M. DE NOYON.--Messieurs, vous présenterez mes respects au Roi, et direz
à Sa Majesté que j'étois venu lui faire la révérence, et en même temps
l'entretenir de quelques affaires importantes.
LES PAGES.--Nous n'y manquerons pas, Monseigneur.
M. LE DUC D'ORLÉANS.--Vous lui direz aussi, je vous prie, que j'étois
venu pour avoir l'honneur de La saluer.
LES PAGES, _faisant une profonde révérence_.--C'est assez, mon Prince,
nous suivrons vos ordres.
M. LE DUC D'ORLÉANS, _à M. de Noyon_.--Allons, mon cousin, remontons en
carrosse.
_ENTRETIEN XX._
LE ROI, _dans son cabinet, seul avec Mademoiselle_ DU TRON.
LE ROI.--Je viens, Mademoiselle, d'éviter un grand embarras par les
ordres que...
Mlle DU TRON.--Eh! quel est-il mon Prince?
LE ROI.--Celui des visites qui m'auroient sans doute accablé de
complimens; mais j'en suis délivré, grâce au Ciel.
Mlle DU TRON.--J'en suis ravie, Sire; quel chagrin de n'être point à
soi quand on le veut! En vérité, les personnes Royales sont exposées à
mille et mille inquiétudes qui les rongent à tout moment.
LE ROI, _en riant_.--On trouve le moyen de s'en défaire quand on le
veut, ma belle; il suffit de le vouloir.
Mlle DU TRON.--Je n'en doute pas, Sire, mais...
LE ROI, _en s'approchant d'elle_.--Où avez-vous donc été, Mademoiselle,
depuis que j'ai eu le chagrin de vous quitter?
Mlle DU TRON.--Sire, j'ai été prendre l'air dans le parc, où j'ai
goûté mille plaisirs.
LE ROI.--Quoi, Mademoiselle, toute seule en cet endroit solitaire?
Mlle DU TRON.--Oui, Sire, je l'aime passionnément, et j'en fais mes
délices; je ne trouve rien de si agréable que la rêverie.
LE ROI.--En amour, Mademoiselle, c'est quelque chose de charmant quand
deux coeurs sympathisent bien ensemble; de petites absences ont je ne
sais quoi de ravissant; serois-je bien le motif de votre rêverie?
Mlle DU TRON.--C'est quelque chose d'approchant, mon Prince.
LE ROI.--Parlez, belle mignonne, parlez, m'aimez-vous? suis-je assez
fortuné pour jouir d'un si grand bien?
Mlle DU TRON.--Mon Dieu, mon illustre Prince, qu'il est inutile de
vous le dire! un monarque comme vous, le plus aimable du monde, peut-il
en douter? Il ne faut avoir qu'un coeur et des yeux pour sentir
véritablement qu'on aime Votre Majesté, quand elle n'auroit ni sceptre
ni couronne; et l'amour se feroit un reproche sensible de ne pas faire
adorer un grand héros comme vous.
LE ROI.--Ah! Mademoiselle, que vous êtes honnête! et qui peut
reconnoître tant de bontés! mais hélas! que ne suis-je assez pénétrant
pour démêler l'amour d'avec la civilité! Ce mot «je vous aime», est fort
facile à prononcer; mais qu'il est difficile à remplir!
Mlle DU TRON.--Je l'avoue, Sire.
LE ROI.--Une véritable tendresse est hors de prix; mais l'on s'en pique
rarement aujourd'hui, où la politique et l'intérêt triomphent en tyrans
des coeurs mercenaires.
Mlle DU TRON, _rêveuse, ne répond rien_.
LE ROI _lui dit_.--Où en êtes-vous, belle rêveuse?
Mlle DU TRON, _en remuant la tête_.--Sire, j'en suis en l'île de
Tendresse[129], que j'ai trouvée remplie d'un nombre infini d'amants,
empressés, mais peu sincères.
