XXI

Un auteur, renommé avec justice pour sa grande connaissance de la nature

humaine, a dit cette vérité: Malgré toute la droiture de son esprit,

malgré toute la franchise de son caractère, l'homme qui fait le récit de

sa vie jette sur ses défauts une voile dont le transparent tissu cache

les plus visibles difformités; mais, en revanche, si l'ennemi de cet

homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas

de la vérité, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si

bien que ce même personnage se trouve différemment habillé, et qu'il n'y

a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures.

En commençant le récit de ma vie, je me suis engagé vis-à-vis de

moi-même à être vrai toujours et à ne pallier, volontairement ou

involontairement, ni mes défauts, ni même les actions mauvaises que j'ai

commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je

faisais.

Vingt-quatre heures après mon départ de la maison du _Burgan_, j'arrivai

à un petit village assis sur les frontières du Duncan; je fis choix d'un

couple de cooleys qui me conduisirent, à travers des champs d'orge et

de maïs, à la résidence de Ruyter. Cette demeure, située sur une petite

élévation, dans un coin retiré de la montagne, était cachée par une

avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage,

plein d'orangers et de grenadiers, protégé par une immense haie de

poiriers épineux, gardait l'approche de la résidence et la rendait

presque inaccessible.

À l'intérieur de la maison, les murailles étaient peintes et rayées de

larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire

ressembler au coutil d'une tente.

Le plafond de la salle d'entrée était soutenu par des bambous placés

perpendiculairement, et auxquels se trouvaient suspendus des armes, des

fusils et des lances pour la chasse.

Deux chambres à coucher, se faisant face l'une à l'autre, de chaque côté

de la salle, étaient meublées de lits, de tables, de livres, et quelques

dessins ornaient les murs.

Devant la porte de la maison, une large pelouse, entourée de bananiers

et de citronniers, pliant sous le fardeau de leurs fruits, laissait

apercevoir une vaste citerne bordée de rosiers en fleur, de jasmins et

de géraniums.

On se servait de cette citerne comme d'une baignoire.

Un vieux paysan, qui m'avait ouvert l'entrée de la maison, me dit en

souriant:

--Vous voyez, maître, c'est un _gregi_ (habitation) à la mode anglaise.

Près de la maison, ombragée par un magnifique palmier de sagou, se

trouvait un hangar qui servait de cuisine; sous le même toit demeuraient

le paysan et sa famille, partageant fraternellement leur domicile avec

une belle jak (ou petite vache), qui, pour l'instant, était en train de

contester à deux petites filles la possession de quelques fruits.

Cette jak était si extraordinairement petite, que j'en fis la remarque

au paysan.

--Malgré cette apparence de faiblesse, me répondit-il, elle est d'une

force prodigieuse, et vous pouvez la monter comme on monte un cheval.

Mon malek (maître) l'a prise sur les bords de la mer.

--C'est donc un monstre marin? m'écriai-je en riant, tant mieux, car je

vais prendre un bain, et nous nagerons ensemble. En disant cela, je

courus vers la citerne.

--Non, non, s'écria le paysan d'un air effaré, elle déteste l'eau, c'est

une fille des montagnes.

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre maître?

--Un mois; mais hier il a envoyé ici beaucoup de choses, et ces choses

sont pour huyoos (maître).

--N'a-t-il pas écrit?

Le paysan se mit à rire, et ôtant de sa tête un chiffon qui lui servait

de turban, il tira de ses plis, dans lesquels elle était soigneusement

cachée, une feuille de plantain pliée et attachée avec un morceau de

fil.

Je trouvai sous la feuille une lettre de Ruyter.

--Pourquoi diable ne me donniez-vous pas cette lettre? demandai-je

impatiemment au pacifique bonhomme.

--Vous ne me l'aviez pas demandée, répondit-il d'un air tranquille.

--Non sans doute; comment aurais-je pu le faire, je ne savais pas que

vous étiez en possession de ce message?

--Mais vous le savez maintenant, parce que maître sait tout, et que

pauvre _goawaloman_ (paysan) ne sait rien du tout.

Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empêché le

paysan de m'offrir à manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa

profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui

ordonnai donc de me servir à déjeuner, car j'étais aussi affamé qu'un

loup à jeun dans une froide nuit d'hiver.

La lettre de de Ruyter m'annonçait que la frégate était partie après de

nombreuses et inutiles recherches dirigées par le capitaine, qui avait

promis une forte récompense à celui qui aurait l'adresse de s'emparer de

ma personne.

Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le désappointement du

commodore fit battre mon coeur de la satisfaction du plus ample

succès.

Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonçaient que le retard

de son arrivée près de moi était causé par l'emprisonnement de Walter,

qui avait été accusé par le lieutenant écossais, mais que, grâce à la

déposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitté et libre.

