XXXIV

Nous avions ordonné à quelques-uns de nos hommes de prendre possession

des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient côte à côte du

grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiers

fuyaient en pleine mer. Mais une poignée de matelots, guidés par un

officier, s'opposa à l'opération, revint à la charge, et tenta de se

frayer à l'arrière un passage jusqu'à de Ruyter.

Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de

notre sombre équipage, soit que l'officier eût l'intention de se mesurer

avec mon ami, soit encore qu'il ne voulût être désarmé que par un égal,

toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la

foule compacte des marins.

De Ruyter comprit le véritable désir de l'officier, car il cria

impérieusement:

--Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul!

Au lieu de rendre son épée, ainsi que je m'y étais attendu, l'officier

s'élança vers de Ruyter avec l'impétuosité de la foudre. Sa taille,

vigoureusement élancée, égalait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il

voulait combattre. La résolution de l'officier parut sourire à de

Ruyter, car sa figure se dilata, et un éclair jaillit de ses yeux

expressifs et perçants.

De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite

s'appuyait sur une courte épée d'abordage. À plusieurs reprises, et

presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'éloigner de lui, les

menaçant de ses armes s'ils n'obéissaient pas. Enfin l'espace fut laissé

libre, et les deux champions se trouvèrent en présence.

L'arme de l'étranger, espèce de coutelas fait d'un mauvais métal, plia

comme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'épée de de

Ruyter, qui se tenait seulement sur la défensive. À ce moment critique,

et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un

noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans

la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'était aperçu

du mouvement, changea de position, lui cassa la tête d'un coup de

pistolet, et dit à l'étranger:

--Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour

nous donner des coups d'épée. Vous oubliez que vous êtes sur le vaisseau

d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme!

En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'élançai

vivement vers l'officier, et après un court examen de ses traits, je

m'écriai avec joie:

--Aston! Comment, c'est vous, Aston?

Aston jeta son épée et me regarda avec surprise. Il pouvait à peine

distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et

de poudre qui me masquait le visage.

--Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de

Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay,

et... et vous!

Aston me considéra tristement, et reprit, après m'avoir laissé

comprendre par un muet reproche combien il blâmait ma conduite:

--En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous

n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous

prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilement

perdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou

quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais

elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions

combattre.

Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se

sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de

s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de

sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de

pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers

Aston et lui dit d'un ton grave:

--Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent

profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts

inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une

folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une

attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur

drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs

bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes

paroles est celui d'éviter l'effusion du sang.

Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se

battaient dans la barge de venir à bord du grab.

Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit

en souriant:--Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur

chance?

--Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de

prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige

de garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié

de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile,

et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les

services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur.

--Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse

les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les

résultats.

--Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure

votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les

nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues

invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs

forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races--de

Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille--prennent

l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre

ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne

vous croyais que très-légèrement blessé!

En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude

de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.

Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont,

examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la

riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la

joie qui remplissait le coeur du bourreau Esculape, un froncement de

sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait,

dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figure

bienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le

grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés

tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et

qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au

contraire, et il en eut l'irrécusable preuve.

Occupé à chercher dans le groupe des malades de son confrère un cas

d'amputation, afin de tenter une seconde épreuve de son nouvel

instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse

perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une

frayeur jouée:

--Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va

enlever le paillasson de nos têtes (c'est-à-dire nous scalper), nous

hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc salé

aux mauricauds qui seront assez forts pour se mettre à table à l'heure du

dîner.

--Que je sois damné, répondit l'homme appelé Tom, si je n'oppose pas à

la fourchette de ce vieux Belzébuth la défense d'une bonne cuiller!

Et il ramassa une des cuillers à balles.

Offensé par ces séditieuses paroles, l'opérateur vint pour se plaindre à

de Ruyter au moment où je perdais connaissance.

En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers

moi, et dit en souriant d'un air content de lui-même:

--Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu blessé à la

figure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refusés, il a ri,--ri!

Il ne rira plus maintenant. Oui, en vérité, il se croit plus savant que

moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je préférerais fumer

ma meershaun (pipe) dans le magasin à poudre que de prendre la peine de

le saigner, car il est aussi entêté, aussi opiniâtre qu'une femme. Il a

tué mon patient; n'aurait-il pas été plus simple, plus juste et surtout

plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime à

tuer, c'est la passion de sa nature brutale, féroce, indomptable. Enfin,

il a reçu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui

j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique.

Pendant ce monologue, qu'Aston me répéta, je fus transporté dans ma

cabine. Là, Van Scolpvelt détacha ma ceinture, et en ôtant ma chemise

rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une

balle qui avait traversé le bras gauche, l'autre par la crosse d'un

mousquet.

--Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus

atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas

non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et

déraisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il

aimerait mieux perdre la vie que l'opiniâtre entêtement de son

caractère; rien ne l'émeut, rien ne l'arrête, rien! Il m'a triché, volé,

frustré d'un patient!

Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'étoupe

dans la blessure.

À un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van

Scolpvelt s'écria d'un ton surpris:

--Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la

moindre sensibilité.

Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant à la garde d'Aston.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 37 / 51 题