parce qu'il n'intéressait point les dogmes de l'Église; que sa
conscience ne lui reprochait rien à cet égard, et qu'il n'était point
disposé à une rétractation, ni publique, ni secrète.
Là-dessus, l'évêque, de son air de grand seigneur ecclésiastique,
l'avait congédié en l'invitant à réfléchir mûrement avant que de
s'engager dans une lutte où il serait brisé comme verre.
--Les _ultras_ du clergé, c'est-à-dire les jésuites et leur séquelle,
perdront la religion, comme les _ultras_ royalistes perdront la
royauté!--ajouta en manière de conclusion le chevalier.
--Et que va faire le curé? demanda la demoiselle Hermine.
--Rien; il dit qu'il les attend.
Sur ces entrefaites, le chevalier attrapa un refroidissement et fut
obligé de se mettre au lit. Sa soeur le tourmentant pour voir un
médecin, il me fit appeler:
--Maître Jacques, pour faire plaisir à mademoiselle, tu vas aller à
Montignac quérir un médecin.
--Il y en a un jeune, dit-elle, qu'on prétend très habile: il faudrait
faire venir celui-là.
--Point, ma soeur, fit le chevalier:
_Les jeunes médecins font les cimetières bossus._
«Tu iras, Jacquou, trouver ce vieux Diafoirus de Fournet. S'il ne peut
venir, tu lui expliqueras que j'ai besoin d'une drogue pour suer,
m'étant refroidi. Et lorsqu'il t'aura donné l'ordonnance, tu la porteras
chez Riquer, l'arquebusier de ponant, en l'avertissant de ne pas prendre
un bocal pour l'autre:
_Dieu nous garde d'un _et cetera_ de notaire,
Et d'un _quiproquo_ d'apothicaire!_
--Oh! fit le curé qui entrait en ce moment; je vois que vous n'êtes pas
en danger!
Étant à Montignac, le soir, la commission faite à M. Fournet, le hasard
fit que je passai devant l'église du Plo, où prêchaient des
missionnaires; la curiosité me poussa à y entrer. Il y avait en chaire
un jésuite maigre et jaune, à figure de belette, qui déclamait contre
les jacobins, les impies, les incrédules. Il avait l'air d'un de ces
hypocrites qui se donnent la discipline avec une queue de renard. Après
avoir bien daubé sur les ennemis de la religion, sur ces loups dévorants
enfantés par les philosophes et la Révolution, il ajouta que cette
Révolution avait été tellement satanique dans ses principes et dans ses
oeuvres que des pasteurs même, ayant charge d'âmes, s'étaient laissés
séduire. Et il s'écriait:
--Oui, jusque dans le sanctuaire, le démon a fait des prosélytes! Ne
croyez pas que je parle de pays lointains! Aux portes de cette cité qui,
après l'orgie révolutionnaire, est revenue à Dieu, il en est, de ces
loups qui se couvrent de peaux de brebis pour mieux perdre les âmes dont
notre Seigneur Jésus-Christ leur a donné la charge; qui cachent sous le
manteau d'une charité menteuse l'orgueil des renégats et les vices des
libertins hypocrites!
Et, ce disant, ce coquin-là tendait le bras du côté de Fanlac, de
manière que tous les assistants comprenaient bien qu'il parlait du curé
Bonal, qui avait été vicaire à Montignac, autrefois.
Moi, oyant cette bête-là parler ainsi du curé, je fus au moment de lui
crier sur le coup de la colère qui me monta: «Tu en as menti, gredin!»
Mais je me retins, et je le dis seulement à demi-voix, ce qui fit
retourner plusieurs personnes dans le fond de l'église, où j'étais, puis
je partis furieux.
«Est-il possible, pensais-je en m'en allant, qu'un homme si bon, si
charitable; qu'un prêtre d'une vie si exemplaire, et digne par son
caractère des respects de tous, soit ainsi vilainement calomnié par ses
confrères!»
Je dis par ses confrères, car, outre les missionnaires, il y avait aussi
dans le voisinage des curés qui, pour se faire bien venir des jésuites
tout-puissants, prenaient leur mot d'ordre et semaient à la sourdine un
tas de calomnies contre le curé Bonal. Ils ne l'aimaient point,
d'ailleurs, tous ceux du doyenné de Montignac, parce que sa conduite les
accusait tous. On ne le voyait pas dans ces ribotes qu'ils faisaient les
uns chez les autres, sous le prétexte de la fête de l'endroit, ou sans
prétexte aucun; ribotes d'où ils sortaient les oreilles rouges, gorgés
de bons vins, et le ventre entripaillé. Lorsqu'il était, par état,
obligé d'assister à une réunion, à un repas, il ne passait pas la nuit
avec les autres, à jouer à la bouillotte ou à la bête hombrée; il
trouvait une raison honnête pour se retirer. Celui qui disait le plus de
mal de lui, derrière, car par devant il faisait le cafard, la
chattemite, c'était dom Enjalbert, le chapelain de l'Herm. C'était lui
qui, en allant piquer l'assiette chez les curés d'alentour, répandait
depuis longtemps de mauvais bruits sur le curé Bonal. Le curé le savait,
mais ne s'en souciait guère, comptant bien que sa conduite le
cautionnait assez; et, en effet, dans sa paroisse, il était aimé et
respecté comme il le méritait. Du côté de l'évêché, il avait été
tranquille tant que le diocèse avait dépendu de l'évêque d'Angoulême,
mais depuis quelques années qu'on avait rétabli l'évêché de Périgueux,
il avait essuyé des tracasseries, des vexations, et maintenant il
comprenait bien qu'on voulait le perdre.
--S'ils avaient affaire à moi,--lui disait quelquefois le chevalier,--je
les démasquerais publiquement, tous ces mauvais chrétiens!
--Oui! bien souvent le sang bout dans mes veines... mais le scandale
retomberait sur la religion: il vaut mieux que je me taise.
* * * * *
Pourtant, s'il avait su tout ce que ces misérables disaient de lui et de
la demoiselle Hermine, comme je l'appris en revenant de la fête
d'Auriac, peut-être n'aurait-il pas eu tant de patience.
Car j'y allai, à cette dévotion de la Saint-Rémy: je n'eus garde de
faillir à l'assignation, comme on pense. La veille, je profitai du
moment où le curé était venu voir le chevalier, pour leur en demander la
permission à tous deux. Ma requête ouïe, le chevalier dit:
_--Au Pèlerinage voisin,
Peu de cire, beaucoup de vin._
--Mais, monsieur le Chevalier, répliquai-je, Rome est trop loin!
--Oh! tu serais romipète que ce serait même chose:
_Jamais cheval ni mauvais homme
N'amenda pour aller à Rome._
Et, tout content de lui, le chevalier ajouta:
--Si M. le Curé y consent, moi, je le veux bien.
--Comme je compte qu'il sera sage, je le veux bien aussi, dit le curé.
Et je me retirai bien aise.
Le lendemain, ayant déjeuné de bonne heure, la demoiselle Hermine me
dit:
--Te voilà dix sols pour faire le garçon.
Je la remerciai bien et je m'en fus tout joyeux. J'avais déjà, en sous
et en liards, vingt-deux sous et demi, noués dans un coin de mon
mouchoir; j'y ajoutai les dix sous, et je m'en allai, me croyant riche
déjà. Je descendis passer à Glaudou, de là sous Le Verdier, et je montai
à travers les bruyères prendre le vieux grand chemin du plateau, près de
La Maninie, à un endroit appelé Coupe-Boursil, ce qui n'est pas un nom
trop rassurant; mais, en plein jour, mes trente-deux sous et demi ne
risquaient rien. Ce chemin était très large, comme ça se voit encore en
plusieurs places. On dit que c'est celui que suivit le maréchal
Boucicaut lorsqu'il alla assiéger Montignac. Il faisait très chaud; sous
le soleil brûlant, les cosses des genêts éclataient avec bruit,
projetant au loin leurs graines noires: aussi j'avais seulement, sur mon
gilet, une blouse bleue, toute neuve, et j'étais coiffé d'un de ces
chapeaux de paille que les femmes, par chez nous, tressaient à leurs
moments de loisir en allant aux foires ou en gardant le bétail. La
paille n'était pas aussi fine que celle des chapeaux qu'on vend partout
aujourd'hui; mais elle était plus solide, et, dans les campagnes, tout
le monde portait de ces chapeaux--les paysans, s'entend. Un quart
d'heure avant d'arriver aux Quatre-Bornes, je pris un raccourci et je
m'en fus passer au village de Lécheyrie, puis le long des murs du jardin
du château de Beaupuy, d'où je finis de descendre dans le vallon de la
Laurence, où se trouve la chapelle de Saint-Rémy, à un petit quart de
lieue au-dessus d'Auriac.
Au long des prés, sur le bord du vieux chemin, dans une espèce de
communal, est bâtie la vieille chapelle aux deux pignons ornés de
figures grimaçantes. Autour, l'herbe pousse maigre et courte sur le
terrain pierrailleux et sablonneux; mais, tout contre les murs, la terre
bien fumée par les passants fait foisonner des orties, des carottes
sauvages, des choux d'âne, des menthes âcres d'une belle venue. En temps
ordinaire, cet endroit a l'air triste, abandonné, et cette construction,
aux murs noircis par les siècles, ressemble à une grande chapelle de
cimetière.