LE ROI, _en riant_.--Vous n'éprouverez pas Mademoiselle, un pareil sort;
mais ce que vous dites dans le général n'est pas une fiction, la chose
est plus réelle que vous ne pensez.
Mlle DU TRON.--Je le sais fort bien, Sire, c'est aussi pour cela que
je le dis.
LE ROI.--Vos rêveries, Mademoiselle, sont si spirituelles, que je suis
curieux de reconnoître cet heureux endroit de mon parc, que vous me
marquez vous en avoir fait naître de si agréables.
Mlle DU TRON.--Sire, il est fort facile de satisfaire Votre Majesté,
il ne tiendra qu'à Elle d'en être bientôt le témoin oculaire;
d'ailleurs, le temps est fort beau pour la promenade.
LE ROI.--Cela est vrai, et nous nous en trouverons mieux de prendre un
peu l'air. Allons-y donc promptement.
_ENTRETIEN XXI._
LE ROI, _Mademoiselle_ DU TRON, _Madame_ DE MAINTENON _et
Monsieur_ FAGON.
_Le Roi entre dans le parc avec Mademoiselle du Tron; Madame de
Maintenon, l'apercevant, va au-devant de lui, suivie de M. Fagon, et
dit:_
Mme DE MAINTENON.--Quoi, Sire, toujours occupé avec les dames,
pendant que vos ennemis prennent et bombardent vos villes? Ah!
croyez-moi, Votre Majesté ne gagnera pas de batailles à Meudon, à
Versailles ni à Marly; il faut qu'elle fasse d'autres efforts pour
cueillir des lauriers cette campagne. Voyez les dépêches qu'un courrier
vient d'apporter, qui marquent que nos affaires sont en très-mauvais
état par mer et par terre.
LE ROI, _en colère et d'un ton fort haut_.--Parbleu, Madame, de quoi
vous mêlez-vous? Vous êtes toujours sur pied. Et de qui viennent ces
dépêches?
Mme DE MAINTENON.--Je ne sais pas bien encore, Sire; voici le paquet
que Votre Majesté aura la bonté d'ouvrir.
LE ROI _ouvre un paquet de lettres et dit_:--Voyons d'abord, en voici
une du maréchal de Boufflers[130]; l'autre, du duc de Villeroy[131]; et
cette dernière est du comte de Montal, qui m'envoie apparemment les
étendards et les drapeaux de la garnison de Dixmude[132]; la prise de
cette place est un coup d'adresse, auquel mes louis ont eu un peu de
part.
Mme DE MAINTENON _lit la première_.--Ah! Sire, le maréchal de
Boufflers n'est point content des alliés; il dit qu'il n'a jamais vu
pousser un siége avec tant de vigueur ni de courage.
LE ROI.--Ne me parlez plus de lui, Madame; ce n'est qu'un étourdi
d'avoir laissé prendre Namur, qui étoit une place imprenable depuis
qu'elle m'appartenoit.
Mme DE MAINTENON.--Sire, il ne faut pas jeter toute la faute sur le
Maréchal; il n'étoit pas le seul commandant dans la ville. Prenons
courage, nous avons encore le château.
LE ROI.--Ma foi, Madame, je n'estime plus une chose à demi partagée; je
veux tout ou rien; qu'en dites-vous, monsieur le Médecin?
M. FAGON.--A la vérité, Sire, les choses sont plus agréables quand on
les peut posséder entièrement.
LE ROI.--C'est aussi ma pensée; mais passons de la guerre à la médecine.
Dites-moi, je vous prie, d'où me viennent de grandes oppressions de
rate, et des palpitations continuelles que je sens?
M. FAGON.--Sire, Galien nous dit que les oppressions de rate viennent
d'une grande mélancolie, laquelle fait enfler cette partie interne par
les vapeurs qu'elle renvoie au coeur, qui la mettent en cet état.
LE ROI, _soupirant_.--Galien est sans doute un habile docteur; mais quel
remède donne-t-il contre ce mal?
