Mme DE MAINTENON.--Quoi, Monsieur, si promptement, sans que je l'aie
presque senti? A la vérité, vous êtes un brave homme, et ce n'est pas
sans raison que le Roi vous aime.
M. BERNIER, _en faisant une profonde révérence_.--Madame, je suis votre
serviteur aussi bien qu'à Sa Majesté, qui a mille bontés pour moi,
sans que je les aie méritées.
Mme DE MAINTENON.--Monsieur, sans compliment, prenez l'argent que
voici.
M. BERNIER _s'en défend_.--Vous vous raillez de votre valet, Madame; je
vous ai bien d'autres obligations, et je n'en ferai rien.
Mme DE MAINTENON.--Monsieur, je vous prie, mettez ce louis d'or[117]
dans votre poche.
M. BERNIER.--Madame, c'est donc pour vous obéir; commandez à votre
très-humble serviteur quand il vous plaira.
Mme DE MAINTENON.--Cela suffit, Monsieur, adieu, je vous quitte.
_ENTRETIEN XIII._
LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON.
LE ROI, _à genoux devant cette belle_.--Enfin, adorable mignonne,
l'amour que je sens pour vous n'est plus exprimable. Ah! quels
redoublements et quels transports inconnus vous me causez!
Mlle DU TRON.--Sire, Votre Majesté change de couleur.
LE ROI, _se pâmant_.--Ah! mon bel ange... ma divine... je n'en puis
plus... je me pâme.
(_Le Roi tombe évanoui._)
Mlle DU TRON, _lui prenant la main_.--Ah! Ciel, Sire, que vous
m'embarrassez par votre foiblesse; revenez, mon cher prince, de ce
triste état, ou je vais mourir moi-même.
_Le Roi toujours pâmé._
Mlle DU TRON, _lui baisant la bouche, continue_.--Mon illustre
monarque, que vous m'alarmez! vous me donnez de mortelles inquiétudes,
hélas! que dira madame de Maintenon si elle vous trouve en cet état? Que
deviendrai-je alors?
LE ROI, _revenant de son évanouissement, dit_:--Mon petit amour, ma
charmante, où ai-je été? que le paradis des amants est un séjour
délicieux, et quel plaisir de s'y perdre avec vous!
Mlle DU TRON, _soupirant_.--Que vous m'avez causé de peine, Sire, en
voyant Votre Majesté changée!
LE ROI, _lui baisant la main_.--Mon Dieu, ma chère demoiselle, que vous
êtes bonne de vous affliger pour un pauvre prince qui mérite si peu de
vous adorer, mais qui vous aime plus que sa vie.
Mlle DU TRON.--Sire, serois-je assez malheureuse pour vous avoir
causé cette foiblesse?
LE ROI.--Appelez-vous foiblesse, mon bel ange, la chose du monde qui me
rend le plus heureux? Non, non, j'en chéris la cause comme mon unique
bien.
Mlle DU TRON.--Mon auguste prince, ménagez donc la tendresse que vous
avez pour moi, de crainte que Votre Majesté ne devienne malade, ce qui
me mettroit au désespoir.
LE ROI.--Peut-on, Mademoiselle, se posséder, lorsqu'on est charmé de
vous? Vous inspirez aux personnes qui vous voient des sentiments
qu'elles n'ont jamais eus, et qu'un mortel ne peut exprimer.
Mlle DU TRON.--Mes charmes, Sire, sont donc bien extraordinaires,
puisque les mortels ne les peuvent connoître?
LE ROI.--Ah! qu'ils sont puissants! ah! qu'ils sont merveilleux, ma
divine beauté!
Mlle DU TRON.--Sire, Votre Majesté va retomber dans son
évanouissement, si elle y songe davantage.
LE ROI.--Non, non, Mademoiselle, je sens quelques forces qui viennent à
mon secours.
Mlle DU TRON.--Tant mieux, Sire, j'en suis ravie, et cela vient à
propos, car voici Madame de Maintenon qui paroît.
LE ROI.--Eh! où va cette vieille jalouse? Elle enrage de n'être plus
jeune, et de ne pouvoir charmer.
Mlle DU TRON.--Quoi! dans l'âge où elle est?
LE ROI.--Oui, sans doute, et la bonne dame est plus amoureuse que
jamais. Cachez-vous, mon soleil, pour un moment.
Mlle DU TRON.--Il le faut bien.
_ENTRETIEN XIV._
LE ROI, _Mademoiselle_ DU TRON, _cachée_, _et Madame_ DE MAINTENON.