Au contraire, les jours de pèlerinage, le lieu est bruyant et animé. On
y vient de loin, plus que de près: les saints sont comme les prophètes,
ils n'ont pas grand crédit chez eux. Les paroisses des environs,
au-dessus et en aval de Montignac, y envoient bien des pèlerins, mais
c'est surtout les gens du bas Limousin qui y affluent. Seulement, comme
à ces Limougeaux la dévotion ne fait pas perdre la tête, quoiqu'ils
aient une bonne suffisance, ils apportent dans les bastes ou paniers de
leurs mulets des fruits de la saison, mais surtout des melons. C'est la
fête des melons, on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de
paille, ils sont là étalés, petits, gros, de toutes les espèces: ronds
comme une boule, ovales comme un oeuf, aplatis aux deux bouts, melons à
côtes, lisses, brodés, verts, jaunes, grisâtres, est-ce que je sais? Et
il s'en vend! C'est du fruit nouveau pour le pays, car les environs de
Brives et d'Objat sont bien plus précoces que par ici; en sorte que les
gens de chez nous venus à la dévotion tiennent à emporter un melon.
C'est une sorte de témoignage qu'on a été à la Saint-Rémy d'Auriac.
Je dis d'Auriac, parce que saint Rémy a encore une autre dévotion en
Périgord; c'est à Saint-Raphaël, sur les hauteurs, entre Cherveix et
Excideuil. Il y a là, dans l'église, le tombeau du saint que l'on va
chevaucher, comme à Auriac on se frotte à sa statue, pour guérir de
toutes sortes de maladies et douleurs, et on y est guéri comme à Auriac.
Autrefois, le tombeau de saint Rémy n'était pas au bourg de
Saint-Raphaël, mais à une cafourche de quatre chemins, où aboutissaient
quatre paroisses: Cherveix, Anlhiac, Saint-Médard et Saint-Raphaël.
Comme ce tombeau attirait beaucoup de monde, ces quatre paroisses se le
disputaient. Un jour, les gens d'Anlhiac amenèrent leurs meilleurs
boeufs, les attelèrent à la pierre du tombeau, mais ne purent la faire
bouger d'une ligne. Ceux de Saint-Médard essayèrent ensuite et ne
réussirent pas davantage. Alors les riches propriétaires de Cherveix,
avec leurs grands forts boeufs de la plaine, bénis pour la circonstance,
montèrent sur les coteaux et à leur tour essayèrent d'entraîner la
susdite pierre; mais sans plus de succès que les autres. Enfin les gens
de Saint-Raphaël vinrent en procession avec un âne--tout ce qu'ils
avaient, les pauvres!--et après que le curé eût invoqué le grand saint
Rémy, l'âne attelé au tombeau traîna facilement la pierre, à travers les
friches, jusqu'à Saint-Raphaël, où elle est restée.
Voilà ce que racontent les gens du pays; moi, je ne garantis rien.
Pour en revenir à la dévotion d'Auriac, c'est encore une foire aux
paniers; non pas de ces paniers de vîmes grossiers pour vendanger ou
ramasser les noix et les châtaignes, mais de ces jolis paniers en osier
blanc, de toutes formes, depuis le grand panier plat pour porter les
fromages de chèvre au marché, jusqu'au joli petit panier de demoiselle à
cueillir les fraises, sans oublier les corbeilles à fruits, et ces
belles panières rondes ou carrées, à deux couvercles, où il se tient
tant d'affaires, lorsqu'on revient de la foire.
Il y a là aussi, pour soutenir les gens venus de loin, des boulangers de
Montignac, vendant des choines et des pains d'oeufs parfumés au fenouil,
et aussi des marchandes de tortillons. Puis, contre les haies, à
l'ombre, bien abritées de branchages, des barriques sont là, en
chantier, où l'on vend le vin à pot et à pinte.
Lorsque j'eus dépassé le moulin de Beaupuy, et que je fus sur la petite
hauteur qui domine le vallon, je m'arrêtai, tâchant de reconnaître la
Lina dans cette foule de monde qui était autour de la chapelle, mais je
ne le pus. Je voyais des coiffes blanches, des mouchoirs de couleur, des
pailloles ou chapeaux de paille de femme, des fichus bariolés, mais
c'était tout. Me remettant alors en marche, je finis d'arriver à la
chapelle et je commençai de chercher dans tout ce peuple. Je fus un bon
moment à me promener partout, enjambant les tas de melons, les paniers
de pêches, poussant les gens pour avoir place, jouant des coudes pour
avancer, et je ne voyais pas Lina. «Sa mâtine de mère, me pensai-je,
l'aura peut-être empêchée de venir!...» Tandis que j'étais là assez
ennuyé à cette idée, voici montant du bourg, dans le chemin bordé de
haies épaisses, la procession du pèlerinage. Comme je regardais si Lina
n'était pas dans les rangs, j'ouïs dire derrière moi:
--Eh bien! il pense joliment à toi!
Je me retournai coup sec, et je vis Lina avec une autre fille:
--Ha! te voilà donc! Et comment ça va-t-il vous autres? Il y a un gros
moment que je vous cherche; où étiez-vous donc?
--Nous ne faisons que d'arriver.
--Aussi je me disais: «Si elle était là, je l'aurais vue, pour sûr!»
Et voilà que nous nous mettons à babiller tous trois; non pas de choses
bien curieuses, peut-être, mais il suffit que ce soit avec celle qu'on
aime, pour y prendre plaisir. A de certaines paroles, quelquefois, on
comprend qu'elle veut faire entendre autre chose que la signification
des paroles, et on l'entend, encore qu'on ne soit pas bien fin, car,
pour ces affaires-là, on a toujours assez d'esprit. Et puis il y a la
joie de la présence, il y a les yeux qui parlent aussi, les mains qui se
serrent, et on regarde les lèvres s'agiter vives et souriantes, et on
est heureux des petits rires musiqués qui laissent voir les dents saines
et blanches.
Pendant que nous étions à caqueter, la procession arriva. En tête, comme
de bon juste, le marguillier portant la croix, petit homme brun, qui
avait l'air pas mal farceur, et se réjouissait d'avance, ça se voyait
dans ses yeux pétillants, de ce que cette journée allait lui rapporter.
Ensuite, sur deux files, les pèlerins les plus dévots, qui sortaient
d'ouïr une messe à la paroisse, et venaient encore à celle de Saint-Rémy
bien plus estimée ce jour-là. Ces pèlerins, c'étaient des femmes des
paroisses des environs de Montignac; puis celles venues du causse de
Salignac, qui tire vers le Quercy, coiffées de mouchoirs à carreaux
rouges et jaunes, habillées de cotillons de droguet avec des devantaux
rouges; puis d'autres du causse de Thenon et de Gabillou, en bas bleus,
avec des coiffes à barbes et des fichus d'indienne à grandes palmes,
retenus par devant avec leur tablier de cotonnade. Et puis, pour la plus
grande part, c'étaient des femmes du bas Limousin, tirant vers la
frontière de l'Auvergne, habillées de cadis, coiffées de bonnets en
dentelle de laine, noirs, comme des béguins, avec par-dessus des
chapeaux de paille, noirs aussi, à fonds hauts avec des rebords par
devant semblables à de grandes visières. Celles-là marchaient
lourdement, chaussées de gros souliers ferrés, comme leurs maris. Les
hommes étaient habillés, selon leur pays, de culotte en grosse toile de
sacs, ou de droguet; peu de blouses, mais des vestes de bure, ou des
gipous de forte étoffe bleue, avec des poches par derrière dans les pans
écourtés de cette espèce d'habit. Et c'est là qu'on connaissait les gens
ménagers de leur argent, au morceau de pain qui enflait leur poche d'un
côté, et à la petite roquille de terre brune qui dépassait dans l'autre
poche, bouchée avec une cacarotte, ou épi de blé d'Espagne égrené. Il y
en avait qui au lieu de pain avaient dans leur poche un tortillon, mais
ceux-là passaient pour des prodigues.
Tous ces hommes, leur grand chapeau noir à larges bords à la main,
marchaient lentement dans la pierraille poussiéreuse avec leurs lourds
souliers, sous un soleil brûlant qui leur faisait cligner les yeux. Les
femmes, leur chapelet d'une main, et portant de l'autre un petit cierge
dont la flamme se voyait à peine sous ce soleil aveuglant, suivaient à
petits pas en remuant les lèvres. Parmi les gens sains, on voyait des
boiteux traînant avec une béquille une jambe attaquée du mal de
Saint-Antoine, ou érysipèle; d'autres qui avaient un bras en écharpe,
plié dans des linges tout blancs pour la circonstance; et d'autres
encore qui avaient attrapé un effort, comme en témoignait leur culotte
soulevée par une grosseur à l'aine. Entre tous ces visages brûlés par
les fenaisons et les métives, il y avait des figures malades, jaunes,
terreuses, qui sentaient la fièvre et la misère. Quelques-uns à demi
aveugles, un bandeau sur les yeux, étaient menés par la main. Tout ce
monde venait demander la guérison au bon saint Rémy: ceux-ci avaient des
douleurs, ou du mal donné par les jeteurs de sorts, ou des humeurs
froides; ceux-là tombaient du haut mal, ou se grattaient, rongés par le
mal Sainte-Marie, autrement dit la gale, assez commune en ce temps.
