roses.

LE ROI.--Dites-moi donc, Madame, le tour qu'on lui a joué?

LA PRINCESSE, _regardant Monseigneur_.--Parlerai-je, mon cher?

MONSEIGNEUR, _en souriant_.--Tout comme il vous plaira, Madame, la chose

m'est indifférente à présent; je n'ai plus que faire de la provinciale

aux yeux charmants.

LA PRINCESSE, _malicieusement_.--Voilà comme on parle, quand on s'est

servi des dames.

MONSEIGNEUR.--Ma foi, Madame, la pauvre fille m'a très-peu servi; car

dès la première fois que je touchai son teton, je vis bien qu'elle

n'étoit pas pucelle.

LE ROI.--Il vous en faut des pucelles? je gage à coup sûr que ce comte

de Saint-Maure lui avoit assuré que jamais on n'avoit forcé ses lignes.

LA PRINCESSE.--Voilà justement l'affaire, Sire, et il s'est trouvé

que c'est la plus grande coquette du monde, qui n'a pas moins que six ou

sept galants à sa toilette.

LE ROI, _souriant_.--C'est assez pour en être contente; mais il me

semble, mon fils, qu'il seroit plus glorieux pour vous d'aller attaquer

quelque place considérable, ou d'aller secourir le siége de Namur, que

de vous amuser à ces galanteries.

MONSEIGNEUR.--Puis-je manquer, Sire, en suivant l'exemple qu'on me

donne? Quand Votre Majesté parle de la sorte, il me souvient d'une fable

que j'ai lue, où l'écrevisse d'Esope reprenoit sa fille de ce qu'elle

marchoit à reculons; mais cette fille plus avisée que sa mère, lui dit:

Ma mère, vous me l'avez appris de la sorte, et vous ne pouvez marcher

autrement, même sur la fin de votre vie; trouvez donc bon que je vous

imite.

LE ROI, _confus_.--Mon fils, vous avez raison de condamner mes actions à

l'âge où je suis; je défends ce que je fais; mais aussi considérez qu'il

y a bien plus de lauriers à cueillir pour un jeune prince comme vous,

que pour moi qui suis sur le retour.

MONSEIGNEUR.--Il est vrai, Sire; mais j'aurois eu aussi bien l'affront

de voir rendre cette place à mon nez, que le maréchal de Bouflers qui a

fait de son mieux pour la conserver.

LE ROI.--Je goûte vos raisons; hélas! nous avons tout perdu à la mort du

maréchal de Luxembourg[146]; ce général habile et consommé dans la

guerre, auroit tout mis en usage pour préserver cette place de la fureur

des ennemis, que l'on m'écrit s'être battus en diables.

MONSEIGNEUR.--Jamais siége n'a été poussé avec tant de violence.

LA PRINCESSE.--Avez-vous vu le prince d'Orange[147], Monseigneur? la

renommée le fait passer pour un grand capitaine, qui même ne craint

point la mort dans les plus grands périls.

MONSEIGNEUR.--Je l'ai vu plusieurs fois; c'est un prince fort généreux.

LE ROI.--Il ne l'est que trop pour nous, il seroit à souhaiter qu'il eût

moins de courage, aussi bien que le prince de Vaudemont[148], qui tient

toujours tête au duc de Villeroy.

MONSEIGNEUR.--Le dernier est vieux et n'a plus guère à vivre.

LA PRINCESSE.--Mon Dieu, que je voudrois bien que la guerre fût finie!

Il me semble que l'âge d'or reviendroit.

LE ROI.--Je ne ferai jamais la paix à mon désavantage, mes peuples en

dussent-ils crever.

LA PRINCESSE.--La résolution est cruelle, Sire.

LE ROI.--Je n'y saurois que faire, Madame; l'honneur du Roi marche à la

tête de toutes considérations politiques et chrétiennes.

LA PRINCESSE.--Du moins c'est le sentiment des Révérends Pères Jésuites.

LE ROI.--Je trouve que les raisons sont bonnes, et que sans elles les

Etats et les Royaumes périroient.

LA PRINCESSE.--Sire, ces saints Pères sont admirables en moyens.

LE ROI.--Qu'en dites-vous, Madame? ces dévots religieux sont le sel de

la terre.

LA PRINCESSE.--Sire, j'en croirai ce qu'il vous plaira.

