IV

Le matin, à mon réveil, je fus tout étonné de me trouver dans un grenier

à foin; mais bientôt la mémoire me revint. Je regardai autour de moi: la

vieille était partie, mais, se doutant que j'aurais faim, elle m'avait

laissé un bon morceau de pain. Mon ventre criait, comme ça devait être

depuis deux jours que je n'avais rien mangé. Pourtant, quoique ce pain

fût de pur froment, qu'il eût l'air bien propre, je sentais une grande

répugnance à y toucher. Chez nous autres, aussi pauvres que soient les

gens, ils ont horreur du pain de l'aumône. On dit communément qu'un

bissac bien promené nourrit son homme, mais avec ça, le plus chétif

paysan, dans la plus noire misère, s'estime encore heureux de n'en être

pas réduit là, et regarde avec une compassion un peu méprisante ceux qui

cherchent leur vie en mendiant.

Moi, songeant à cette bonne pensée qu'avait eue la vieille, je me

sentais comme ingrat de refuser ce morceau de miche; et puis j'étais

affamé, ce qui est une terrible chose. Je pris donc le pain et je

descendis du fenil. Dans la cour je ne vis personne, et la porte de la

maison était fermée; ce qu'ayant vu, je m'en allai en mangeant.

Arrivé à la tuilière, lorsque j'aperçus cette masure déserte et ce

châlit sur lequel il ne restait plus que la paillasse et une méchante

couette, je m'assis sur le banc et me mis à pleurer en songeant à ma

mère écrasée là-bas sous six pieds de terre et en me voyant tout seul au

monde. Ayant pleuré mon aise pour la dernière fois, je me décidai à

partir. Mais, auparavant, ne voulant pas laisser traîner les méchantes

hardes de ma chère morte, je fis tout brûler dans le foyer. Ceci fait,

je passai le havresac de corde sur mon épaule, je pris le bâton d'épine

de mon père, et, ayant jeté un dernier regard sur le lit où il me

semblait toujours voir le pauvre corps roidi qui n'y était plus, je

sortis de cette baraque, abandonnant notre misérable mobilier.

Mon idée était de me louer comme dindonnier, et je pensai tout d'abord à

la Mïon de Puymaigre, non pour me rendre chez eux, car pour rien au

monde je n'aurais voulu demeurer sur les terres du comte de Nansac, mais

pour m'enseigner quelque place.

Une fois rendu à Puymaigre, je fus étonné d'y trouver une nouvelle

métayère qui me dit que la Mïon et son homme s'en étaient allés

bordiers, du côté de Tursac, et, se reprenant, elle ajouta: «ou de

Cendrieux»; elle ne savait trop. Je connus tout de suite que la pauvre

femme n'était pas des plus adroites, car Tursac est sur la Vézère, en

tirant vers le midi, à un endroit où la rivière fait un grand tour,

comme le nom l'indique, tandis que Cendrieux est au couchant. La

laissant donc, je rentrai dans la forêt, et, en cheminant, je vins à

penser à Jean le charbonnier qui avait aidé mon père à se cacher.

J'avais ouï dire qu'il était du côté de Vergt, où il avait pris du

charbon à faire, mais, pour savoir au juste, j'allai aux Maurezies, où

il avait une petite maison à lui. Lorsque j'y fus, on me dit que Jean

avait fini à Vergt, et qu'il était pour l'heure dans la forêt de la

Bessède, au delà de Belvès. Voyant ça, je remerciai les gens et je m'en

fus au hasard, cherchant les bonnes maisons, car ce n'est pas chez les

pauvres qu'on a de grands troupeaux de dindons à garder.

A ceux que je rencontrais sur les chemins, dans les villages, je

demandais où je pourrais trouver à me louer, mais les premiers auxquels

je m'adressai ne me surent rien dire de bon. Lorsque c'étaient des

femmes, comme elles sont curieuses, tout ainsi que des hommes qu'il y a,

elles me demandaient de chez qui j'étais et, après que je leur avais dit

bonnement la vérité, je connaissais que ça ne les disposait pas bien

pour moi. Le fils de ce Martissou le Croquant, qui avait tué Laborie et

qui était mort aux galères, ça leur faisait une mauvaise impression,

quoiqu'elles sussent bien qu'il n'était pas un scélérat, et il y en

avait, sans doute, qui se disaient en elles-mêmes le vieux proverbe: «De

race le chien chasse». Voyant ça, il me vint en idée de dire un autre

nom; aussi, lorsque je fus aux Foucaudies, à la question forcée: «De

chez qui es-tu?» je répondis assurément:

--De chez Garrigal, de la Jugie.