LE ROI, _la saluant_.--Où allez-vous donc, Madame, avec tant
d'empressement?
Mme DE MAINTENON.--Sire, j'appréhendois que Votre Majesté fût trop
longtemps seule; c'est pourquoi je viens l'entretenir.
LE ROI, _voulant la conduire_.--Madame, je vous quitte[118] de ces soins
obligeants; aujourd'hui j'ai des embarras en tête, qui demandent la
solitude. Un courrier m'a dit ce matin le pitoyable état où mes côtes
sont réduites, Saint-Malo, etc...[119] bombardés et réduits en cendres,
sont des choses bien sensibles pour un prince qui se voyoit il n'y
a pas longtemps maître des mers.
Mme DE MAINTENON.--Peut-être, Sire, que le dommage n'est pas si grand
que l'on croit, et que pour peu de chose on rétablira ce désordre.
LE ROI, _d'un ton chagrin_.--Parbleu, Madame, vous n'en savez rien; l'on
ne rétablira pas la ville de Saint-Malo pour cent mille écus.
Mme DE MAINTENON.--Enfin, Sire, ce sont des coups du ciel que l'on
n'a pu éviter, et il faut s'y résoudre.
LE ROI.--Je l'avoue, Madame; mais cela n'en est pas moins désagréable.
Mme DE MAINTENON.--Mon cher prince, il me semble que ce sont vos
péchés qui sont cause de ces châtiments si touchants; n'y
réfléchissez-vous point quelquefois?
LE ROI.--Ce n'est pas à vous, Madame, que j'en dois rendre compte;
l'homme est né pour pécher, et sans le péché la miséricorde de Dieu
seroit inconnue sur la terre.
Mme DE MAINTENON.--Il est vrai, Sire; mais Votre Majesté croit-elle
que Dieu autorise tous les plaisirs criminels que la corruption du
siècle ne fait passer que pour bagatelles et pour de simples
passe-temps? Elle devroit éviter avec soin tous les plaisirs inutiles,
qui sont de vrais obstacles au salut.
LE ROI.--Eh! quels sont ces plaisirs inutiles, Madame, que vous
condamnez de la sorte? La nature n'a rien fait en vain.
Mme DE MAINTENON.--C'est la galanterie, et ces amusements de Cour par
lesquels le Seigneur est offensé.
LE ROI, _en riant_.--Bon, n'est-ce que cela? pure bagatelle, Madame; ce
sont les actions les plus innocentes de l'homme que celles de l'amour,
et où il entre le moins de crime. N'est-ce pas la nature qui les a
formées elle-même? Est-il donc rien de plus injuste que de condamner un
penchant si doux et si universel?
Mme DE MAINTENON.--Je sais bien, Sire, que c'est celui qui vous
entraîne. Il faut donc se rendre, sans combattre davantage vos
sentiments. Mon Dieu, que Votre Majesté me paroît changée, depuis
qu'elle voit Mademoiselle du Tron!
LE ROI.--En quoi, Madame, me trouvez-vous si changé?
Mme DE MAINTENON.--En toutes manières.
LE ROI.--Mais encore, Madame?
Mme DE MAINTENON.--En votre personne royale, en vos sentiments.
Hélas! avant la vue fatale de cette syrène, Votre Majesté avoit un
langage bien plus édifiant!
LE ROI, _avec mépris_.--Vous êtes dans l'erreur, Madame; c'est la force
de votre dévotion qui vous inspire ces idées chagrines, qui ne viennent
que d'une bile noire qui se répand dans vos veines. Prenez médecine, si
vous m'en croyez, pour dissiper ces méchantes humeurs qui vous rendent
insupportables à vous-même.
Mme DE MAINTENON, _se fâchant_.--Sire, je mettrai en usage ce remède
que Votre Majesté me donne; et pour ne pas l'importuner davantage, je
prends congé d'Elle.
LE ROI.--Allez, Madame, vous ne sauriez mieux faire.
_Madame de Maintenon s'en va._
LE ROI, _seul_.--O ciel, que cette femme est insupportable avec son
esprit jaloux! Tout l'incommode, tout la chagrine, et rien ne lui plaît,
sinon l'encens que l'on lui donne. Mais quel moyen de dire toujours des
douceurs à une personne comme elle, de qui les appas sont usés et dans
la dernière décadence? Non, je ne le puis faire, mon penchant ne me le
peut permettre, et la présence d'une beauté naissante me fait renaître.
Il est des moments dans lesquels, sans ce secours innocent, la vie me
seroit à charge. La vieille dévote a beau prêcher la pénitence sur ce
sujet, je ne m'en puis passer.
