XX

Le vacarme intérieur amena bientôt quelques cipayes du village, et en

voyant paraître la pique de l'un d'eux sur l'échelle qui aboutissait à

la salle supérieure dans laquelle je m'étais esquivé, pour épargner à la

sensibilité de mon ami le discordant tapage des grogneries de la vieille

mégère, mon sang commença à s'apaiser, et ma fureur diminua.

Hécate et ses commères me suivirent dans mon refuge, et elles se

balançaient au-dessus de ma tête comme une bande de bassets se balancent

aux flancs d'un blaireau. Par un soudain et énergique effort je secouai

les vapeurs de l'ivresse, ainsi que les vieilles harpies qui

s'attachaient à moi, et en les repoussant vers l'entrée de la salle, je

leur fis dégringoler l'échelle. Sous le poids des femmes, ajouté à celui

de la molle et grosse hôtesse, le frêle escalier se brisa. Toute la

troupe renversée forma une espèce de montagne dont elle occupait le

sommet; la vieille sorcière tomba comme un dogre allemand, et les

cipayes accourus disparurent sous sa large personne. Cette prouesse mit

le tumulte au comble; une foule compacte s'était formée, et l'on

apercevait de tous les côtés pions, cipayes et police. En voyant ce

rassemblement orageux, je pensai qu'il était temps d'opposer une plus

vigoureuse défense. Une mèche de la lampe brisée expirait dans l'huile.

Je me servis de sa lueur pour allumer un morceau d'étoffe de coton

préalablement imbibé de graisse, et je mis le feu aux quatre coins de la

salle. Les matériaux secs et combustibles de la hutte s'enflammèrent

rapidement, et une vive clarté illumina l'obscurité de la nuit.

Un cri sauvage, un cri de vieille femme en fureur, suivi de hurlements

d'épouvante, jetèrent leurs clameurs désespérées.

Je compris, à la croissante irritation des invectives, qu'il fallait

opérer ma retraite, si je ne voulais pas être massacré. Je me précipitai

donc au milieu du torrent de flammes, et, m'élançant d'une fenêtre, je

tombai fort adroitement sur la tête d'un hallebardier des cipayes. Je ne

me fis aucun mal, mais je lui brisai le crâne.

Sans prendre le temps de m'attendrir sur le sort du mourant, je me

relevai en toute hâte, et, lui arrachant sa pique des mains, je m'en

servis comme d'un bâton à deux bouts pour me faire un passage jusqu'au

hangar où mon cheval était attaché. Je lui mis précipitamment le mors

dans la bouche; mais, ne pouvant trouver ma selle au milieu des

ténèbres, je m'en passai; et m'élançant sur lui, je sortis du village.

Bien décidé à voir le feu, bien décidé à assister au dénoûment du drame

dont j'étais, malgré ma disparition, le principal acteur, je revins

sans bruit tourner tout autour de la maison. Un cipaye m'aperçut et

tenta de se mettre à ma poursuite, mais au lieu de fuir son attaque, je

lançai mon cheval au milieu de la foule, frappant de ma lance à droite

et à gauche. Les injures et les pierres pleuvaient autour de moi, et

entre autres insultes j'entendis celle-ci: _joar_, chien, mécréant; mais

je riais des unes, et à la faveur de la nuit j'esquivai les autres.

Je disparus un instant pour ramener le calme dans les esprits; puis, au

moment où on m'attendait le moins, je me montrai au centre de l'incendie

pour empirer les dégâts qu'il causait. Stupéfaite de mon audace, la

foule se dispersa devant moi comme se dispersent à l'approche du

chasseur une bande de canards sauvages. Cependant la vieille hôtesse

n'abandonna pas le champ de bataille, car, occupée du soin de réunir ses

hardes, qu'elle arrachait à la voracité de l'incendie, elle ne s'aperçut

pas que je dirigeais sur elle le bout de ma pique; mais, hélas! elle le

sentit en tombant dans le brasier la tête la première. Prompte à se

relever, la vieille salamandre saisit quelques bambous enflammés et les

jeta sur moi; sa main tremblante manqua de justesse, et elle n'atteignit

que mon cheval, qui s'élança en ruant et en bondissant avec fureur. Il

me fut impossible de m'en rendre maître, et nous quittâmes ainsi le

village.