--Et où c'est-il, la Jugie?

--Dans la paroisse de Lachapelle d'Albarel. Comme ce n'était pas dans

leur renvers, ou voisinage, les gens ne connaissaient pas cet endroit de

la Jugie; et ça aurait été difficile qu'ils le connussent, d'ailleurs,

vu qu'il n'y en a pas dans la commune de Lachapelle, comme je le sus

deux ou trois jours après.

On aurait cru que, de céler mon nom, ça allait me porter bonheur, car

une femme me dit:

--Tu pourrais aller voir à l'Auzelie, et puis ensuite à la Taleyrandie.

Je me fis enseigner le chemin de l'Auzelie, mais arrivé que j'y fus, on

me dit que tous les petits dindons avaient crevé en mettant le rouge,

pour s'être trouvés sous un orage.

De là je fus à la Taleyrandie, et je me présentai à la cuisinière, une

bonne grosse femme:

--Mon pauvre drole, fit-elle, tu viens trop tard; on en a loué un.

Je la remerciai et je repartais, lorsqu'elle me dit d'attendre, et, un

instant après, elle me porta un gros morceau de pain sur lequel elle

avait écrasé des haricots.

Je n'étais pas encore bien maté par la Marane, ou malchance, c'est

pourquoi je devins rouge, et lui dis que je ne demandais pas la charité.

--Aussi je ne te le donne pas par charité, fit-elle, mais c'est que j'ai

un drole de ton âge... Allons, tu peux le prendre, va!--ajouta-t-elle en

me voyant hésiter.

Je pris le morceau de pain et, ayant bien remercié la cuisinière, je

m'en fus devant moi sans savoir où j'allais.

Vers le soir, je commençai à penser où je me retirerais pour la nuit. En

face de moi, sur le coteau voisin, un village était campé, dont les

vitres brillaient au soleil couchant avec des reflets d'incendie. Mais

d'aller y demander l'abri, c'était comme pour le manger, ça me faisait

crème. J'avais pourtant couché la veille dans une grange, comme un

mendiant, mais je m'étais laissé conduire par la vieille, ne sachant où

j'en étais. Il faisait beau temps, et chaud, de manière que je ne me

tracassai pas trop de ça, et je continuai mon chemin. La nuit m'attrapa

du côté de la Pinsonnie, lorsque, avisant dans une vigne perdue une de

ces cabanes rondes au toit de pierre pointu, j'y allai droit. Il y

avait, dans la logette, de la brande et des fougères sèches qui

marquaient qu'on y venait au guet: je m'arrangeai sur cette litière et

je m'endormis.

Au matin, dès l'aube, je repartis, et, pendant de longues heures, je

marchai au hasard, m'offrant dans les grosses maisons mais inutilement.

Ce jour-là, je ne mangeai pas, ayant toujours honte de mendier, et,

quand vint la nuit, je me couchai au pied d'un châtaignier, dans un tas

de bruyère coupée. Je ne sommeillai pas tout d'abord, car je commençais

à m'inquiéter de ne pas trouver à me louer, et je me demandais ce que

j'allais devenir si cela continuait ainsi. Enfin, malgré cette

inquiétude et les tiraillements de mon estomac, je finis par fermer les

yeux.

Le soleil me réveilla, et je me remis en marche; mais j'avais tellement

faim qu'en passant dans un village appelé La Suzardie, et voyant sur sa

porte une femme qui avait une bonne figure, je surmontai ma honte et je

lui demandai la charité, «pour l'amour de Dieu», selon l'usage, et en

baissant les yeux. La femme alla me chercher un morceau de pain, qui

était aussi noir et dur que pain que j'aie vu; malgré ça, je me mis à le

manger tout de suite comme un affamé que j'étais. Alors, m'ayant

questionné, comme de bon juste, mes réponses ouïes, cette femme

m'enseigna le chemin du château d'Auberoche, assez près de Fanlac, où

peut-être on me prendrait. Mais, arrivé à Auberoche, le maître valet me

dit, sans autre explication, qu'on n'avait pas besoin de moi céans.

Je commençais à croire que quelque sorcière m'avait jeté la mauvaise

vue; mais que faire à cela? Je repartis donc, et, grimpant le rude

coteau pelé au fond duquel est le château, je m'en allai vers Fanlac.