LE ROI.--Madame, je vous quitte et vous laisse avec M. le Dauphin; voici

mademoiselle du Tron qui vient d'entrer dans cette chambre; j'ai à lui

parler.

LA PRINCESSE.--Il est juste, Sire, de lui céder la place, et nous nous

retirons pour ne vous pas être incommodes.

_ENTRETIEN XXVIII._

LE ROI, _et Mademoiselle_ DU TRON.

LE ROI.--Eh bien, ma belle demoiselle, saurons-nous aujourd'hui les

véritables sentiments de votre coeur? qu'avez-vous résolu en faveur

d'un prince qui vous adore? faut-il vivre, faut-il mourir?

Mlle DU TRON, _en riant_.--Sire, il faut vivre; la vie d'un grand

monarque comme vous est si précieuse, que vous ne devez pas douter que

je ne contribue de tout mon possible à sa conservation.

LE ROI.--Cela est fort obligeant; vous voyez, ma belle, qu'elle ne

dépend plus que de vous; et si vous me refusez ce que je vous demande,

qui est la préférence de votre coeur, je suis le plus malheureux de

tous les hommes.

Mlle DU TRON.--Comme cette préférence est due au rang que tient Votre

Majesté, c'est si peu de chose pour elle, que je crois qu'elle ne s'en

inquiète pas beaucoup.

LE ROI.--Ah! quelle injustice vous me faites, ma chère demoiselle, de me

croire indifférent pour la plus grande de toutes les conquêtes!

Désabusez-vous, de grâce, d'une telle erreur, et croyez au contraire que

c'est cette heureuse préférence qui fera toute ma félicité, si vous

voulez bien me l'accorder. Oui, c'est un bien que j'estime infiniment. A

quel désespoir ne me réduirez-vous point si vous me refusez?

Prononcez-en donc au plus tôt l'arrêt; car je ne puis vivre plus

longtemps dans cette cruelle incertitude où vous m'avez laissé.

Mlle DU TRON.--Eh bien, Sire, puisque vous voulez que je croie que

votre déclaration est sincère, quelque sujet que j'aie de me défier de

mon peu de mérite, je consens d'y ajouter foi, et veux bien me

flatter que vous m'aimez; mais souffrez en même temps que je vous dise

que je ne donnerai mon coeur qu'avec de grandes précautions; il faut,

outre la sincérité, une longue persévérance pour l'obtenir

véritablement.

LE ROI.--Je sais fort bien, Mademoiselle, que plus un bien est précieux,

plus il doit se faire désirer longtemps; ce seroit une grande témérité

d'oser l'espérer entièrement du premier abord; mais aussi il est

certaines dispositions favorables, sans lesquelles un amant perd courage

dès sa première poursuite. Dites-moi donc ingénuement, mon bel ange,

sentez-vous quelque chose qui vous parle en ma faveur? Ne me déguisez

point la vérité.

Mlle DU TRON.--Hélas! Sire, qu'un pareil aveu coûte à faire à une

personne de mon humeur! est-il nécessaire de m'expliquer sur un secret

que je voudrois que l'on devinât? mes yeux, qui sont les interprètes de

mon coeur, ne vous ont-ils pas assez parlé? un prince aussi spirituel

comme vous, a dû dès le premier jour entendre leur langage à demi-mot.

LE ROI.--Le langage des yeux trompe si souvent, que l'on ne doit pas

toujours les croire, et il est très-facile de s'y méprendre! D'ailleurs,

Mademoiselle, je vous avoue que je ne suis pas assez pénétrant pour

pouvoir me flatter de bien développer leurs mystères. Faites donc, s'il

vous plaît, comme s'ils ne m'avoient rien dit; que votre bouche

m'explique, de grâce, ce qu'ils ne m'ont pas fait comprendre assez

clairement, et qui pourroit décider de mon repos.

Mlle DU TRON.--Souffrez, Sire, avant de vous satisfaire là-dessus,

que je vous interroge à mon tour, et vous demande s'il est bien vrai que

vous m'aimiez autant que vous le dites, si vous n'en aimez plus d'autre

que moi, et si vous avez cette noble résolution que je demande à mon

amant, qui est de m'être toujours fidèle? car malgré votre autorité

souveraine, j'ose vous déclarer que mon coeur ne se donnera

véritablement qu'à ce prix.