_ENTRETIEN XV._
LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON.
LE ROI, _en souriant_.--Eh bien! Mademoiselle, vous avez entendu le beau
sermon que Madame de Maintenon m'a fait; que dites-vous de son
éloquence?
Mlle DU TRON.--Sire, je dis que cette dame est infiniment savante, et
qu'elle a la plus belle rhétorique du monde.
LE ROI.--Il est vrai, Mademoiselle, elle est toute sublime.
Mlle DU TRON.--Elle est animée d'un si grand zèle, qu'elle persuade
facilement ce qu'elle dit, et rien ne touche plus que sa conversation.
LE ROI.--La vôtre, ma chère demoiselle, est bien d'un autre prix; elle a
pour moi des charmes qui ne se trouvent point ailleurs.
Mlle DU TRON.--Sire, Votre Majesté a trop de bonté pour moi, et je ne
mérite pas une préférence si avantageuse; mais je vois M. de
Pontchartrain qui monte l'escalier; apparemment ce ministre veut
entretenir Votre Majesté sur quelques affaires.
LE ROI, _chagrin_.--Cela se peut bien, Mademoiselle; mais, dieux! que
cet importun vient mal à propos interrompre mes plaisirs! Je suis plus à
plaindre que le plus chétif gentilhomme de mon royaume, n'ayant pas la
liberté d'entretenir ce que j'aime; cependant je vois bien qu'il faut
encore me résoudre à l'écouter.
Mlle DU TRON.--Sire, il ne demeurera peut-être pas longtemps.
LE ROI.--Hélas! je le souhaite, mais je connois trop ces messieurs; leur
conversation est toujours longue.
_ENTRETIEN XVI._
LE ROI, _Mademoiselle_ DU TRON _et Monsieur_ DE PONTCHARTRAIN.
_Mademoiselle du Tron, à l'arrivée de ce ministre, se retire comme
auparavant pour le laisser seul avec le Roi._
M. DE PONTCHARTRAIN, _s'en apercevant, dit_:--Sire, j'interromps sans
doute Votre Majesté, étant occupée si agréablement.
LE ROI, _d'un air chagrin_.--Monsieur, vous êtes toujours le bien venu;
mais je ne suis pas présentement en humeur de vous entretenir.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, je m'en vais, plutôt que d'être incommode à
Votre Majesté.
LE ROI, _en le retenant_.--Demeurez, Monsieur, puisque vous voilà;
qu'avez-vous à me dire?
M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, le sujet qui m'amène est celui des impôts
dont Votre Majesté m'a parlé l'autre jour.
LE ROI, _d'un air sévère_.--Eh bien, Monsieur, avancez; que voulez-vous
dire?
M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, je viens vous représenter que l'impôt sur
les vents qui avoit été projeté, s'étant divulgué malgré moi dans Paris,
chacun murmure contre les ordres de Votre Majesté, et que le peuple
crie, et se mutine avant qu'on lui fasse du mal.
LE ROI.--Monsieur, je me moque du peuple et de ses cris. Il faut
soutenir la guerre à quelque prix que ce soit.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Je le sais bien, Sire; mais cependant on ne peut
fermer les oreilles à tout ce qui se dit.
LE ROI.--Eh bien, il faut laisser parler le monde et continuer d'agir.
Mais enfin avançons, quel est votre but?
M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, c'est de vous communiquer un avis qui paroît
être utile à votre dessein: je l'ai trouvé écrit en un papier que
quelqu'un a mis dans mon cabinet sur ma table.
LE ROI.--Voyons-le au plus vite, je vous prie, car...
M. DE PONTCHARTRAIN.--Un fameux pilote expérimenté a fait une nouvelle
découverte d'une probette[120], qui fait connoître la force et les
relâchements des vents, et combien par chaque air de vent on peut faire
de lieues en une heure; ce qui nous est nécessaire pour mettre un impôt
sur cet élément.
LE ROI.--Eh bien, faites faire l'expérience de cet instrument; et s'il
se trouve bon et juste, on n'a qu'à s'en servir.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Auprès de ce papier j'en ai trouvé un autre, qui
vient, à ce qu'il me paroît, de quelque esprit satirique; il contient
des remontrances que les vents ont adressées à Votre Majesté; si Elle
n'y fait pas droit, elles pourront la divertir. Les voici.
LE ROI.--Voyons donc vite, car je suis sans cesse exposé à lire et
entendre bien des sottises.
_Le Roi lit:_