* * * * *

Tout en montant le chemin roide et pierreux bordé de murailles de

pierres sèches, je faisais de tristes réflexions sur mon sort. Depuis

trois jours que je galopais le pays, j'avais vu des enfants de mon âge

dans les maisons bourgeoises et chez les paysans, et je songeais que

ceux-là étaient heureux qui avaient leurs parents autour d'eux, une

demeure où se retirer, et la vie à souhait, ou tout au moins le

nécessaire. Non pas qu'une basse envie me travaillât, mais, en comparant

ma destinée à la leur, je sentais plus vivement mon isolement et mon

dénuement de toutes choses. Tout de même, je tâchais de prendre courage

en suivant ce chemin pénible, mû par l'espérance. Le soleil rayait fort

et tombait d'aplomb sur ma figure hâlée; il faisait une chaleur à faire

bader les lézards, ou luserts, comme dit l'autre, et les pierres du

chemin brûlaient mes pieds nus. Aussi, lorsque je fus sur la crête du

haut coteau rocailleux où est pinqué le petit bourg de Fanlac, j'étais

rendu, et je m'assis à l'ombre de la vieille église pour me reposer.

Il me sembla, en arrivant sur cette hauteur, d'où l'on domine le pays,

que mes chagrins s'apaisaient. C'est qu'à mesure qu'on monte, l'esprit

s'élève aussi; on embrasse mieux l'ensemble des choses de ce bas monde

où tant de misères sont semblables aux nôtres, et l'on se résigne. Et

puis on respire mieux sur les hautes cimes et, en ce moment, avec l'air

pur, l'ombre et le repos me donnaient un bien-être qui m'engourdissait.

Le bourg était désert quasi, la plupart des gens étant dans les terres à

couper le blé. De tous côtés les cigales folles grinçaient leur chanson

étourdissante, toujours la même, et, autour du clocher, dans le ciel

d'un bleu cru, les hirondelles s'entre-croisaient avec de petits cris

aigus. Un écho affaibli des chansons des moissonneurs montait de la

plaine et se mêlait aux voix des bestioles de l'air. Sur la petite place

devant l'église, au pied d'une ancienne croix, un coq grattait dans le

terreau et appelait ses poules pour leur faire part d'un vermisseau. Je

contemplais tout cela, machinalement, les yeux demi-clos, bercé par ces

bruits qui m'enveloppaient, et alangui par le manque de nourriture.

Tandis que j'étais là, rêvant vaguement au sort qui m'attendait,

l'Angélus de midi sonna dans le clocher, envoyant au loin, sur la

campagne brûlée par le soleil, un son clair, et faisant vibrer la

muraille massive contre laquelle je m'étais adossé. Puis la cloche se

tut, et le curé sortit de l'église, où il venait sans doute de remplacer

son marguillier occupé à la moisson. En me voyant, il s'arrêta et me dit

avec une voix forte, mais bonne pourtant:

--Que fais-tu là, petit?

Je m'étais levé, et, pendant que je lui racontais mon histoire, en gros,

il me regardait d'un air de compassion. J'étais bien fait pour ça, car,

depuis que je traînais mes habillements, ils étaient en guenilles. Ma

culotte trouée laissait voir ma peau, et, tout effilochée, ne me venait

guère qu'au-dessus du genou, tenue tant bien que mal par une cheville de

bois à mode de bouton. Ma veste était de même, déchirée partout, et ma

chemise, sale, usée et toute percée. Mes pieds nus et poussiéreux

étaient égratignés par les ronces, et mes jambes de même. J'étais

nu-tête aussi, mais, dès cette époque, j'avais une épaisse tignasse qui

me gardait du soleil et de la pluie. A mesure que le curé m'examinait,

je voyais, dans ses yeux couleur de tabac, sourdre une grande pitié.

C'était un homme de taille haute, fort, aux cheveux noirs grisonnants,

au front carré, aux joues charbonnées par une barbe rude de deux jours.

Son grand nez droit, charnu, partageait une figure maigre, et son menton

avancé, avec un trou au milieu, finissait de lui donner un air dur qui

m'effrayait un peu; mais ses yeux, où se reflétait la bonté de son

coeur, me rassuraient.

Quand j'eus fini de parler, le curé me dit:

--Viens avec moi.