Parmi ces malades, il y en avait de vieux, de jeunes; des hommes
fatigués par un mauvais rhume tombé sur la poitrine; des femmes
incommodées de suites de couches; des filles aux pâles couleurs; des
enfants teigneux; de pauvres épouses bréhaignes qui, n'ayant pas le
moyen d'aller à Brantôme ou à Rocamadour, toucher le verrou, venaient
demander un enfant à saint Rémy.
Derrière les deux longues files de pèlerins, venaient les curés,
chantant des litanies; les uns en surplis à ailes, les autres en
ornements brodés à fleurs; et puis, le dernier, le curé de la paroisse,
en chasuble dorée, portait le calice recouvert. Il les faisait bon voir
tous en bon point, avec des figures rouges, luisantes, bien fleuries
sous le bonnet carré ou la calotte de cuir, et les cheveux noirs ou
grisonnants descendant bouclés sur le cou. Ils n'étaient pas malades,
ceux-là, oh! non, ça se voyait tout de suite: c'étaient des curés à
l'ancienne mode, de bons vivants qui n'allaient pas chercher midi à
quatorze heures, et touchaient leur troupeau vers le paradis sans
s'embarrasser du Sacré-Coeur, ni de l'Immaculée-Conception, ni de
l'infaillibilité du pape. Sans doute, il y en avait bien qui faisaient
jaser les gens pour aimer un petit peu trop l'eau bénite de cave, ou
avoir deux chambrières de vingt-cinq ans pour une de cinquante, ou
encore quelque nièce; malgré ça ils valaient autant ou mieux que
d'aucuns d'aujourd'hui qui baptisent leur vin et ont de vieilles
servantes, mais qui sont bilieux, haineux, hypocrites, intrigants,
avares, et vont chercher chez leurs paroissiennes, ce qui leur manque au
logis.
Mais après tout, ça m'est égal: celui-là qui passe en couleur les
mongettes ou haricots de coque, fera le tri si ça lui convient.
Tous les trois, Lina et son amie, nous regardions curieusement défiler
cette multitude bigarrée qui s'engouffrait dans la chapelle. Les curés
faisaient des détours pour éviter les tas de melons et les paniers,
jetant çà et là un coup d'oeil de côté sans tourner la tête, lorsque
parmi cette foule pressée devant l'entrée ils reconnaissaient une
gentille ouaille. Après eux, nous entrâmes dans la chapelle, qui était
bondée quoi qu'elle soit assez grande. On n'y voyait pas bien clair, car
les fenêtres très étroites étaient solidement grillagées de barreaux de
fer, de crainte des voleurs. Pourtant, je ne sais ce qu'ils auraient pu
y voler. Les murs blanchis à la chaux, verdis çà et là par l'humidité,
n'avaient pas de riches tableaux, ils étaient nus, excepté au-dessus de
l'autel, où un vilain barbouillage, dans un cadre de bois peint en jaune
pour imiter l'or, représentait le bon Dieu, avec une belle barbe,
recevant saint Rémy dans le paradis. Ce tableau n'avait jamais été beau,
sans doute, et il était très vieux, de manière que les couleurs passées
s'écaillaient par endroits, emportant le nez du saint ou l'oeil d'un
ange qui jouait de la flûte. L'autel était peint en gris, avec des
filets bleus autrefois. Les grands chandeliers étaient de bois
badigeonné d'un jaune d'or, maintenant terni, ainsi que toutes les
couleurs dans cette chapelle humide, qui sentait le moisi et comme le
relent des plaies qu'on y étalait depuis des siècles. Sur une petite
table recouverte d'une sorte de nappe, par côté du choeur, était une
statue de saint Rémy en bois, qui avait l'air d'avoir été faite par le
sabotier d'Auriac, tant elle était mal taillée. On l'avait bien passée
en couleurs depuis peu, pour la rendre un peu plus convenable, mais la
robe bleue de charron et le manteau rouge d'ocre n'embellissaient guère
ce pauvre saint.
Je la fis voir à Lina en lui disant à l'oreille:
--J'en ferais bien autant avec une serpe!
--Écoute la messe, fit-elle en souriant. C'était le curé d'Auriac qui la
disait, qui la chantait plutôt, vieux homme gris pommelé, de bonne mine
et encore vert. Il était servi par deux enfants de choeur et, de plus,
assisté de deux autres curés en costume, qui lui faisaient de grandes
révérences, mains jointes, qui embrassaient les objets avant de les lui
donner, lui soulevaient sa chasuble lorsqu'il s'agenouillait, enfin
faisaient un tas de cérémonies de ce genre. Moi qui n'avais jamais vu
que la messe du curé Bonal, qui officiait plus simplement, je trouvais
tout ça bien étrange. Il y eut beaucoup de femmes qui communièrent, de
sorte qu'avec toutes ces cérémonies la messe dura longtemps; mais enfin
elle s'acheva et je n'en fus pas fâché. Au moment de sortir, le curé
annonça qu'ils allaient déjeuner, et qu'il nous engageait chacun à en
faire autant, afin qu'à deux heures tout le monde fût là, parce qu'on
chanterait les vêpres avec sermon et bénédiction du Saint-Sacrement,
après quoi on continuerait à donner les évangiles.
--Mais, ajouta-t-il, comme il y en a qui sont de loin et ne peuvent
attendre si tard, M. le curé d'Aubas va rester pour donner les évangiles
à ceux-là.
Et en effet, aussitôt que les autres furent partis, le curé d'Aubas, un
livre à la main, assisté du marguillier qui tenait une soupière d'étain,
fut entouré par une foule de gens qui demandaient l'évangile. Le curé
avait bien dit: «donner», mais c'était une façon de parler, car on les
payait. Lorsqu'on avait remis les sous au marguillier, qui les jetait
dans la soupière, il disait:
--C'est à celui-là.
Alors chacun à son tour s'approchait du curé qui leur mettait son étole
sur la tête et récitait des versets de l'évangile selon saint Matthieu,
où il est question de la guérison de plusieurs malades et infirmes.
Après l'évangile, les gens allaient se frotter au saint: car l'évangile,
ça n'était rien au prix de saint Rémy, d'autant plus que l'évangile se
payait et que le saint frottait gratis. Mais ce n'était pas celui qui
était dans le choeur: on avait eu beau le passer en couleurs, personne
ne le regardait. Le véritable, c'était un petit saint de pierre qu'on
avait tiré de sa niche et que chacun prenait pour se frotter la partie
malade, ou se faire frotter par un voisin, lorsque les douleurs étaient
dans l'échine ou dans les reins. On se frottait l'estomac avec, les
bras, les jambes, les cuisses, sur la peau autant que ça se pouvait. Ce
bonhomme de saint avait une telle réputation de guérisseur, que les gens
l'appelaient en patois: _saint Rémédy_, comme qui dirait: saint Remède;
et que dans le courant de l'année, la chapelle étant fermée, les
passants affligés de douleurs allaient pleins de confiance se frotter
contre le mur extérieur de la chapelle au droit de sa niche.
Mais les jours de dévotion comme celui-ci, on se frottait directement.
Ceux qui avaient la sciatique se le faisaient promener depuis la hanche
jusqu'au talon, par-dessus la culotte; mais, des fois, des vieilles,
percluses de douleurs, qui n'avaient pas peur de montrer leurs
lie-chausses ou jarretières, se le fourraient sous les cottes, ayant
fiance que le frottement sur la peau avait plus de vertu. Ah! il en
voyait de belles, le pauvre diable de saint!
Quand je dis qu'il en voyait de belles, c'est une manière de dire, car
il n'avait pas d'yeux, pas plus d'ailleurs que de nez et de bouche.
Depuis des siècles qu'un curé adroit avait inventé ce saint, il avait
tant frotté de bras, de jambes, de cuisses, d'épaules, d'échines, de
côtes, de reins, qu'il en était tout usé. Comme ces marottes de carton
qui servaient jadis aux modistes de campagne pour monter leurs coiffures
et qui, à force d'avoir servi, n'étaient plus que des boules de carton
éraillées où l'on ne voyait plus ni traits ni couleurs, le malheureux
n'avait plus figure de saint, ni même d'homme. Ses bras, ses jambes, ses
pieds, ses mains, sa tête, tout cela avait tellement frotté qu'on n'y
connaissait plus rien, qu'on n'y distinguait plus aucune partie du corps
ni de la figure; tout était confondu sous l'usure. Ça pouvait être aussi
bien une vieille borne déformée par les roues des charrettes, rongée par
les pluies et les gelées, qu'une statue mangée par des siècles de
frottements. Mais ça n'ôtait rien à la foi des pauvres gens désireux de
guérir: on se disputait le saint, chacun le voulait, quelquefois deux le
tenaient en même temps et le tirassaient, chacun de son côté, d'où il
s'ensuivait des paroles à voix étouffée:
--C'est mon tour!
--Non, c'est à moi!
--Ça n'est pas vrai!
Et cependant le curé, qui avait vu ça d'autres fois, récitait ses
versets d'évangile au milieu d'un bruit sourd, et l'on entendait les
sous tomber dans la soupière d'étain que le marguillier, fatigué, avait
posée sur une chaise.
--Sortons, dis-je à Lina et à son amie, après avoir longtemps regardé
faire les gens.
Et, une fois dehors, je respirai fortement, content d'être en plein air.
