Nous avions ordonné à quelques-uns de nos hommes de prendre possession
des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient côte à côte du
grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiers
fuyaient en pleine mer. Mais une poignée de matelots, guidés par un
officier, s'opposa à l'opération, revint à la charge, et tenta de se
frayer à l'arrière un passage jusqu'à de Ruyter.
Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de
notre sombre équipage, soit que l'officier eût l'intention de se mesurer
avec mon ami, soit encore qu'il ne voulût être désarmé que par un égal,
toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la
foule compacte des marins.
De Ruyter comprit le véritable désir de l'officier, car il cria
impérieusement:
--Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul!
Au lieu de rendre son épée, ainsi que je m'y étais attendu, l'officier
s'élança vers de Ruyter avec l'impétuosité de la foudre. Sa taille,
vigoureusement élancée, égalait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il
voulait combattre. La résolution de l'officier parut sourire à de
Ruyter, car sa figure se dilata, et un éclair jaillit de ses yeux
expressifs et perçants.
De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite
s'appuyait sur une courte épée d'abordage. À plusieurs reprises, et
presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'éloigner de lui, les
menaçant de ses armes s'ils n'obéissaient pas. Enfin l'espace fut laissé
libre, et les deux champions se trouvèrent en présence.
L'arme de l'étranger, espèce de coutelas fait d'un mauvais métal, plia
comme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'épée de de
Ruyter, qui se tenait seulement sur la défensive. À ce moment critique,
et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un
noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans
la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'était aperçu
du mouvement, changea de position, lui cassa la tête d'un coup de
pistolet, et dit à l'étranger:
--Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour
nous donner des coups d'épée. Vous oubliez que vous êtes sur le vaisseau
d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme!
En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'élançai
vivement vers l'officier, et après un court examen de ses traits, je
m'écriai avec joie:
--Aston! Comment, c'est vous, Aston?
Aston jeta son épée et me regarda avec surprise. Il pouvait à peine
distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et
de poudre qui me masquait le visage.
--Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de
Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay,
et... et vous!
Aston me considéra tristement, et reprit, après m'avoir laissé
comprendre par un muet reproche combien il blâmait ma conduite:
--En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous
n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous
prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilement
perdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou
quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais
elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions
combattre.
Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se
sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de
s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de
sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de
pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers
Aston et lui dit d'un ton grave:
--Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent
profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts
inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une
folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une
attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur
drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs
bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes
paroles est celui d'éviter l'effusion du sang.
Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se
battaient dans la barge de venir à bord du grab.
Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit
en souriant:--Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur
chance?
--Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de
prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige
de garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié
de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile,
et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les
services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur.
--Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse
les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les
résultats.
--Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure
votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les
nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues
invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs
forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races--de
Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille--prennent
l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre
ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne
vous croyais que très-légèrement blessé!
En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude
de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.
Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont,
examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la
riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la
joie qui remplissait le coeur du bourreau Esculape, un froncement de
sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait,
dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figure
bienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le
grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés
tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et
qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au
contraire, et il en eut l'irrécusable preuve.
Occupé à chercher dans le groupe des malades de son confrère un cas
d'amputation, afin de tenter une seconde épreuve de son nouvel
instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse
perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une
frayeur jouée:
--Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va
enlever le paillasson de nos têtes (c'est-à-dire nous scalper), nous
hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc salé
aux mauricauds qui seront assez forts pour se mettre à table à l'heure du
dîner.
--Que je sois damné, répondit l'homme appelé Tom, si je n'oppose pas à
la fourchette de ce vieux Belzébuth la défense d'une bonne cuiller!
Et il ramassa une des cuillers à balles.
Offensé par ces séditieuses paroles, l'opérateur vint pour se plaindre à
de Ruyter au moment où je perdais connaissance.
En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers
moi, et dit en souriant d'un air content de lui-même:
--Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu blessé à la
figure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refusés, il a ri,--ri!
Il ne rira plus maintenant. Oui, en vérité, il se croit plus savant que
moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je préférerais fumer
ma meershaun (pipe) dans le magasin à poudre que de prendre la peine de
le saigner, car il est aussi entêté, aussi opiniâtre qu'une femme. Il a
tué mon patient; n'aurait-il pas été plus simple, plus juste et surtout
plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime à
tuer, c'est la passion de sa nature brutale, féroce, indomptable. Enfin,
il a reçu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui
j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique.
Pendant ce monologue, qu'Aston me répéta, je fus transporté dans ma
cabine. Là, Van Scolpvelt détacha ma ceinture, et en ôtant ma chemise
rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une
balle qui avait traversé le bras gauche, l'autre par la crosse d'un
mousquet.
--Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus
atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas
non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et
déraisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il
aimerait mieux perdre la vie que l'opiniâtre entêtement de son
caractère; rien ne l'émeut, rien ne l'arrête, rien! Il m'a triché, volé,
frustré d'un patient!
Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'étoupe
dans la blessure.
À un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van
Scolpvelt s'écria d'un ton surpris:
--Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la
moindre sensibilité.
Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant à la garde d'Aston.