La maison curiale était là, tout près de l'église, la porte donnant sur

la petite place, pas loin d'un vieux puits à la margelle usée par les

cordes à puiser l'eau. Entré que je fus derrière le curé, sa servante,

qui était en train de tremper la soupe, s'écria:

--Hé! qui m'amenez-vous là?

--Tu le vois, un pauvre enfant mal couvert et qui n'a plus ni père ni

mère.

--Mais il doit avoir des poux?

Moi, je secouai la tête, ce qui amena sur les lèvres du curé un petit

commencement de sourire, tandis qu'il répondait à sa chambrière:

--S'il en a, ma pauvre Fantille, nous les lui ôterons; le plus pressé,

c'est de le faire manger, car je crois que depuis quelque temps il ne

vit pas trop bien.

Et là-dessus, allant au vaisselier, il y prit une assiette de faïence à

fleurs, une cuiller d'étain, et ensuite remplit l'assiette d'une bonne

soupe aux choux.

--Tiens, mange.

Tandis que je mangeais avidement, debout au bout de la table, le curé me

regardait faire avec plaisir. Après que j'eus fini, il prit un pichet

que la Fantille était allée remplir et me versa un bon chabrol.

--Tu en mangerais bien encore une pleine cuiller? me dit-il, en montrant

la soupe, lorsque j'eus achevé de boire.

Je n'osais dire oui, par honnêteté, mais il le connut et me remplit de

nouveau mon assiette, après quoi il passa de l'autre côté, où la

servante lui porta la soupière.

Un quart d'heure après, ayant déjeuné, le curé m'appela.

--Donc, tu es de la Jugie, dans la commune de Lachapelle-Aubareil?

dit-il en déroulant une carte.

--Oui, monsieur le curé.

Il chercha un moment, puis me dit d'une voix grave:

--Tu mens, mon garçon!

Je devins rouge et je baissai la tête.

--Allons, dis-moi la vérité, de chez qui es-tu? d'où viens-tu?

Alors, gagné par sa bonté, je lui racontai tous mes malheurs, la mort de

mon père au bagne et celle de ma mère à la tuilière, il y avait quatre

jours seulement. Pendant que je parlais, lui expliquant ce qui s'était

passé, la haine du comte de Nansac perçait dans mes paroles, tellement

qu'il me dit:

--Alors, si tu pouvais te venger, tu le ferais?

--Oh! oui! répondis-je, les yeux brillants. Une idée lui vint:

--Peut-être tu l'as déjà fait? dit-il en me regardant fixement.

--Oui, monsieur le curé...

Et, sur le coup, pris du besoin de me confier à lui, je racontai tout ce

que j'avais fait: l'étranglement des chiens et l'incendie de la forêt.

--Comment, malheureux! c'est toi qui as mis le feu à la forêt de l'Herm?

Après que je lui eus répété la chose, il resta un moment sans parler,

les yeux sur la carte. Puis, relevant la tête, il me dit, d'une voix qui

me remuait dans le creux de l'estomac:

--Souviens-toi bien de ne plus jamais mentir! Et rappelle-toi aussi

qu'il faut pardonner à ses ennemis.

Pardonner au comte de Nansac! c'était une idée qui ne me riait pas: il

me semblait que ce serait une lâcheté et une trahison envers mes parents

morts; mais je ne dis rien, et le curé se leva en m'avertissant de

l'attendre.

Tandis qu'il était dans une seconde chambre à côté, où il couchait, je

regardai celle où j'étais.

Elle était grande, comme dans les maisons d'autrefois où l'on ne

s'enfermait pas dans des boîtes ainsi qu'aujourd'hui. Les murs nus, mal

unis, étaient blanchis à la chaux; au plafond, des solives passées en

couleur grise; sous les pieds, un plancher raboteux et mal joint. Au

milieu était la table massive où mangeait le curé; dans le fond, un

cabinet ancien en noyer; sur le grand côté, un grossier buffet du même

genre sans dressoir, faisait face à la cheminée en bois de cerisier,

surmontée d'un crucifix de plâtre comme en vendent les colporteurs.

Autour de la pièce, le long du mur, de vieilles chaises tournées,

communes, étaient rangées, et, au bout, une fenêtre à profonde

embrasure, sans rideaux, laissait voir les coteaux au loin et éclairait

mal la chambre.

Tout cela sentait la simplicité campagnarde, l'indifférence pour le

bien-être intérieur, le mépris des choses matérielles.

