Puissant et souverain Monarque, Nous, Éléments, habitants de
l'air, enfants d'Éole notre Père, favoris des astres, nous
soupirons et nous nous abaissons tranquillement devant Votre
Majesté, pour lui faire connoître notre profond chagrin, et lui
demander justice. Nous voyons avec un extrême regret que ses
ministres nous veulent assujettir à un dur esclavage de
maltôte[121], honteux pour notre franchise que nous avons reçue de
la nature; comme elle nous a placés au plus éminent et au plus
beau séjour qu'elle ait formé, nous ne pouvons souffrir de
contrainte sur notre liberté. De plus, Sire, l'auteur souverain de
la nature nous a créés pour le bien et la satisfaction des hommes,
qui ne peuvent vivre sans nous. Quelle tyrannie ce seroit de nous
voir sous le joug d'un impôt infâme qui arrêteroit notre course
céleste et naturelle, en nous privant de nos avantages!
Permettez-nous donc, grand Roi, de nous retirer de France sans
être dragonnés, ni bombardés, et de nous réfugier dans des pays de
paix où les puissances souveraines ne troublent point leurs sujets
par aucune tyrannie, faute de quoi, nous déclarons à Votre Majesté
que nous serons contraires à toutes ses flottes qu'elle mettra sur
mer, et à tout ce qu'elle entreprendra sur les eaux. Nos chères
Soeurs, même nos Zéphirs qui lui ont été si favorables, ont résolu
de ne plus paroître dans ses palais, ni dans les belles solitudes
qui font ses délices. Combien de fois, Sire, avez-vous loué notre
agréable fraîcheur, étant aux pieds des beautés qui vous ont
enchanté! Tous ces bienfaits sont oubliés aussi bien que ceux des
Vents nos alliés, qui ont tant de fois favorisé vos armées
navales. Souvenez-vous donc, illustre Prince, de toutes nos
faveurs, et ne nous ôtez point notre liberté ordinaire, à faute de
quoi, nous vous quittons tous pour n'être plus occupés qu'au
service de l'Empereur[122], le grand Achille de ce siècle, qui
fait respirer le repos et la paix dans l'île Britannique et dans
les pays où il règne.
_Signé_: LES VENTS ET LES ZÉPHIRS.
LE ROI, _en colère_.--Je me soucie fort peu de ces menaces et de leurs
impertinents auteurs; je ne veux avoir aucun égard pour les éléments,
ils m'ont trop peu favorisé dans cette dernière guerre.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, vous savez que les vents ne sont pas la
cause que votre flotte est dans la Méditerranée; c'est la faute d'un
ingénieur du parti ennemi, qui a trahi Votre Majesté.
LE ROI.--Je l'avoue, Monsieur; mais cependant, malgré toutes ces
raisons, il nous faut de l'argent à quelque prix que ce soit.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Je le sais fort bien, Sire, aussi vos ordres
passeront; c'est ce que nous avons arrêté dans notre conseil.
LE ROI.--Je vous en prie, Monsieur, et donnez-moi du repos, je vous
serai obligé. Adieu, jusqu'à une autre fois.
_M. de Pontchartrain s'en va._
_ENTRETIEN XVII._
LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON, _qui sort du cabinet où elle
s'étoit retirée_.
LE ROI.--Quel chagrin pour moi, ma belle demoiselle, de ne pouvoir jouir
de la liberté qui est si commune aux hommes! toujours fatigué
d'affaires, je me vois malgré moi privé de ce doux repos, de cette
innocente paix, qui fait tout le bonheur de la vie. Oh! je suis résolu
de ne voir plus personne que mon bel enfant, et je défendrai à mes pages
et à mes gardes de laisser entrer personne lorsque nous serons ensemble.
Mlle DU TRON.--Votre Majesté a raison, Sire; c'est une peine
effroyable que d'être sans cesse occupé du monde; il est des heures et
des moments où la solitude a bien des charmes pour les coeurs.
LE ROI, _se passionnant_.--Il est vrai, ma divine, particulièrement
quand on est avec vous, qui donnez des agréments aux déserts les plus
affreux.
Mlle DU TRON, _en riant_.--Sire, Votre Majesté est toujours galante.
LE ROI, _lui donnant un baiser_.--Qui ne le seroit avec vous, ma chère
demoiselle, qui inspirez les beaux sentiments?
Mlle DU TRON, _d'un air tendre_.--Mon illustre Monarque, que l'amour
a d'attraits pour des coeurs bien unis, et qu'il est difficile de
résister à ses coups charmants! Mon Dieu, que je sens de foible dans mon
âme, et que je me vois peu en état de les repousser. Ah! Sire, ayez
pitié de ma foiblesse!
LE ROI, _voulant profiter de ce moment favorable à sa passion, demeure
court, et dit auparavant_:--Oui, je la vais secourir, cette foiblesse si
ravissante, adorable beauté; mais que dis-je? des charmes si
extraordinaires ne me permettent plus d'avancer, et je sens mes forces
qui m'abandonnent. Hélas! faut-il pour mon malheur, que je me trouve
incapable de vous servir?
Mlle DU TRON, _rougissant_.--Sire, la course est trop pénible pour
Votre Majesté.
LE ROI, _confus, en l'embrassant_.--Mon petit amour, me pardonnez-vous
cette infortune? Hélas! la nature et le trop d'amour m'ont trahi dans le
même temps.
Mlle DU TRON.--Oui, oui, mon cher Prince, je n'y songe pas; c'est un
défaut commun aux amants sur le retour.
LE ROI.--Ah! que votre sincérité me plaît! il est vrai, Mademoiselle,
qu'à mon âge l'on n'est plus bon soldat d'amour. Ce Dieu qui est dans sa
vigueur, n'enrôle sous ses étendards que de jeunes personnes capables de
soutenir les batailles auxquelles il les expose; je veux, et je ne puis.
O désirs inutiles et qui ne finissent rien!
Mlle DU TRON.--Mon Prince, ne vous chagrinez pas; Votre Majesté sort
triomphante d'une attaque amoureuse.
LE ROI.--Que vous êtes bonne, Mademoiselle, d'excuser mes défauts!
Mlle DU TRON.--Sire, je suis obligée de vous quitter; Votre Majesté
aura, s'il lui plaît, la bonté de me le permettre.
LE ROI.--Où allez-vous, ma Déesse?
Mlle DU TRON.--Il faut que je sorte pour une chose indispensable.
LE ROI.--Je serois au désespoir de vous contraindre; mais, mon cher
coeur, revenez le plus tôt que vous pourrez si vous voulez me
retrouver en vie.
Mlle DU TRON.--C'est à quoi, Sire, je ne manquerai pas.
LE ROI, _en la quittant_.--Ah! qu'il est dur de se séparer de ce que
l'on aime.
_ENTRETIEN XVIII[123]._
LE ROI, _le mareschal_ DE DURAS[124], _capitaine des Gardes du
corps de Sa Majesté_, _Monsieur_ DE BRISSAC[125], _major des Gardes
du corps_, _et_ DEUX PAGES _de la Chambre_.
LE ROI.--Monsieur, je vous prie de ne laisser entrer personne
aujourd'hui; j'ai mes raisons de n'être point visible.