Puis, après nous être promenés un moment, je menai les deux droles à
l'ombre d'un noyer, sur le bord d'un pré, en leur disant:
--Ne bougez pas d'ici, je reviens coup sec.
Et j'allai acheter un melon, des pêches, un pain de choine, et je fis
tirer une bouteille de vin à une barrique d'un homme de la côte des
Gardes au-dessus de Montignac, où l'on faisait de bon vin en ce
temps-là. J'en avais en tout pour quatorze sous; alors les choses
n'étaient pas chères comme aujourd'hui.
Lorsque les droles me virent revenir ainsi chargé, elles s'écrièrent:
--Ho! qu'est-ce tout ceci?
--Eh bien! leur dis-je, voilà les curés qui reviennent; il est deux
heures, c'est le moment du mérenda, mangeons.
Lina faisait des façons, ayant crainte que quelqu'un de par chez elle ne
la vît et ne le dît à sa mère; pourtant à force je la rassurai, et nous
étant assis sur l'herbe contre une haie, je coupai le pain, le melon, et
nous nous mîmes à manger en devisant gaiement.
--Mais, dit tout d'un coup en riant la camarade de Lina, qui s'appelait
Bertrille, comment allons-nous boire puisqu'il n'y a pas de gobelets?
--Ma foi, répondis-je, vous boirez la première à la bouteille; Lina
boira ensuite, et moi le dernier, comme de juste.
--Les hommes, répliqua-t-elle, sont plus assoiffés que les femmes: ça
serait à vous de commencer.
--Non pas, je suis trop honnête pour ça! Et je lui tendis la bouteille.
Elle la prit en guignant un peu de l'oeil, comme qui dit: «Je te
comprends, va!»
Ayant bu, elle passa la bouteille à Lina, qui après quelques gorgées me
la donna.
--Je vais savoir ce que tu penses, Lina! dis-je.
Et, prenant la bouteille, je me mis à boire lentement.
--Il va la finir! disait en riant la Bertrille. Mais ça n'était pas pour
le vin que je faisais durer le plaisir; et, tout en buvant, je coulai à
Lina un regard qui la fit rougir un peu.
Tandis que nous étions là, on entendait les curés chanter vêpres à
pleine voix, comme des gens qui ont pris des forces et qui savent qu'ils
se reposeront à table le soir; mais je n'étais pas bien curieux d'y
aller, ni les droles non plus, étant bien où nous étions.
La bouteille ayant été vidée à la troisième tournée, je voulus aller en
faire tirer une autre, tant je prenais goût à cette manière de boire
après Lina; alors toutes deux me dirent que j'étais un ivrogne, et que,
pour ce qui les touchait, elles ne boiraient plus. Voyant ça, je
rapportai la bouteille à l'homme de la barrique, et nous fûmes nous
promener à Auriac, tandis qu'on commençait à prêcher.
Les auberges étaient pleines de gens qui buvaient. Ceux-là, c'étaient
des gens de la paroisse, qui n'avaient pas grande dévotion pour le
saint, et le laissaient pour les étrangers forains, mais qui l'aimaient
tout de même, parce qu'il faisait aller le commerce de l'endroit, et qui
le fêtaient le verre au poing.
A ce moment, les pétarous, ainsi qu'on appelle ces marchands de fruits
des environs de Brives et d'Objat, commençaient à repartir, ayant vidé
les bastes de leurs mulets, et rempli de gros sous leurs bourses de
cuir. Ceux à qui il restait quelques melons les donnaient pour presque
rien à leur auberge, ou aux adroits qui avaient attendu sur le tard pour
acheter. Nous nous promenâmes assez longtemps dans le bourg et sur la
place où l'on dansait à l'ombre des gros ormeaux. Je dansai une
contredanse et une bourrée avec Lina, autant avec la Bertrille, et nous
revoilà sur le chemin tous les trois; Lina et moi nous tenant par le
petit doigt, comme c'est la coutume des amoureux, en remontant vers la
chapelle où j'entrai seul. Les offices étaient finis, on avait donné la
bénédiction, et les curés s'en allaient. Mais pour ça la chapelle ne
désemplissait pas. Un autre curé avait relevé celui d'Aubas, qui disait
les évangiles auparavant, et le fait est qu'il devait être fatigué. Pour
le pauvre marguillier, qui était seul de marguillier, et qui ne voulait
peut-être pas non plus quitter la soupière, il lui fallait rester là;
mais il se consolait en la voyant se remplir de sous parmi lesquels
reluisaient des pièces de quinze et de trente sous, de tout quoi il
comptait avoir sa part.
Et le saint frottait, frottait toujours, passant de mains en mains,
toujours disputé, toujours tirassé par les gens impatients. A cause de
la chaleur grande, tout ce monde s'était rafraîchi, quelques-uns un peu
beaucoup; de manière que la foule était plus bruyante qu'après la messe,
et qu'il y en avait qui, rouges comme des coqs de redevance,
empoignaient le saint et l'arrachaient à d'autres qui se rebiffaient
comme de beaux diables, n'ayant pas eu le temps de se frotter. Dans
cette chapelle, sentant la poussière moisie et le renfermé, il
s'échappait de cette presse de gens à l'haleine vineuse, sales, suants
et échauffés par la marche, ou ayant des plaies, une odeur dégoûtante.
On commençait à ne plus se gêner; on parlait fort, les gens se
déboutonnaient; on défaisait les manches pour se frotter le bras; les
femmes se dégrafaient le corsage pour faire toucher au saint une tétine
gonflée par un dépôt de lait, ou se troussaient pour détacher leurs
jarretières et se frotter les jambes à nu, laissant voir sans honte
leurs genoux crasseux. Parmi ceux qui étaient là en curieux, comme moi,
il y avait parfois une rumeur de risée en voyant tout cela; mais les
bonnes gens croyants, qui attendaient leur tour et guettaient le saint,
regardaient de travers les moquandiers. Du milieu de ce bourdonnement
sourd, de ce brouhaha de réclamations et d'apostrophes salées, s'élevait
parfois la plainte d'un malade poussé par une main brutale, ou le cri
d'une femme dont le pied était écrasé par un gros soulier ferré. Car
tous ces gens, comme affolés, se poussaient, se bousculaient, se
marchaient sur les orteils et s'enfonçaient les côtes à coups de coudes,
avec des jurons étouffés. Et, dans ce temps, à l'entrée du petit choeur,
le curé récitait toujours des versets de l'évangile, et les sous
tombaient toujours, emplissant presque la soupière du sacristain.
De la cohue pressée sortaient des hommes qui se reboutonnaient, des
femmes qui s'agrafaient ou rattachaient leurs bas bleus avec le bout de
chanvre ou de lisière qui leur servait de lie-chausses. Et peu à peu,
comme il ne venait plus personne, le tas diminuait de tous ceux qui
avaient satisfait leur manie superstitieuse, et bientôt il n'y eut plus
là que quelques vieilles folles qui ne pouvaient se décider à s'en
aller. Alors, des coins de la chapelle où ils attendaient, sortirent, se
traînant, clopinant, des malades, des infirmes, des estropiés, des
impotents qui n'avaient pas osé se fourrer dans la foule où on les
aurait pilés; et ils vinrent se frotter à leur tour, étalant sans
vergogne leurs hideuses misères, et se rendant charitablement un bon
office lorsque l'endroit malade le requérait. Le malheureux saint frotta
encore quelques échines tordues, quelques jambes pourries, quelques bras
desséchés; il subit encore quelques sales attouchements de plaies
croûteuses ou vives, d'ulcères suppurants, et puis enfin fut replacé,
tranquille pour un an, dans sa niche, par le marguillier qui avait cessé
de recevoir des sous, le curé ayant cessé de réciter ses versets
d'évangile, faute de pratiques. Et, tout le monde étant parti, il ne
resta plus sur le pavé, plein de terre et de gravats apportés par les
pieds des dévotieux, que des boutons arrachés dans la précipitation et
plusieurs morceaux de jarretières cassées.
J'ai ouï dire que, depuis ce temps-là, cette dévotion a beaucoup perdu
et que les gens n'y courent plus à troupeaux comme jadis. La foi à ce
tronçon de pierre informe, qu'on appelle le saint, s'en est allée, comme
tant d'autres belles choses, et il n'y a plus guère que les bas
Limousins qui font semblant d'y croire à cause de leurs melons. Mais, en
revanche, ceux qui ont absolument besoin d'être trompés s'en vont porter
leur argent aux diseuses de bonne aventure dans les foires ou acheter
des poudres aux charlatans, ce qui en finale revient au même.
Lorsque je sortis, je trouvai les deux droles qui revenaient de se
promener un peu toutes seules, et il fut question de partir. Bien
entendu, je voulus leur faire un bout de conduite, car c'est à peine si,
dans cette foule, j'avais pu parler tranquillement à Lina. Pour dire la
vérité, cette dévotion ne va pas bien pour les amoureux: on est toujours
en vue, dans ce vallon de la Laurence où il n'y a que des prés, et, d'un
côté comme de l'autre, des coteaux de vignes, à la réserve de la garenne
du château de La Faye. Quoique sans mauvaises intentions, on aime à se
cacher un peu. Ah! ce n'est pas comme au pèlerinage de Fonpeyrine, où
l'on est au beau milieu des bois.