Cependant le curé revint avec un paquet de linge sous le bras et

m'emmena.

En passant dans la cuisine, la Fantille, voyant le paquet, hocha la

tête:

--Vous savez que bientôt vous n'en aurez plus pour vous changer!

--Bah! fit le curé sans s'émouvoir, il y a encore des chènevières dans

la commune, et puis des fileuses... sans compter que Séguin, le

tisserand, ne demande qu'à travailler.

Et nous sortîmes, tandis que la Fantille disait:

--Oui, oui, riez, et puis quand vous n'aurez plus de chemises...

Je n'entendis pas la fin.

Au milieu d'une petite ruette passant entre des jardins, et aboutissant

à des vignes encloses de murailles basses d'où sortaient des pousses de

figuiers, le curé ouvrit une porte ronde, et nous nous trouvâmes dans

une cour fermée par une écurie, des volaillères, un fournil et de grands

murs. Au fond, une vieille maison terminée d'un côté par un pavillon à

un étage avec un toit très haut.

Dans la cour, une chambrière donnait du grain à la poulaille et aux

pigeons.

--Votre demoiselle y est, Toinette? fit le curé.

--Oui bien, monsieur le curé, elle est dans le salon à manger.

--En ce cas, je passe par le jardin.

Et, poussant une petite claire-voie, le curé longea le mur tapissé de

jasmins, de rosiers grimpants, de grenadiers en fleur, et s'arrêta

devant un perron de trois marches. La porte-fenêtre était ouverte, et, à

l'entrée, une vieille demoiselle, en cheveux blancs, travaillait assise

dans un grand fauteuil, avec une chaise pleine de linge devant elle.

Entendant le curé la saluer, elle releva ses besicles et dit:

--Ah! c'est vous, curé; gageons que vous m'apportez de l'ouvrage?

--Tout juste... et de l'ouvrage pressé même!

--Vous avez encore fait quelque bonne trouvaille?

--Eh! oui.

Et, se retournant, il me montra à la vieille demoiselle.

--Oh! Seigneur Jésus! s'écria-t-elle, et d'où sort celui-ci?

--De la Forêt Barade.

--Alors ça ne m'étonne pas qu'il soit ainsi dépenaillé... Viens çà, mon

petit!

Et, lorsque ayant monté les trois marches je fus devant elle, elle

ajouta:

--Il a bon besoin d'être nippé, c'est sûr.

--Pour commencer, dit le curé, voici de quoi lui faire deux chemises.

La vieille demoiselle déplia les deux chemises et fit:

--Hum! elles ne sont pas trop bonnes, curé! Enfin, nous tâcherons d'en

tirer parti.

Et, ce disant, elle mesurait sur moi, avec une chemise, la longueur du

corps, celle des manches, et marquait tout cela au moyen d'épingles.

--Je vais m'y mettre tout de suite, continua-t-elle; Toinette m'aidera,

et demain il en aura une... Il est gentil, cet enfant-là, vous savez,

curé,--ajouta-t-elle en relevant les yeux sur moi,--et il a l'air

éveillé comme une potée de souris.

--Ah! les femmes! toujours sensibles aux avantages physiques! dit le

curé en plaisantant.

--Si cela était, riposta la vieille demoiselle en riant, nous ne serions

pas si bons amis.

--Bien touché! fit le curé en riant aussi. Et où est M. le Chevalier?

--Il est allé jusqu'à La Grandie, voir si le meunier a ramassé beaucoup

de blé.

--C'est à craindre que non. Avec la sécheresse qu'il fait depuis un

mois, l'étang doit être à sec... Allons, mademoiselle, au revoir et

merci!

En sortant de là, nous allâmes chez le tisserand. Dans une espèce

d'en-bas, comme un cellier, où l'on n'y voyait guère, l'homme était

assis sur une barre, faisant aller son métier des pieds et des mains,

comme une araignée filant sa toile.

--Séguin, dit le curé, il me faudrait de bon droguet solide, pour faire

des culottes à ce drole et une veste.

--Ça ne sera pas de gloire... monsieur le Curé, je vais vous donner ça.

Et, ayant fait le prix, l'homme mesura avec son aune l'étoffe que le

curé emporta. En chemin, il entra dans une petite maison.

--Ton homme n'y est pas, Jeannille?

--Eh! non, monsieur le Curé, il travaille à Valmassingeas; mais demain

il aura fini.

