XXXIII

Suivant le plan tracé par de Ruyter, à deux heures de l'après-midi, nous

tournions autour du roc. La frégate était en panne au nord, à

l'extrémité de l'île. Ses bateaux gagnaient sur nous rapidement. Quand

nous fûmes encapalés parmi les battures et renfermés par le rivage, nous

les perdîmes tous de vue, car ils étaient cachés à nos yeux par la

proximité du roc. Je fis ferler toutes les voiles, et nous prîmes

position à l'entrée intérieure de la petite baie. Des haussières furent

suspendues à l'avant et à l'arrière du grab, et, avec une peine inouïe,

nous réussîmes à les attacher au roc.

De Ruyter rassembla tous ses hommes; il n'y en avait que

cinquante-quatre en état de porter les armes, et parmi eux plusieurs

étaient fort ignorants dans l'art de s'en servir.

Tout était prêt, et un pénible silence régna sur le pont pendant qu'on

attendait les bateaux, qui traversaient difficilement le cap.

Malgré mon insouciance habituelle et mon ardeur pour les combats, je

ressentais une singulière émotion. Ne me trouvais-je pas ligué avec des

Maures au teint bruni contre mes compatriotes aux cheveux blonds?

Quand le premier bateau parut, nous entendîmes leur cri d'encouragement,

répété de bateau en bateau jusqu'à ce qu'il s'éteignît dans les murmures

de l'Océan. Mon coeur battait tumultueusement dans ma poitrine, et des

gouttes de sueur glacée tombaient de mon front.

Il régnait sur le grab un écrasant silence, et des pensées peu agréables

commençaient à s'emparer de moi, lorsqu'elles furent chassées par la

voix expressive, claire et vibrante de de Ruyter, qui s'avançait vers

ses hommes le pas ferme et le regard tranquille, leur disant:

--Allons, répondez par le cri de guerre arabe; il n'est point dans vos

habitudes d'être silencieux. Regardez si le premier des bateaux est à la

portée des canons.

Je fis feu.

--Ce canon, dit de Ruyter, est trop élevé. Je vais essayer celui-ci;

apportez une mèche. Oui, c'est cela.

Le boulet partit en ligne droite, frappa l'eau, bondissant comme une

balle de crosse (jeu anglais), et passa au-dessus du premier bateau.

J'ai oublié de dire qu'en tirant le premier coup nous avions hissé les

couleurs françaises, et que chaque bateau de la frégate avait l'_union

jack_[1].

[1] Drapeau des marins anglais.

Quand les bateaux furent tous réunis, nous vîmes qu'ils tenaient

conseil. À la fin d'une courte séance, ils se divisèrent en deux parties

et avancèrent le long du cap; peu effrayés de notre défense, ils

répondaient à chaque coup de canon par ce cri: «Courage!» en hâtant

leur course vers nous.

--Regardez, de Ruyter, dis-je à mon ami peut-être avec un peu

d'exaltation; regardez quel courage héroïque! Un des bateaux, atteint

par un boulet, coule à fond, et les autres ne s'arrêtent même pas pour

ramasser les hommes! Ils étouffent leurs souffrances et le désespoir de

leurs pertes sous des acclamations aussi joyeuses que s'ils se

réjouissaient au milieu d'un festin.

De Ruyter me répondit froidement:

--Butin, promotion, habitude font beaucoup. Maintenant donnons-leur une

volée de balles: il faut que nous estropiions les chefs.

J'étais placé à l'avant du vaisseau, et presque tous les Européens

étaient placés sous mon autorité. Après m'avoir donné les derniers

ordres, de Ruyter se mit à l'arrière, entouré de ses Arabes, sur

lesquels il avait une grande influence.

Un autre bateau chavira, et les pertes des Anglais devenaient évidemment

si effrayantes, que nous les entendions s'appeler audacieux! Ils

l'étaient certainement, et nous les vîmes délibérer avec attention sur

la manière qu'il fallait employer pour avancer avec plus de vitesse;

quant à reculer, ce mot n'était pas connu parmi des hommes que le succès

avait rendus présomptueux.

Le plus lourd de leurs bateaux avait une caronade de dix-huit livres; il

était rempli de matelots, et il s'avança à l'attaque avec sa barge.

J'entendis l'ordre de _give way, my luds!_ (avançons, mes garçons!) et,

protégés par un feu bien nourri qui porta quelques dommages sur notre

bord, ils s'approchèrent rapidement. Nos ennemis avaient supporté une

fatigue énorme, et l'atmosphère était chargée d'un air aussi brûlant que

celui qui sort de la bouche d'un fourneau. Il était évident qu'ils ne

s'étaient attendus ni à une aussi chaleureuse réception ni à un combat

aussi inégal. Le désespoir de leur bravoure caractéristique semblait

seul les exciter à continuer.

Cinq bateaux de leur petite escadre vinrent côte à côte de nous, et nous

fûmes forcés de repousser leurs attaques à l'aide de nos lances et de

nos petites armes. Cependant quelques-uns des plus actifs grimpaient

dans nos chaînes, et, quoique toujours repoussés, ils renouvelaient

leurs tentatives pour gagner le bord. Pendant que nous étions tous

occupés à soutenir le feu de l'avant, la barge passa à travers la proue;

une brise et une légère houle tournèrent la proue du grab vers la terre,

et plusieurs Anglais se précipitèrent sur le tillac. Cette action

imprévue captiva notre attention, et de petites bandes en profitèrent

pour aborder à l'arrière.