Nous nous en fûmes donc tous les trois, suivant d'abord le grand chemin
d'Angoulême à Sarlat, qui passe dans la combe, le long des prés de
Beaupuy, pour monter ensuite à La Bouyérie et aux Quatre-Bornes. Je
tenais Lina par la taille et par une main, marchant tout doucement et
lui parlant de choses et d'autres: combien j'étais content de cette
journée, tout le plaisir que j'avais eu à la passer avec elle, et aussi
comment nous pourrions faire pour nous revoir. Bertrille côtoyait Lina,
mais, de temps en temps, la bonne fille faisait semblant de ramasser
quelque fleurette sur le bord du chemin, et restait un peu en arrière
pour nous mieux laisser causer. Lorsque nous fûmes aux Quatre-Bornes,
j'aurais dû les quitter, mais je dis à Lina:
--Je vais aller avec vous autres un peu plus loin.
Et nous voilà suivant le chemin tracé par les charrettes à travers les
grands bois châtaigniers. Nous étions si occupés à parler, Lina et moi,
que nous fûmes près de l'Orlégie sans nous en être aperçus. Mais la
Bertrille, qui, elle, était dépareillée, me dit alors:
--Vous ferez bien de nous laisser là; il vaut mieux qu'on ne nous voie
pas ensemble dans le village.
Ça m'ennuyait bien, mais, comme je sentais que c'était raisonnable, de
crainte de faire avoir des reproches à Lina, je les laissai après les
avoir embrassées toutes deux, Bertrille la première, et ma bonne amie si
longuement que l'autre me dit en riant:
--Vous voulez donc la manger!
Je lâchai Lina sur ces paroles, et elles s'en furent. Pour moi, appuyant
sur la gauche, j'allai descendre dans la combe qui vient de dessous
Bars, et je suivis le ruisseau de Thonac, qui n'est guère qu'un fossé
jusqu'au moulin de la Grandie. A la rencontre de la combe de
Valmassingeas, qui rejoint l'autre, et avec elle s'élargit en vallon, je
trouvai un homme qui portait sur son épaule, avec son bâton, quelque
chose de rond noué dans son mouchoir. Lorsqu'on rencontre, ce jour-là,
quelqu'un portant un melon, on peut dire qu'il vient de la Saint-Rémy.
--Et vous en venez donc aussi? lui dis-je.
--Eh! oui, fit-il en tournant un peu la tête vers son melon, comme qui
dit: «Vous le voyez.»
Là-dessus, nous cheminâmes en causant. L'homme me dit qu'il était de La
Voulparie, dans la commune de Sergeac, et qu'il venait de se frotter à
saint Rémy, pour un mal de tête qui le prenait de temps en temps et le
rendait quasi imbécile. Puis il se mit à parler de la fête, et s'en alla
remarquer que notre curé n'y était point.
--Aussi bien y étaient-ils assez tout de même, lui répliquai-je, pour
manger le fricot du curé d'Auriac!
--Sans doute, fit l'homme, mais avec ça, comme voisin, il aurait dû être
à cette dévotion où les gens viennent de si loin; mais on dit qu'il ne
croit pas à grand'chose, et même qu'il ne se conduit pas trop bien.
--Et qui dit ça?
--On le dit.
--Ceux qui le disent sont des imbéciles!
--En ce cas, il y a beaucoup d'imbéciles devers chez nous, car les gens
ne se gênent pas pour le dire.
--Et peut-être vous en êtes, de ceux-là qui le disent?
--Moi, je ne dis que ce que j'ai ouï dire; et, probablement, tout le
monde dans notre paroisse, le curé en tête, ne le dirait pas si ça
n'était pas vrai. Lorsqu'un bruit court comme ça, on peut bien croire
qu'il n'y a pas de fumée sans feu.
Le rouge m'était monté et je le rabrouai rudement:
--Pour les pauvres sottards qui croient bêtement tout ce que leur dit
votre curé, ils sont pardonnables; mais quant à lui, qui sait aussi bien
que personne que le curé Bonal est un brave homme et un digne prêtre, je
vous le dis, c'est un pas grand'chose!
Et nous continuions à disputer et noiser en marchant, moi faisant de
notre curé tous les éloges qu'il méritait, l'homme répétant tout le mal
qu'il en avait entendu raconter, lorsque, à un moment donné, en face de
la petite combe de Glaudou, sur une parole qu'il lâcha, touchant la
demoiselle Hermine, je le pris au collet et je le secouai fortement:
--Bougre d'animal! je vois bien, à cette heure, que saint Rémy est un
foutu saint, car tu as eu beau te frotter la tête, tu es resté plus bête
qu'un âne!
Et lui, de son côté, m'ayant attrapé par le col de ma blouse, nous nous
saboulions comme à prix fait, tandis que le melon roulait sur le chemin.
L'homme était plus âgé que moi de cinq ou six ans, mais tout de même je
le jetai à terre, et je lui bourrai la figure à coups de poing, de
manière que je lui fis saigner le nez. Ayant un peu passé ma colère, je
le lâchai; il se releva, ramassa son melon qui s'était quelque peu
écrabouillé en tombant, et, sentant qu'il n'était pas le plus fort,
continua sa route, non sans me faire des menaces de nous revoir.
--Quand tu voudras, grand essoti! lui criai-je. Et, montant dans le
coteau rocheux à travers les taillis de chênes clair-semés, je fus
bientôt à Fanlac.
Je fis mon possible, en arrivant, pour ne pas rencontrer le curé, mais,
justement, je m'en allai me jeter dans ses jambes. Il connut d'abord à
ma blouse déchirée que je m'étais battu, et il me demanda à quel sujet.
J'étais un peu embarrassé, ne voulant pas mentir, et ne voulant pas lui
dire non plus de quoi il s'agissait. Pourtant, pressé de questions, je
finis par lui avouer l'affaire:
--Ma foi, monsieur le Curé, c'est à cause de vous.
Et je lui racontai tout, excepté que l'homme eût parlé de la demoiselle
Hermine.
--Mon garçon, me dit-il quand j'eus fini, je te sais gré du sentiment
qui t'a porté à prendre ma défense; mais, une autre fois, il faut être
plus patient: allons, va te changer...
La Fantille, à qui je dus aussi expliquer les accrocs de ma blouse, ne
fut pas du même avis que le curé; elle dit que j'avais bien fait de
corriger cet individu.
--Je te pétasserai toujours de bon coeur, lorsque tu auras été déchiré
en pareille occasion!
--Allons, allons! Fantille. Il faut être plus doux et savoir supporter
les injures et les calomnies.
--Oh! vous, monsieur le Curé, vous vous laisseriez agonir de sottises
sans rien dire.
Le curé sourit un peu, et s'en fut écrire dans sa chambre.
* * * * *
Moi, je me doutais bien que toutes ces méchancetés répandues par les
curés, d'après le mot d'ordre des jésuites prêcheurs, n'annonçaient rien
de bon. «Sans doute, me disais-je, afin de préparer les gens à une
mesure de rigueur contre le curé Bonal, on essaye de le déshonorer à
l'avance.» Dans mon idée, on voulait l'ôter de Fanlac, et l'envoyer dans
quelque mauvaise petite paroisse au loin, rien ne pouvant lui être plus
pénible que de quitter ses chers paroissiens, qui l'aimaient tant...
Mais je ne connaissais pas bien ses ennemis et persécuteurs.
Quelques jours après, arriva une autre lettre cachetée de cire violette
comme la première. L'ayant lue, le curé, qui était maître de lui, ne
broncha pas; il replia la lettre et s'en fut se promener dans le jardin,
tout pensif, et, une heure après, alla trouver le chevalier.
Lui, ne prit pas la chose aussi patiemment que le curé, et il s'écria,
aussitôt qu'il sut de quoi il s'agissait, que c'était une infamie, et
une ânerie par-dessus le marché; qu'il fallait que l'évêque eût perdu la
tête pour faire une chose pareille, ou qu'on l'eût trompé; que quant à
lui, il ne ficherait plus les pieds à la messe--dans sa colère, il lâcha
le mot,--puisque les tartufes faisaient forclore de l'Église le meilleur
curé du diocèse.
Le lendemain se trouvant un dimanche, le curé Bonal monta en chaire,
pour la dernière fois. Lorsqu'il annonça à ses paroissiens, que d'après
la décision de monseigneur l'évêque, il était interdit et ne dirait plus
la messe, même ce présent dimanche, ni n'administrerait plus les
sacrements, ce fut dans l'église bondée de monde une explosion de
surprise qui se continua en une rumeur sourde que le curé fut un instant
impuissant à dominer.
Ayant obtenu le silence, il exposa que c'était un devoir pour tous,
paroissiens et curé, de se soumettre à l'autorité de l'évêque; que, pour
lui, quoique sa conscience ne lui reprochât rien, car il avait toujours
agi, non dans un intérêt personnel, mais pour la paix de l'Église, il
obéirait sans résistance et sans murmure. Mais il ajouta que cette
obéissance lui coûtait beaucoup, parce qu'il les aimait tous comme ses
enfants, et qu'il avait espéré leur faire entendre longtemps la parole
de Dieu, et finalement reposer dans le petit cimetière où il en avait
tant conduit déjà. Il parla ainsi longuement, avec tant de coeur et de
bonté que tout le monde en était ému et que les femmes, les yeux
mouillés, se mouchaient avec bruit. Mais, ce moment d'émotion passé, la
colère prit le dessus, et, à la sortie de l'église, les gens
s'assemblèrent et se dirent entre eux qu'il ne fallait pas laisser
partir le curé. Tous, les uns et les autres, se montèrent la tête de
manière que plusieurs des plus décidés s'en allèrent trouver le
chevalier de Galibert, toujours coléré, quoique ce fût un bon homme.