Emporté par la course sans frein d'un cheval furieux, je me sentis saisi

par le vertige; cette indisposition était produite non-seulement par ce

galop désordonné, mais encore par la subite transition d'une chaleur

étouffante à un air frais et pur. Je souffrais tant, que je crus que

j'allais mourir; je me tenais à cheval avec des difficultés inouïes,

car, étant privé de ma selle, je n'avais aucun point d'appui. Les plus

profondes ténèbres régnaient autour de moi, et je gagnais du terrain

sans avoir presque la conscience de ma situation. J'arrivai enfin à un

large ruisseau; mon intelligent Bucéphale trouva un gué qu'il traversa,

et me conduisit sur l'autre rive.

J'avais la tête presque inclinée sur les oreilles de mon cheval et je me

tenais aux poils de sa crinière. Comme j'étais certain, en marchant

devant moi, de m'éloigner de Dungaro, je ne songeais pas à m'inquiéter

de la direction qu'avait prise ma monture, car j'étais anéanti par

l'assoupissement de l'ivresse. Je ne sais combien de temps dura cette

étrange course.

Nous arrivâmes auprès d'une lumière; elle appartenait à un _chokey_.

Tout à coup mon cheval alla frapper contre un objet invisible, et le

bruit que fit entendre ce double choc fut aussi sonore que celui qui se

produit par le violent contact de deux corps d'airain. Effrayé ou

blessé, il fit un bond terrible, me jeta à ses pieds et disparut dans la

nuit.

Je perdis entièrement connaissance, et je dois être resté longtemps dans

cet état.

En reprenant l'usage de mes sens, je jetai avec étonnement les yeux

autour de moi. Une foule composée de gens du peuple, les poings appuyés

sur leurs hanches, formaient un cercle autour de moi. Parmi eux je

distinguai un homme maigre et semblable à un sorcier qui marmottait

entre ses dents avec la piété d'un brahmine:

--_Topy, Sahib, ram, ram, dom, dom, dom..._

Un autre personnage, d'une apparence moins repoussante quant au visage

et aux vêtements, quoiqu'il eût une affreuse barbe, disait en me couvant

des yeux et en se frappant la poitrine:

--_Dieu est Dieu! Dieu est Dieu!_

J'essayai de me soulever sur mon coude, en faisant signe qu'on me donnât

de l'eau, mais les béats enchanteurs secouèrent négativement la tête.

Ma bouche était desséchée: je ne pouvais parler, tant je souffrais de

l'horrible tourment de la soif. En regardant autour de moi, plutôt dans

le désir de chercher à obtenir de l'eau que dans celui de connaître la

situation de l'endroit où j'étais, je me vis couché sur une natte sur le

store de la boutique d'un _burgan_, entourée de verandahs. En apprenant

que j'étais encore vivant, le maître de la maison sortit et m'adressa la

parole en anglais. Jamais aucune musique n'a retenti aussi

harmonieusement à mon oreille que les quelques phrases que m'adressa cet

homme, qui, à ma demande, m'apporta un pot de _toddy_.

Près de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux

étonnés, me regardait silencieusement. Un bambou, placé en équilibre sur

ses épaules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines

d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il

grimaça un refus. Le _toddy_ m'avait donné quelques forces; je saisis

donc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tête de feuilles. L'eau

fumait sur mes tempes brûlantes, et je sentis immédiatement un bien-être

si vif, que j'eus la force de me lever.

Quelques questions me firent découvrir que j'étais dans un village qui

borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte

d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler à mon esprit les

événements de la veille. Mes os me semblaient brisés, mon visage et mes

mains étaient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et,

m'étendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondément.

Je ne m'éveillai que lorsque le soleil s'abaissa du côté de l'ouest.

J'étais trempé de sueur; je pris quelques rafraîchissements, un bain, et

je me sentis bientôt allègre, dispos et tout prêt à recommencer la série

de mes fredaines. Après avoir réfléchi sur la situation que je m'étais

faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il était

devenu, car j'avais été apporté évanoui du _chokey_ par quelques âmes

charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de

Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport.

D'après le conseil de mon hôte, je louai un attelage de buffles, et je

me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 23 / 51 题