J'aperçus un lascar dont j'avais, quelques minutes auparavant, tancé la

poltronnerie, qui se glissait vers l'écoutille. Toutes étaient fermées,

à l'exception de la principale, sous laquelle le docteur devait recevoir

les blessés, et de Ruyter, qui se méfiait du courage des matelots de

Bombay, avait ordonné à Van Scolpvelt de ne permettre à personne (à

l'exception des blessés et des porteurs de poudre) de descendre ou de

monter.

--Docteur, avait ajouté de Ruyter en riant, coupez les jambes des lâches

qui déserteront leur quartier.

--N'ayez pas peur, capitaine, répondit Van Scolpvelt en saccadant ses

mots dans un ricanement joyeux; connaissant le mauvais exemple de la

poltronnerie et la rapidité avec laquelle se répand une terreur panique,

je ne manquerai pas les petits hérons.

Je laissai au lascar le temps de gagner l'entrée des écoutilles, et, au

moment où il posait le pied sur la première marche de l'escalier, je lui

cassai la tête d'un coup de mousquet, et il tomba lourdement sur le dos

de Van Scolpvelt, qui était déjà en train de tenailler les jambes d'un

déserteur. Mais je ne pus répondre aux acclamations de surprise que

poussa notre chirurgien, car je reçus en pleine poitrine un affreux coup

de couteau.

--Regardez sur la proue à tribord! me cria de Ruyter, qui, à la tête de

ses Arabes, ravageait le pont.

Nos adversaires se battaient avec un courage téméraire; les blessés se

cramponnaient aux cordages et combattaient vaillamment. Après les avoir

repoussés dans les bateaux ou jetés dans la mer, nous les crûmes

vaincus; mais ils s'efforcèrent encore de grimper sur le vaisseau. Mes

veines semblaient remplies d'une lave brûlante; je ressentis une

surexcitation si vive qu'elle me rendait presque fou, et, quoique

plusieurs parties de mon corps fussent coupées et mutilées, je ne

ressentais aucune douleur.

Deux bateaux ennemis coulèrent encore à fond, et les Anglais qui se

trouvaient à bord du grab cessèrent bientôt d'opposer une inutile

résistance. J'en entendis un qui disait d'un ton vivement peiné:--Que je

sois damné si je baisse pavillon devant un nègre, n'importe comment il

me traitera!

Pour mettre en repos sur ce point la scrupuleuse délicatesse de ces

hommes, je leur dis avec bienveillance:--Allons, mes garçons, rendez vos

armes; je vais vous faire donner une chose qui vous est plus utile en ce

moment-ci, un morceau de porc salé et un bon verre de grog.

--Bien, dit un homme en se tournant vers ses compagnons; tout est fini,

tout; et quoique ce jeune officier ne soit pas habillé, il parle comme

un chrétien.

Les Anglais qui étaient restés à l'avant du vaisseau vinrent à moi, et

me tendirent silencieusement leurs armes.

Après l'action, de Ruyter me raconta qu'aussitôt que Van Scolpvelt avait

appris que j'étais l'auteur de la mort du lascar, il était monté sur le

pont, et qu'au milieu des clameurs du combat il avait crié d'une voix de

stentor:

--Trelawnay a agi contrairement aux ordres; il m'a volé d'une manière

inadmissible un excellent patient, un patient dont j'avais guetté les

allures, et sur lequel je me proposais d'essayer un nouvel instrument de

mon invention.

--Et, ajouta de Ruyter, le docteur me poursuivait dans tous les coins du

vaisseau, tenant à la main le fameux instrument, qu'il nomme un

hexagone, et cet hexagone coupe, dit-il, les chairs sans causer la

moindre douleur.

Quand de Ruyter fut parvenu à se débarrasser de Van Scolpvelt, ce

dernier, tout en regagnant son poste, continua le cours de ses

désolantes plaintes.

--Quel mépris de la science! s'écria le pauvre docteur; certainement

Trelawnay complote pour arriver à flétrir dans leur germe les plus

belles espérances de ma philanthropie. Ce magnifique instrument restera

peut-être inconnu, peut-être incompris!

Cette dernière crainte bouleversa tellement l'esprit du docteur,

qu'oublieux de la défense faite par de Ruyter, il reparut sur le pont,

cherchant du regard un blessé, un mourant ou un mort. Le souhait du

docteur se réalisa: un pauvre matelot, frappé au coeur par une balle,

alla tomber sans vie à ses pieds. Van Scolpvelt fondit sur le malheureux

comme un faucon sur sa proie; il le saisit par les bras, donna au corps

la forme d'un Z, et, l'enlevant sur son épaule avec une force

miraculeuse, il se dirigea vers l'écoutille en murmurant:

--Eh bien! si je ne puis essayer ma scie sur un patient vivant, je

l'essayerai du moins sur un sujet mort!

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 36 / 51 题