Lui, voyant comme ça tournait, monta sur les marches de la vieille
croix, et commença à prêcher les gens. Il leur dit que la conduite de
leur curé, sa patience, sa résignation dans cette circonstance,
prouvaient combien il était digne de leur affection et de leur respect.
--Mais, nous autres paroissiens, nous avons bien le droit d'agir un peu
différemment... Nous pouvons nous rappeler qu'autrefois le peuple
élisait ses curés et participait à l'élection des évêques et même des
papes. Ce n'est pas une raison parce que des rois se sont entendus avec
d'aucuns de ceux-ci pour confisquer nos antiques privilèges, de ne pas
nous en souvenir. Il faut donc que toute la paroisse adresse une
pétition à l'évêque pour lui demander le maintien de notre curé.
Mais,--ajouta-t-il,--comme il n'y en a guère que deux ou trois qui
sachent signer, nous ferons comme on faisait jadis, nous appellerons un
notaire qui dressera un acte de notre protestation:
_Parle papier!_
»Voilà, dans la position où nous sommes, ce qu'il y a de mieux à faire.
Un chien regarde bien un évêque, nous pouvons donc lui adresser la
parole. Êtes-vous de cet avis?
--Oui! oui! crièrent tous les gens qui étaient là.
--Eh bien! donc, je vais envoyer quérir le tabellion. Vous autres,
revenez à l'heure de vêpres, et soyez là, tous, sans faute; que personne
ne reste à la maison: plus nous serons, mieux ça vaudra... Maintenant,
je vous dirai que les gens en place, qu'ils aient une robe ou un habit,
ne voient pas toujours les choses comme il faut, en sorte que je ne sais
pas trop ce qu'il adviendra de notre protestation: peut-être s'en
ira-t-elle en eau de boudin, en brouet d'andouilles, nous le verrons
bien!
_Il ne faut pas laisser de semer pour la crainte des pigeons._
»Pour moi, je l'ai dit d'abord: si on nous ôte notre curé, je ne mets
plus les pieds à l'église!
--C'est ça! c'est ça! Ni nous non plus!
--Et si on nous en envoie un autre, il dira sa messe tout seul!
_Un chien est fort sur son palier,
Un coq sur son fumier._
Tout le monde applaudit, et, la chose bien convenue, le chevalier
m'expédia à Montignac chercher maître Boyer, ou un autre à son défaut.
A trois heures, le notaire était là, et sur la place, noire de monde, à
l'ombre du vieux ormeau où l'on avait porté une table, il commença à
instrumenter en écrivant son préambule. Puis tous les gens de la
paroisse, hommes et femmes, le chevalier en tête, défilèrent devant lui,
et, après avoir couché sur son acte leurs noms et surnoms, il continua
ainsi:
--«Lesquels, adressant respectueusement mais fermement la parole à
monseigneur l'évêque de Périgueux, tout comme s'il était présent, lui
ont dit et remontré que, depuis le rétablissement du culte catholique,
le sieur curé Bonal a donné dans cette paroisse l'exemple de toutes les
vertus; qu'il l'a édifiée par sa vraie et sincère piété; qu'il a été,
depuis bientôt trente ans, la providence des pauvres, et le père et
l'ami de ses paroissiens, en sorte que tous, vieux et jeunes, pauvres et
riches, désirent ardemment le conserver, tant qu'il plaira à Dieu de le
laisser sur cette terre.
»A cette fin, lesdits comparants supplient très instamment mondit
seigneur évêque de révoquer les ordres par lui signifiés, et de
continuer ledit sieur Bonal dans ses fonctions de curé de ladite
paroisse de Fanlac; ajoutant lesdits comparants, que le seul exemple de
leur curé a fait de bons chrétiens de tous les habitants de cette
paroisse, et que, le bien de la religion s'accordant avec leur vif désir
de le conserver, ils espèrent que mondit seigneur évêque prendra la
présente demande en considération;
»Et, sans se départir aucunement du respect dû audit seigneur évêque,
lesdits comparants, au cas où leur requête demeurerait sans effet,
protestent très fermement contre les inconvénients qui pourront
résulter, pour la religion et ses ministres, d'une mesure qui les
atteint dans leur piété et leur affection pour leur curé.
»De tout quoi lesdits comparants m'ont requis acte, que je leur ai
concédé sous le scel royal, etc.»
Et après avoir fait signer les deux ou trois qui savaient, le notaire
signa lui-même avec un paraphe savant, car c'était un notaire de
l'ancienne école, comme ça se voit à son acte.
Le surlendemain, le chevalier en emporta une copie superbement moulée,
et s'en fut à Périgueux la remettre à l'évêque.
Celui-ci, à ce que connut M. de Galibert, comprit un peu plus tard qu'on
lui avait fait faire une bêtise; mais, comme les gens en place ne
reconnaissent pas facilement qu'ils se sont trompés, les évêques moins
que les autres, monseigneur persista dans sa décision, malgré tout ce
que put lui dire le chevalier, qui plaida chaleureusement la cause de
son ami.
--Je vous prédis, monseigneur, fit-il en partant, que vous regretterez
votre refus.
_Tel maintenant refuse,
Qui par après s'accuse!_
L'évêque, passablement offusqué de la liberté que prenait ce laïque, ne
répondit rien, et le chevalier s'en alla.
La veille de son retour, le curé, qui connaissait bien les gros bonnets
du clergé, et savait que la démarche du chevalier serait inutile,
m'avait envoyé à La Granval parler au Rey pour venir faire des
arrangements. Le Rey vint trois ou quatre jours après, et, comme il
n'avait plus qu'une année de ferme à courir, il consentit à résilier le
bail, et à se retirer dans le bien qu'il avait à la Boissonnerie,
moyennant une petite indemnité. Tout bien convenu, il s'en retourna, et
le curé commença à penser à déloger, parce que le refus de l'évêque,
bientôt connu de toute la paroisse, échauffait les têtes; et il ne
voulait pas être l'occasion de quelque désordre.
Il fut entendu entre le chevalier et lui que je le suivrais à La
Granval, comme je le lui avais demandé. Aussi, quelque peine que j'eusse
de le voir dans cette passe, je fus un peu consolé par l'idée de le
suivre et de lui être utile. Je commençai à emmener le mobilier, qui
n'était pas très important. Outre ce que j'en ai dit, il y avait encore
dans la chambre du curé un lit tout simple, sans rideaux, une petite
table recouverte d'une serviette sur laquelle il y avait une cuvette et
un pot à eau en faïence, une autre table à écrire, plus grande,
encombrée de papiers, quelques livres sur une tablette, deux chaises,
une grande malle longue recouverte de peau de sanglier, et c'était tout.
Malgré ça, avec le lit de la Fantille et le reste, avec quelques
provisions, il me fallut trois jours pour emporter toutes les affaires,
peu à peu, à cause des mauvais chemins. Je ne faisais qu'un voyage par
jour: encore fallait-il coucher à La Granval, car il y avait loin, et
les boeufs ne vont pas vite.
* * * * *
Un matin, tandis que je chargeais le buffet sur la charrette avec
Cariol, je te vois arriver un grand diable de curé, sec comme un pendu
d'été, de poil rouge, torcol, avec de gros yeux ronds et un nez crochu,
qui me demanda où était le presbytère.
--Vous y êtes, lui dis-je, voici la porte.
Et, un instant après, je le suivis, pour m'assurer que c'était le
nouveau curé. Précisément c'était lui, et, ensuite des civilités
d'usage, il s'enquit du jour où il pourrait faire amener ses meubles qui
étaient à Montignac.
--Demain nous achèverons de déménager, répondit le curé Bonal, et
après-demain le presbytère sera libre.
Et là-dessus, toujours honnête, il offrit à son confrère de se
rafraîchir, ce que l'autre accepta, en faisant des façons, comme s'il
avait eu peur de se compromettre. Alors le curé appela la Fantille et
lui dit de donner le nécessaire pour faire collation. La Fantille, au
lieu d'obéir, s'en alla toute colère par les maisons du bourg dire que
le remplaçant du curé venait d'arriver, et qu'il avait une de ces
figures qu'on n'aimerait pas à trouver au coin d'un bois. Ne la voyant
pas paraître, le curé passa dans la cuisine et me dit d'aller tirer à
boire, tandis que lui-même prenait le chanteau, dans une nappe, avec des
noix. Quand je mis la bouteille sur la table, le nouveau curé était en
train de questionner son prédécesseur sur ce que rapportait la cure,
combien on payait pour les baptêmes, les mariages, les enterrements, la
bénédiction des maisons neuves, celle du lit des nouveaux mariés; si les
paroissiens faisaient beaucoup de cadeaux, et s'il y avait de bonnes
maisons pieuses où l'on recevait bien les curés.
«Toi, me pensais-je en m'en allant, si tu en attrapes beaucoup, de
cadeaux, ça m'étonnera!»