M. FAGON.--Sire, ce savant ordonne contre tous les maux, et nous aussi,
tout ce qui leur est opposé. Par exemple, la joie est opposée à la
mélancolie qui fait son séjour dans la rate: pourquoi il la faut bannir
si l'on peut; et pour cet effet, on doit prendre dans la journée, deux
ou trois onces de joie bien préparées[133], qui dissipent la bile noire
que le chagrin fait naître.
Mme DE MAINTENON.--Voilà un remède souverain, Monsieur; ne
voyez-vous pas que Sa Majesté le met en usage?
M. FAGON, _regardant Mlle du Tron_.--Le remède est bon et agréable,
Madame, mais il faut craindre...
LE ROI.--Qu'y a-t-il, Monsieur, à redouter? le breuvage est si doux.
M. FAGON, _en riant_.--Il est vrai, Sire, si Votre Majesté le prend avec
modération, il ne lui fera point de mal; mais si elle passe la dose du
médicament, Elle est en risque.
Mme DE MAINTENON.--Que je suis ravie, Monsieur, que vous avertissiez
mon cher monarque de son salut! A l'âge où il est, les efforts ne lui
valent rien, non plus que de certaines agitations d'idées et
d'imagination qui lui échauffent le cerveau.
M. FAGON.--Rien n'est plus sûr, Madame; toutes les émotions ébranlent le
corps et les parties sensibles qui se trouvent obligées de faire leur
devoir par rapport aux passions qui les excitent, et si l'homme n'est
bien fort, il succombe indubitablement.
Mlle DU TRON.--Quel langage parlez-vous donc, Monsieur? l'on ne peut
rien comprendre à votre discours.
Mme DE MAINTENON.--Mademoiselle, le style vous est peut-être inconnu;
mais cependant j'en doute fort.
Mlle DU TRON, _d'un air fier et dédaigneux_.--Je ne suis pas si
savante que vous, Madame; mais le temps m'apprendra ce que je dois
savoir.
LE ROI.--Si bien donc, Monsieur le Docteur, que pour se bien porter
il ne faut point voir de femmes? Et comment s'en passer? Sans elles la
vie est à charge, et nous devons au beau sexe les plus doux moments que
la nature a formés.
M. FAGON.--Cependant, Sire, ces doux moments en font quelquefois naître
de bien mauvais, et le tempérament foible et destitué de forces ne doit
se servir des femmes et du vin que très-peu, seulement pour lui réjouir
le coeur.
LE ROI, _en riant_.--Croyez-vous, Monsieur, que j'en use autrement?
M. FAGON.--Je ne sais, Sire, l'excès que Votre Majesté fait, mais l'un
et l'autre sont dangereux.
LE ROI, _lui prenant la main_.--Monsieur, reposez-vous sur ma conduite,
j'ai du ménagement dans mes passions.
Mme DE MAINTENON, _à demi bas_.--Pas trop.
LE ROI _continue_.--Je vous suis pourtant infiniment obligé de la part
que vous prenez à ma santé.
M. FAGON.--Sire, ce n'est pas, comme Votre Majesté le peut croire, un
autre motif qui me fait agir, que l'envie de voir régner plus longtemps
votre personne Royale, tant pour la satisfaction de ses peuples, que
pour la mienne; quel coup sensible ne seroit-ce point pour nous, si nous
avions le malheur de perdre un Roi si doux et si débonnaire?
Mme DE MAINTENON.--Ah! Sainte-Vierge qu'entends-je? Vous avez grand
tort, Monsieur, de nous faire un tombeau de douleurs avant le
temps. Hélas! que deviendrois-je, mon Sauveur, si la mort m'enlevoit mon
cher Prince?
LE ROI, _d'un air railleur_.--Calmez vos ennuis, Madame; eh! monsieur le
Médecin, je ne suis pas encore si près de la mort que vous pensez; il me
semble que je renais depuis quelque temps, je sens même augmenter ma
vigueur de moment en moment.