Quant au lieutenant, il était encore fort malade, et, la veille du

départ de la frégate, on l'avait transporté à bord dans un état qui

donnait pour sa vie de sérieuses craintes. Le lâche bourreau crachait le

sang, avait la mâchoire abîmée et deux côtes enfoncées. Amplement vengé

de ce drôle, je chassai de ma mémoire et le souvenir de ses méchancetés

et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques années après cette époque,

j'appris que ce courageux officier n'avait jamais osé remettre le pied

dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que la

_malaria_ (maladie indienne), les moustiques et les scorpions la

rendaient un séjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise,

ce qu'il craignait plus que le _cobra-di-capella_ (serpent), c'était la

rencontre de Walter et peut-être la mienne.

J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un

bain dans la citerne, et, ma pipe aux lèvres, un livre à la main (la

_Vie de Paul Jones_), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une

si grande légèreté d'esprit, tant d'élasticité dans mes membres, une si

forte exubérance de vie, que tout mon être se trouvait plongé dans une

béatitude dont la suavité était indéfinissable.

C'était, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet.

Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un âge plus

avancé, je ne cherchais pas à détruire le plaisir de l'heure présente

par le souci de l'heure à venir.

Je me plaisais dans le _farniente_ de mon repos, éprouvant, sans le

trouver étrange, que le véritable bonheur est au milieu des champs.

--Ma foi, me dis-je en moi-même, je vais goûter de ce fruit savoureux et

doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan.

Je me dépouillai aussitôt de mes vêtements déchirés, et demandant au

domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les

reins à la manière indienne.

Je mis un turban sur ma tête; puis, ainsi vêtu, les pieds sans

chaussures, bien graissés d'huile de coco, je pris un couteau, et, mêlé

à la famille du paysan, je montai sur les arbres, et j'appris d'eux à

les percer et à y suspendre les pots de _toddy_.

Cette occupation et l'arrosement du jardin me firent passer le temps

d'une manière si agréable, que le troisième jour de mon installation,

qui était celui de l'arrivée de de Ruyter, je me pris à regretter le

paisible calme que sa présence allait si bruyamment troubler.

Dans la matinée qui devait m'amener de Ruyter à la résidence, je montai

sur la jak, et, un bambou dans une main, un couteau dans l'autre,

précédé de deux cooleys, je m'avançai à sa rencontre.

À peu de distance de la maison, au détour d'un groupe d'arbres,

j'aperçus mes deux amis. De Ruyter racontait de sa voix sonore et grave

l'histoire d'une chasse aux lions à Walter, qui l'écoutait avec une

attention profonde. Ma métamorphose était si complète, que les deux

voyageurs seraient passés sans me reconnaître, si l'oeil d'aigle du

propriétaire n'était tombé sur la petite jak.

Au moment où il allait, d'un air fort peu gracieux, interpeller le

voleur de sa bête, je m'écriai en riant:

--Holà! holà! de Ruyter, regardez ma figure.

Walter et mon ami arrêtèrent leurs chevaux, et, après m'avoir considéré

quelques instants, ils laissèrent échapper simultanément un bruyant

éclat de rire; mais ce rire eut une telle violence d'expansion, que,

n'en comprenant pas immédiatement la cause, je les crus atteints de

folie. De Ruyter se jeta à bas de son cheval, et, se tenant les côtes,

il se mit à rire aux larmes en me disant:

--Par le ciel, vous me tuerez, étourdi que vous êtes; d'où diable vous

est venue l'idée de cet étrange accoutrement?

La moqueuse remarque de de Ruyter froissa l'enchantement dans lequel

m'avaient jeté mes pastorales occupations, si harmonieusement confondues

avec mon costume, et je lui répondis d'un ton plein de gravité:

--Je ne vois rien en moi qui puisse ainsi exciter votre verve caustique.

Je suis habillé suivant la mode du pays, et le climat exige qu'on en

adopte la légère simplicité. Si vous avez besoin de vous rafraîchir,

voilà des hommes qui apportent des pots pleins d'un excellent _toddy_

que j'ai préparé moi-même.

De Ruyter fit un signe d'acquiescement, et quand mes deux amis eurent

épuisé leur gaieté, nous rentrâmes à la résidence. Deux jours

s'écoulèrent, emportés par les ailes d'une félicité complète. Nous les

passâmes à grimper sur les collines, à chasser les chacals, sans souci

de la chaleur et de la fatigue.

Le soir, quand la lune éclairait de sa pâle lueur les allées

sablonneuses du jardin, nous chantions, nous causions, nous dansions;

mais nos chants, nos danses ne ressemblaient en rien à ceux et à celles

des jours de notre esclavage, car alors ce n'était pas la joie, mais

seulement la liqueur qui excitait nos sens.

Les goûts de de Ruyter et les miens étaient en eux-mêmes excessivement

simples. Mon ami ne s'est jamais rendu coupable d'aucun excès, et ceux

que je fis moi-même étaient causés par la fougue de ma nature

volcanique, qui, semblable à la poudre, prenait feu à l'aide de la plus

légère étincelle.

Malheureusement pour moi, j'avais l'orgueil de vouloir toujours être le

premier dans tout ce que je faisais; je ne regardais pas si l'action

était méritoire ou blâmable, ridicule ou cruelle: j'agissais, et

maintenant mon front brûle de honte quand je songe aux folies (mot doux

pour qualifier ma mauvaise conduite) dont je me suis rendu coupable.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 24 / 51 题