--Alors, qu'il vienne demain, sans faute; ne manque pas de l'avertir;

c'est pour habiller ce drole: tu vois qu'il en a besoin.

--Oui, le pauvre!

--Maintenant, me dit le curé en nous en allant, je te ferai porter une

paire de sabots de Montignac et un bonnet: ainsi tu seras équipé.

--Faites excuse; monsieur le Curé, mais je n'ai pas besoin de sabots

avant l'hiver, étant habitué à marcher nu-pieds dans les pierres et les

épines, et, pour ce qui est d'un bonnet, je ne puis rien souffrir sur la

tête.

--C'est vrai que tu as une bonne perruque; mais tout ça te servira à un

moment ou à l'autre.

Dès que nous fûmes rentrés, la Fantille demanda au curé où est-ce qu'il

entendait me faire coucher.

--Dans la chambrette qui est derrière la tienne, où l'on met les hardes;

tu lui arrangeras le lit de sangles.

Et il alla dans le jardin lire son office.

Le soir, M. le chevalier de Galibert vint après souper, et, me voyant,

dit:

--Ah! ah! voilà le petit sauvage de la Forêt Barade... Quels yeux noirs,

et quels cheveux! il y a là une goutte de sang sarrasin... Et que

faisais-tu là-bas, garçon?

Lorsque je lui eus conté mon histoire, sans parler pourtant de

l'étranglement des chiens ni de l'incendie de la forêt, le chevalier

tira une tabatière d'argent de la grande poche de son gilet, prit une

bonne prise, et donna cette sentence:

_Cil va disant: «Noblesse oblige»,_

_Qui, maufaisant, ses pairs afflige._

Puis il s'en fut trouver le curé au jardin en marmottant entre ses

dents:

--Décidément, ce Nansac ne vaut pas cher.

Deux jours après, j'étais habillé de neuf, et j'avais une chemise

blanche. Mon pantalon et ma veste de droguet me semblaient superbes

après mes guenilles; mais je continuai à aller tête et pieds nus.

--A ton aise, m'avait dit le curé; pourtant, le dimanche, il te faudra

mettre les bas que la Fantille te fait, et tes sabots, pour venir à la

messe.

Quel changement dans mon existence! Au lieu d'être par les chemins à

chercher mon pain, sans savoir où je coucherais le soir, j'avais le

vivre et le couvert, et tout mon travail consistait à aller puiser de

l'eau ou fendre du bois pour la cuisine; à aider la Fantille au ménage,

et le curé au jardin; je n'avais qu'une peur, c'est que ça ne durât pas.

Un soir, tout en arrosant, le curé me parla ainsi:

--Maintenant que te voilà apprivoisé, je vais t'enseigner à parler

français d'abord, à lire et à écrire ensuite; après, nous verrons.

Je fus bien content de ces paroles, car je compris alors que le curé

s'intéressait à moi et voulait me garder. A partir de ce jour, tous les

matins, après la messe, il me montrait, deux heures durant; après quoi,

il me donnait des leçons à apprendre dans la journée, et, le soir, il me

faisait encore deux heures de classe avant souper. J'étais tellement

heureux d'apprendre, et j'avais tant à coeur de faire plaisir au curé,

que je travaillais avec une sorte de rage; de manière qu'il me disait

quelquefois, le digne homme:

--Il faut se modérer en tout; à cette heure, va-t'en demander à

mademoiselle Hermine, ou à M. le Chevalier, s'ils n'ont pas besoin de

toi.

Alors je laissais là mes cahiers et mes livres, et je courais trouver la

demoiselle Hermine, bien heureux lorsqu'elle me donnait quelque

commission. J'allais chez les métayers chercher des oeufs, ou une paire

de poulets, ou à La Grandie quérir de la farine pour faire une tarte.

Puis, lorsqu'on m'eut indiqué le chemin de Montignac et que la

demoiselle m'envoyait acheter du fil, ou des boutons, et M. le Chevalier

du tabac, ah! que j'étais content! On peut croire que je ne m'amusais

pas en route. En partant de Fanlac, il y avait un mauvais chemin

pierreux qui descendait dans le vallon par une pente très roide. Je

dégringolais ce chemin en galopant et en sautant parmi les pierres comme

un cabri, puis, ayant traversé les prés et le ruisseau qui va se perdre

dans la Vézère à Thonac, je remontais, toujours courant, la côte du

Sablou. Il me semblait qu'ainsi, en faisant grande diligence, je

marquais ma reconnaissance pour la bonne demoiselle qui m'avait fait ma

première chemise, sans parler d'autres depuis: elle m'eût fait passer

dans le feu, certes, et j'aurais été heureux qu'elle me le commandât. Et

puis elle avait si bien l'air de ce qu'elle était, bonne comme le bon

pain, que rien que de regarder sa douce figure et ses cheveux blancs

sous sa coiffe de dentelles à l'ancienne mode, je me sentais couler du

miel dans le coeur.