Tandis que le curé nouveau faisait collation, les femmes du bourg, mues
par la curiosité, une à une, deux par deux, arrivaient sur la petite
place, qui filant sa quenouille, qui faisant son bas ou de la tresse de
paille pour les chapeaux. Elles furent bientôt là une vingtaine, avec
leurs droles pendus à leurs cotillons, et puis quelques vieux érenés, et
même La Ramée qui fumait son brûle-gueule.
Au bout d'une demi-heure, ou trois quarts d'heure, que je ne mente,
lorsque le nouveau curé traversa la place pour s'en retourner, tout ce
monde le regarda de travers.
--Eh bien! mon brave, dit-il en passant à La Ramée, vous fumez votre
pipe?
Et comme le vieux soldat l'avisait d'un mauvais oeil, sans répondre, il
ajouta:
--Vous n'êtes pas bavard!
--Ça dépend.
--Alors, ce serait que je ne vous conviens pas?
--Il se pourrait.
--Vous n'êtes pas bien gêné!
--Je suis comme ça.
Voyant que La Ramée continuait de tirer des bouffées sans plus dire mot,
que les hommes ne le saluaient pas, et que les femmes faisaient semblant
de ne pas le voir, le curé, tout étonné, grommela quelque chose entre
ses dents et s'en alla. Pendant qu'il était encore à portée d'entendre,
Cariol, de la charrette, cria à La Ramée:
--Comment le trouves-tu, ce levraut?
--Pas mal, pour ce que j'en veux faire!
Le lendemain, le curé Bonal suivit toutes les maisons de la commune pour
faire ses adieux à chacun, entrant dans les terres pour parler aux gens
qui étaient au travail, et n'oubliant personne, riches ou pauvres. Le
soir, il rentra fatigué, regarda tristement le presbytère vide, et s'en
fut souper et coucher chez le chevalier.
A ce que me raconta la Toinette, ce fut un triste souper, aucun des
trois n'étant de goût de manger.
--Ce qui me console dans ce malheur, disait le curé, c'est que je sais
que mes pauvres n'en pâtiront pas, mon bon chevalier, et que vous et
mademoiselle Hermine me remplacerez dignement.
--Mon pauvre curé, oui, je tâcherai de vous remplacer en ce qui regarde
la charité matérielle; mais pour ce qui est des consolations morales, de
ces bonnes paroles qui aident les malheureux à porter patiemment leurs
peines, de ces exhortations charitables aux fins de relever les
faibles... qui vous remplacera? Moi, je sens bien ce qu'il faudrait
dire, mais je ne sais pas trouver les paroles...
--Alors, dit le curé, je suis sûr que mademoiselle Hermine me remplacera
à cet égard.
--Certes, fit-elle, je ferai de bonne volonté tout ce que je pourrai...
Et ils restèrent silencieux, les braves coeurs.
Le lendemain après le déjeuner, le curé Bonal prit son bâton et,
accompagné de ses hôtes, s'achemina vers La Granval. Tous trois
marchaient lentement comme pour retarder le moment de la séparation,
échangeant de temps en temps quelques paroles. Arrivés à la cafourche où
une croix de pierre est plantée depuis les temps anciens, le curé
s'arrêta et ils se firent leurs derniers adieux. Le chevalier, moins
résigné que ses compagnons, récriminait contre la décision de l'évêque,
ce pendant que la demoiselle Hermine, ayant tiré son mouchoir,
s'essuyait les yeux, et que le curé regardait la terre en tapant de
petits coups de son bâton.
--Mes amis, dit-il en relevant la tête, nous ne serions pas de bons
chrétiens si nous ne savions pas supporter l'injustice. Ce saint
emblème, ajouta-t-il en montrant la croix, nous enseigne la résignation:
que la volonté de Dieu soit faite!
Et, s'étant fraternellement embrassés, le curé commença à descendre la
combe raide. Les pierres du chemin roulaient sous ses pieds et il
s'appuyait sur son bâton pour se retenir. Peu à peu sa haute taille
diminuait dans le lointain et enfin il disparut dans les fonds boisés.
Alors le chevalier et sa soeur, qui l'avaient suivi des yeux, rentrèrent
tristement chez eux.
* * * * *
Sur les cinq heures du soir, le curé arriva à La Granval, où, aidé de la
Fantille, j'avais mis tout à peu près en ordre. L'ancienne maison était
grande assez; il y avait une vaste cuisine, une belle chambre où l'on
aurait pu mettre quatre lits, et deux petites. Le curé jeta un coup
d'oeil sur l'installation, et sembla retrouver sous le vieux toit de
famille les souvenirs de son enfance, car il resta longtemps pensif
devant le feu.
L'heure du souper approchant, la Fantille mit une nappe au plus haut
bout de la table, et y plaça le couvert du curé, puis elle trempa la
soupe.
--Dorénavant, dit-il en la voyant faire, nous mangerons tous ensemble.
Il n'y a plus ici de curé, obligé par état de garder certaines
convenances; il n'y a plus que Pierre Bonal, fils de paysan, redevenu
paysan. Demain Virelou viendra pour me faire d'autres habillements.
--Comment! s'écria la Fantille en joignant les mains; vous allez poser
la soutane, monsieur le curé!
--Sans doute, puisque je ne suis plus curé, et qu'il m'est défendu de la
porter... Allons, mets des assiettes sur la table pour toi et Jacquou.
La Fantille hésitait, ne sachant plus où elle en était, mais elle finit
par obéir.
Alors le curé, se levant, s'approcha de la table, fit le signe de la
croix et récita le _Benedicite_.
Ayant fini, il s'assit, prit la grande cuiller et nous servit, à
Fantille et à moi, chacun une pleine assiette de soupe; après quoi, il
se servit lui-même moins copieusement.
Après souper, nous parlâmes de la manière qu'il convenait de gouverner
le domaine, et je fis connaître au curé mes idées là-dessus. Je
l'assurai que j'étais capable de faire le travail tout seul, et bien;
mais il me répliqua qu'il n'entendait pas rester oisif, et que,
nonobstant ses soixante ans passés, il était robuste et comptait
m'aider. Sur les huit heures, je fus donner aux boeufs, car le Rey avait
laissé le cheptel, comme c'est la coutume, en ayant pris en entrant;
après quoi, chacun alla se coucher.
Je pensai longtemps avant de m'endormir à la manière de conduire les
affaires la plus profitable pour la maison. Je comprenais qu'il fallait
charrier droit et travailler ferme, car la propriété n'était pas grande,
valant une douzaine de mille francs au plus, et le pays, juste au beau
milieu de la forêt, n'était pas des meilleurs. Mais le courage ne me
manquait pas, et je me sentais tout fier et heureux d'être utile au curé
et de lui témoigner ma reconnaissance. Puis, il faut que je le dise,
quoique je fusse bien marri de ce qui lui arrivait, le plaisir de me
sentir plus près de Lina me donnait du coeur. Certes, si la chose eût
dépendu de moi, je serais retourné à la cure de Fanlac avec lui, très
content de le voir heureux. Mais comme cela ne se pouvait, je m'en
consolais en pensant au voisinage de ma bonne amie. L'homme a un fond
égoïste; tout ce qu'il peut faire, c'est de se vaincre lorsque le devoir
le commande.
Virelou vint le lendemain, et, quatre jours après, le curé était habillé
comme un bon paysan, de grosse étoffe brune avec un chapeau périgordin à
calotte ronde, à larges bords.
C'était un dimanche: il nous engagea à aller tous deux, Fantille et moi,
à la première messe à Fossemagne, disant qu'il garderait la maison de ce
temps-là, d'autant qu'il craignait que sa présence à l'église ne fît du
scandale.
--Mais la soupe! fit la Fantille, qui n'en revenait pas de le voir ainsi
habillé.
--J'attiserai le feu sous la marmite, ne crains rien.
Elle joignit les mains et leva les yeux aux poutres comme qui dit:
--Que verrons-nous de plus, grand Dieu!
Nous étions à peine de retour de la messe, la Fantille et moi, lorsqu'à
l'orée du défrichement, dans la direction de la Mazière, nous vîmes le
chevalier déboucher du bois sur sa jument, qu'il poussa au grand trot.
Un moment après, il mettait pied à terre dans la cour et serrait avec
chaleur les deux mains du curé.
--Je viens manger la soupe avec vous, dit-il.
--Soyez le très bien venu, mon vieil ami!
Et tandis que j'emmenais la jument à l'étable, ils se promenèrent aux
alentours de la maison.
--Heureusement qu'il y a une poule dans la soupe, disait la Fantille
tout affairée lorsque je revins.
En déjeunant tous deux, le chevalier raconta à son ami ce qui s'était
passé à l'arrivée du nouveau curé, et la mauvaise impression qu'il avait
faite sur les gens:
--Je crois bien, dit-il, qu'il n'aura pas eu grand monde à sa messe, ce
matin.
--C'est tant pis, repartit le curé. Je suis bien reconnaissant à toute
la paroisse de l'affection qu'elle m'a marquée dans cette circonstance;
mais il ne faudrait pas que, pour des préférences de personnes, la
religion en souffrît.
Oyant cela, tout en vaquant à ses affaires, la Fantille hochait la tête
en signe de désapprobation.