LE ROI, _l'embrassant_.--Hélas! ma belle enfant, pouvez-vous encore en

douter, et ne vous l'ai-je pas fait assez connoître? Douter de mon amour

pour vous et de ma persévérance, c'est douter de la lumière du soleil.

Oui, je vous aime et vous aimerai toute ma vie avec la plus forte

passion; l'expérience vous en convaincra à loisir, et s'il est

nécessaire de vous en faire des serments...

Mlle DU TRON, _en riant_.--Non, non. Sire, ne jurez point; j'aime

mieux vous croire de bonne foi, que de vous rendre parjure.

LE ROI.--Si vous consentez à mon bonheur, ma chère demoiselle, sans me

faire languir davantage, dites-moi donc aussi à votre tour que vous

m'aimez véritablement, et récompensez toujours mes feux d'une ardeur

réciproque.

Mlle DU TRON.--Je me pique, Sire, d'être judicieuse et reconnoissante

de ce que l'on a fait pour moi. Mais si Votre Majesté, par un principe

de délicatesse, ne peut souffrir le partage de mon coeur, il est juste

que je sois aussi jalouse du sien. Eh! qui me répondra que madame

de Maintenon ne le possède pas encore tout entier comme elle a fait

depuis longtemps? Si cela étoit par hasard, comme j'ai lieu de le

soupçonner, vous exigez beaucoup plus de moi que je ne puis espérer de

vous, et vous voyez bien que la partie ne seroit pas égale.

LE ROI.--Ah! de grâce, n'ayez aucun ombrage à son égard, et rendez plus

de justice à vos charmes; croyez qu'elle est morte dans mon coeur dès

le premier moment que je vous ai connue; je ne la souffre quelquefois

que par politique; parce qu'elle sait tous les secrets de mon Etat[149],

et m'a donné assez souvent de bons conseils.

Mlle DU TRON.--Sire, elle est fort heureuse que Votre Majesté en juge

si favorablement pour elle, car il est certain que le public en parle

tout autrement et ne regarde au contraire cette femme que comme le

fléau de la France, qui causera infailliblement sa ruine, si Votre

Majesté ne se garantit de ses artifices, et se laisse conduire plus

longtemps par ses dangereuses persuasions.

LE ROI.--Elle dit pourtant qu'elle ne travaille que pour le bien de mon

royaume, et semble aller au-devant de tous mes souhaits.

Mlle DU TRON.--Sire, sa politique est bien fine, elle a ses vues

particulières qui sont plus intéressées que Votre Majesté ne pense; mais

je n'en parle qu'en passant, et ce ne sont point mes affaires; je vous

dirai seulement que vous devez vous en défier, étant fort à craindre.

Pour revenir à notre sujet, il faut que vous demeuriez d'accord que

j'aurois eu peu de raison de vous avouer que vous possédez seul mon

coeur, si elle étoit encore maîtresse du vôtre.

LE ROI, _se passionnant_.--Votre délicatesse me charme. Non, ma chère

demoiselle, mon coeur est tout à vous, et elle n'y a plus aucune part;

cessez donc de vous alarmer sur de fausses apparences, et croyez que

vous seule me tiendrez toujours lieu de tout ce que j'ai de plus cher au

monde.

Mlle DU TRON.--Si vous ne me trompez point, mon cher prince, mon

coeur est à vous à ces conditions, et je répondrai de ma part à tous

les sentiments de tendresse que Votre Majesté aura pour moi; mais ne me

trompez pas.

LE ROI, _la baisant_.--Non, ma charmante demoiselle, j'en suis

incapable; que nos coeurs soient donc unis pour toujours, et

goûtons en paix tous les plaisirs d'un amour réciproque. Cet

éclaircissement me redonne la vie.

Mlle DU TRON.--Je n'ai pu le refuser à vos empressements et à la

bonne opinion que j'ai de votre constance. Mais Votre Majesté m'a

retenue ici plus longtemps que je ne pensois, et je n'ai pas fait

réflexion que l'on m'attend.

LE ROI.--Je ne vous arrêterai donc pas plus longtemps. Adieu, ma chère

enfant! Ah! qu'il nous sera doux d'aimer toujours de même.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 47 / 67 题