M. le chevalier de Galibert était un très bon homme aussi, mais c'était

un homme, et il n'avait pas toujours de ces petites idées délicates

comme sa soeur. Il était bien charitable également, mais il n'aurait pas

su deviner les besoins des pauvres, et n'avait pas, comme la demoiselle,

ces façons aimables de faire le bien qui en doublent le prix. Avec ça,

il était d'un caractère jovial, aimant à rire et à plaisanter, et il

avait toujours à son service une quantité de vieux dictons ou sentences

proverbiales dont il lardait son discours.

A un malheureux il disait:

_Le diable n'est pas toujours à la porte d'un pauvre homme._

A celui qui se plaignait de sa femme:

_Des femmes et des chevaux,

Il n'en est point sans défauts._

A un qui avait perdu son procès:

_On est sage au retour des plaids._

A un homme trompé dans un marché, il faisait:

_A la boucherie, toutes vaches sont boeufs:

A la tannerie, tous boeufs sont vaches._

A ceux qui se plaignaient de la pluie, il prêchait la patience:

_Il faut faire comme à Paris, laisser pleuvoir._

Si c'était de la sécheresse, il disait:

_En hiver partout il pleut:

En été, c'est où Dieu veut._

Lorsque les gens trouvaient que les affaires de la commune allaient mal,

il les consolait de la sorte:

_L'âne du commun est toujours le plus mal bâté._

Et ainsi de suite; il n'était jamais à court.

Il les faisait bon voir tous les deux, le frère et la soeur, aller à la

messe, le dimanche, habillés à la mode de l'ancien temps. Lui, en habit

à la française de drap bleu de roi, avec un grand gilet broché, une

culotte de bouracan, des bas chinés l'été, de hautes guêtres de drap

l'hiver, de bons souliers à boucle d'acier, et un tricorne noir bordé

sur ses cheveux gris attachés en queue, représentait bien le gentilhomme

campagnard d'avant la Révolution. Elle, avec sa coiffe à barbes de

dentelles, son fichu de linon noué à la ceinture, par derrière, sa jupe

de pékin rayé qui laissait voir la cheville mince et le petit soulier,

son tablier de soie gorge-de-pigeon et ses mitaines tricotées, mince de

taille, de démarche légère, semblait une jeune demoiselle d'autrefois,

n'eût été ses cheveux blancs.

A la sortie, elle prenait le bras de son frère, tenant de l'autre main

son livre d'heures, et, sur la petite place, tout le monde venait les

saluer et les complimenter, tant on les aimait. Et elle voyait là tout

son monde, s'informait de ses pauvres, des malades, emmenait les gens

chez elle, distribuait des nippes aux uns, une bouteille de vin vieux,

de la cassonade, du miel, aux autres. Ce jour-là, elle donnait les

affaires auxquelles elle avait travaillé dans la semaine: bourrasses, ou

langes, et brassières pour les petits nourrissons, cotillons et chemises

pour les pauvres femmes. Elle et le curé connaissaient tout le pays sur

le bout du doigt, et ils se renseignaient l'un l'autre sur les gens. Ce

que l'un était mieux à même de faire, il le faisait; et ces deux coeurs

d'or, ces charitables amis des malheureux, ne s'arrêtaient pas aux

bornes de la paroisse, ils ne craignaient pas d'empiéter chez les

autres, heureusement, car aux environs, ni même à beaucoup de lieues à

la ronde, on ne trouvait guère de curés et de nobles comme ceux-ci.