Le chevalier était bon convive et fit honneur à la poule au pot, à la
farce dont elle était garnie, et à l'omelette qui la suivit. Il égaya un
peu le repas en lâchant quelques-uns de ses dictons familiers. Ainsi, le
curé, qui ne buvait pas de vin pur, lui ayant offert de l'eau par
distraction ou habitude, avant de se servir lui-même, il le remercia
ainsi:
_--L'eau gâte moult le vin,
Une charrette le chemin,
Le carême le corps humain._
Ils restèrent longtemps à deviser à table. Le chevalier faisait tourner
sa tabatière et prenait de fréquentes prises; le curé, son couteau à la
main, traçait de vagues figures géométriques sur la nappe. Tous deux
goûtaient les plaisirs de l'amitié à leur manière. Le chevalier, heureux
du moment présent, n'oubliait pourtant pas ses griefs, et s'exprimait
assez librement sur le compte de l'évêque qui avait frappé son ami et
son curé; quant au successeur de celui-ci, il n'était pas bon à jeter
aux chiens.
Le curé Bonal, qui avait peut-être ressenti plus vivement le coup de
cette séparation de tout ce qu'il affectionnait, avait pourtant plus de
résignation, et tâchait, dans l'intérêt de la religion, d'apaiser le
chevalier.
--Mon ami, disait-il, avant tout il faut connaître votre nouveau curé.
Il n'y a pas huit jours qu'il est à Fanlac, vous l'avez vu deux fois:
comment pouvez-vous l'apprécier? Vous dites qu'il a une mauvaise figure;
mais il se peut qu'il soit un bon prêtre malgré cela! Vous savez, comme
moi, qu'il ne faut pas juger les gens sur la mine: les apparences sont
souvent trompeuses.
--Oui, dit le chevalier:
_Ne crois pas ribaud pour jurer,
Ni jamais femme pour pleurer,
Car ribaud toujours jurer peut,
Femme pleurer quand elle veut._
Le ci-devant curé sourit un peu, et le chevalier continua:
--Avec ça, je ne me trompe guère. Lorsque vous vîntes à Fanlac, malgré
votre figure noire et votre air un peu rude, je dis tout de suite:
«Voilà un brave homme de curé.» Me suis-je trompé?
--Mon cher ami! dit Bonal en prenant à travers la table la main du
chevalier.
A la vesprée, après avoir passé quelques bonnes heures à La Granval, M.
de Galibert se mit en selle pour retourner à Fanlac, chargé de souhaits
de bon voyage et puis de bons souvenirs pour sa soeur.
Il ne s'était pas mépris au sujet de la messe du nouveau curé. Un homme
de L'Escourtaudie, que je rencontrai quelques jours après à Thenon, où
j'avais été acheter quelques brebis, me dit qu'il n'y avait pas eu un
chat, par manière de parler. Mais ça, ce n'était rien; à peu de temps de
là, on vit bien autre chose. Un homme de la Galube étant mort
subitement, les parents, n'osant se passer de prêtre, s'en furent, bien
qu'à contrecoeur, parler au nouveau curé pour l'enterrement. L'autre
leur dit que ce serait quinze francs, et vingt s'il allait faire la
levée du corps à la maison. Les fils du mort et son gendre trouvaient
que c'était cher, d'autant plus que, de longues années, la coutume de
payer s'était perdue avec le curé Bonal. Ils marchandèrent donc afin de
faire rabattre quelque chose au curé. Mais lui protestait que c'était le
tarif, et qu'il n'avait pas le droit de faire de rabais.
--Pourtant, dit l'un des fils, puisque le curé Bonal rabattait le tout,
vous auriez bien le droit d'en rabattre la moitié?
Cette raison mit le curé de mauvaise humeur.
--Je ne sais pas comment agissait mon prédécesseur, répliqua-t-il
sèchement, mais c'est comme je vous ai dit: à prendre ou à laisser.
Enfin, après avoir bien débattu, avoir apporté de part et d'autre toutes
les raisons d'usage entre gens qui font un marché; après être sortis
pour se consulter, les autres rentrèrent et acceptèrent, moyennant que
le curé leur couperait quarante sous sur son prix, ce à quoi il
consentit. Seulement, et c'est là que l'affaire se gâta, il leur dit
qu'il fallait le payer comptant, car il avait perdu beaucoup d'argent
dans son ancienne paroisse, parce que souvent, les honneurs rendus, le
mort enterré, les héritiers se faisaient tirer l'oreille pour payer;
tellement qu'il y en avait qu'il fallait assigner devant le juge de paix
et faire condamner.
«Foutre! pensaient les parents du défunt, il n'est pas cassé, ce
curé-là!»
S'ils avaient eu l'argent, quoique pas contents, ils l'auraient donné,
tenant beaucoup, comme tous les paysans, à ce que le curé fît les
honneurs à leur vieux; mais ils ne l'avaient pas. Force leur fut donc de
s'en retourner en disant au curé que, les choses étant ainsi, ils
étaient obligés de se passer du service mortuaire.
Mais, quelques heures après, une dizaine de jeunes gens vinrent pour
sonner le glas, et trouvant les cordes remontées et la porte intérieure
du clocher fermée, furent demander la clef au marguillier, qui répondit
que le curé lui avait défendu de la donner. Là-dessus, eux, enfoncent la
porte du clocher avec des haches, et se mettent à sonner les deux
cloches. Le curé vint pour les faire sortir, mais il fut obligé de s'en
revenir plus vite que le pas et de se fermer chez lui. Cependant, au son
des cloches, les gens des villages venaient de tous côtés, et bientôt,
dans le mauvais chemin qui montait au bourg, on vit au loin un cercueil
recouvert d'un drap blanc se mouvoir sur les épaules de quatre hommes
qui se relayaient souvent, car la montée était rude, et il faisait
chaud. En s'en allant, le curé avait donné deux tours de clef à la
grande porte de l'église, de manière que ceux qui sonnaient s'y
trouvaient pris. Lorsque le mort arriva, on le posa devant le portail
sur des chaises prêtées par les voisins, puis on fut chez le curé pour
avoir la clef; mais la maison curiale était close, et personne ne
répondit. Pourtant il aurait fallu être sourd pour ne pas entendre, car,
après avoir cogné avec les poings, avec des bâtons, les gens finirent
par jeter des pierres à la porte et dans les fenêtres. La colère montait
les têtes de tout le monde; des exclamations à peine contenues par la
présence du corps s'entendaient au milieu d'une rumeur sourde. Sur les
rudes visages de ces paysans on voyait l'indignation que leur causait le
refus de ce qu'ils appelaient les honneurs, fait à l'un d'eux. Déjà les
plus hardis parlaient d'entrer de force au presbytère et d'amener le
curé, lorsque ceux qui étaient enfermés dans l'église finirent par faire
sauter la serrure, et ouvrirent à deux battants. Le cercueil fut alors
apporté devant le choeur, à la place ordinaire; des cierges furent
allumés autour, selon la coutume, et le marguillier, qu'on avait été
chercher et amené malgré lui, revêtu d'une chape, chanta en tremblant de
peur l'office des morts. On l'obligea ensuite à encenser et asperger le
défunt comme eût fait le curé lui-même, et, tout étant fini à l'église,
on partit pour le cimetière, où le pauvre marguillier, qui se croyait
sacrilège, fut encore obligé de parachever les dernières cérémonies,
jusqu'à la pelletée de terre finale sur le cercueil descendu dans la
fosse.
Pendant que tout ceci se passait, le chevalier, qui était tenace, avait
été à Périgueux faire une dernière démarche près de l'évêque et lui
représentait le tort que sa décision faisait à la religion, le curé
disant sa messe le dimanche devant les bancs vides.
--Il est à craindre, ajouta-t-il, qu'à la première occasion il ne se
produise un désordre, tant tous les paroissiens sont outrés du départ du
curé Bonal, et mal disposés pour son successeur qui semble prendre à
tâche de le faire encore plus regretter!
Mais le pauvre chevalier eut beau plaider et patrociner la cause de la
religion et celle de son ami, l'évêque lui fit entendre que, quelque
considération qu'eût l'Église pour les laïques pieux, elle ne pouvait se
gouverner par leurs avis.
--Je regrette personnellement, comme gentilhomme, de ne pouvoir accéder
à votre demande, monsieur le chevalier; mais ce que j'ai décidé dans la
plénitude de mon autorité épiscopale est irrévocable.
A la suite de cet enterrement, les gendarmes vinrent à Fanlac et
s'enquérirent. Puis les gens du roi s'y transportèrent et interrogèrent
une masse de monde. Beaucoup d'arrestations furent faites, et finalement
il y eut une dizaine de condamnations de six mois à cinq ans de prison.
Le curé Bonal eut grande peine de cette méchante affaire. A chaque
occasion, il ne manquait pas de dire et de faire dire à ses anciens
paroissiens de prendre patience, de ne pas se buter à l'impossible; mais
c'était inutile, et les condamnations achevèrent de les mutiner. Le
nouveau curé voyant ça, dépité de ce que son église était toujours vide,
et ne se croyant pas trop en sûreté, depuis qu'un soir il avait failli
recevoir un coup de pierre par la tête, finit par demander à s'en aller,
ce qui lui fut accordé, et la paroisse resta sans curé, à la confusion
de quelques-uns, les meneurs de cette affaire.
Ainsi se vérifiait la prédiction un peu obscure du chevalier qui avait
dit:
_--Il viendra un temps où les renards auront besoin de leur queue._