Moi, dans le commencement, j'étais tout étonné de voir ça. Avant celui

de Fanlac, je n'avais connu en fait de curés que dom Enjalbert, le

chapelain de l'Herm, qui nonobstant son gros ventre avait l'air d'un fin

renard, d'un attrape-minon, et puis le curé de Bars, mauvais avare

bourru, qui avait du coeur comme une pierre. De nobles, je n'avais vu

que le comte de Nansac, orgueilleux et méchant, qui était la cause de

tous mes malheurs. Aussi dans ma tête d'enfant il s'était formé cette

idée que les curés et les nobles étaient tous des mauvais. A mon âge,

cette manière de raisonner était excusable, d'autant plus que je n'étais

jamais sorti de nos bois; et il y a pas mal de gens, plus âgés et plus

instruits que je ne l'étais, qui raisonnent de cette façon. Mais en

voyant combien je m'étais trompé, j'avais une grande bonne volonté de me

rendre utile à ceux qui me traitaient si bien, et je m'ingéniais à leur

marquer ma reconnaissance. La demoiselle Hermine aimait beaucoup les

donjaux; aussi, à la saison, je me levais avant le jour pour passer le

premier dans les bois où l'on en trouvait. Et comme j'étais content de

lui en apporter un beau panier qui lui faisait pousser des exclamations:

--Oh! les belles oronges!

La jument blanche du chevalier n'avait jamais été étrillée, brossée,

soignée, comme depuis que j'étais là: car, auparavant, Cariol, le

domestique, prenait surtout soin de ses boeufs et la soignait un peu à

coups de fourche, ainsi qu'on dit. Maintenant elle était bien en point

et luisante, de manière que le chevalier lui-même, un jour que je la lui

amenais pour monter, avec sa selle de velours rouge frappé, et les

boucles de la bride à la française brillantes comme l'or, me dit

jovialement:

--C'est bien, mon garçon...

_Qui aime Bertrand aime son chien._

Pour le curé, lui, c'était un homme comme il n'y en a guère; il n'était

sensible à rien de ce que tant de gens estiment. L'argent, il en avait

toujours assez, pourvu qu'il pût faire la charité; du boire et du

manger, il s'en moquait, disant que des haricots ou des poulets rôtis,

c'est tout un. Et, à ce propos, il faisait quelquefois la guerre au

chevalier qui était un peu porté sur sa bouche et, pour citer quelque

chose de délicat, usait de ce dicton:

_Aile de perdrix, cuisse de bécasse, toute la grive._

Mais c'était pour rire qu'il le piquait ainsi, sachant fort bien que

plus d'une fois il avait envoyé les meilleurs morceaux à des voisins

malades. Quoique enfant encore ignorant, comme celui qui ne fait que

commencer à apprendre, je m'étais vite aperçu que rien n'était plus

agréable au curé que de faire le bien, et de voir en profiter ceux à qui

il le faisait. C'est ce qui me donnait tant de coeur à étudier, en

voyant de quelle affection il me montrait.

--Aussitôt que tu sauras bien lire, m'avait-il dit, tu apprendras les

répons de la messe, et tu me la serviras, car ce pauvre Francès se fait

vieux.

Quand la bonne volonté y est, on apprend vite. Aussi le curé me dit un

jour:

--A Pâques, tu seras en état de servir la messe.

Je le remerciai simplement, car il n'était pas façonnier et n'aimait pas

les compliments, quoique bon comme il n'est pas possible de le dire.

Lorsque vint le jour de Pâques, je savais mes répons sur le bout du

doigt. Une chose cependant m'ennuyait, c'était de ne pas comprendre les

paroles latines; je l'avouai au curé qui ne le trouva pas mauvais, car

lui-même prêchait toujours en patois pour être compris. Il m'expliqua

donc ce que voulait dire ce latin, et je fus content, parce que je

trouvais sot de dire des mots sans savoir ce que je disais. J'étais

crâne, ce jour-là, bien habillé d'étoffe burelle, et aux pieds une paire

de souliers que la demoiselle Hermine avait commandés à Montignac. Moi

qui n'en avais jamais eu, je m'en carrais, et je trouvais ces souliers

tellement beaux qu'en marchant je ne pouvais m'empêcher de baisser la

tête pour les regarder. Le chevalier m'avait acheté une casquette pour

mes étrennes, de manière que j'étais tout flambant, ce jour-là, car la

casquette était encore neuve, ayant l'habitude d'aller tête nue au

soleil, à la pluie et au froid.

A partir de ce moment, je servis de marguillier au curé, et le vieux

Francès n'eut plus besoin que de sonner l'Angélus et se promener avec sa

bourrique pour ramasser le blé et l'huile qu'on lui donnait pour ses

peines, comme c'était la coutume. J'étais content plus qu'on ne peut le

dire d'être utile au curé. Lorsqu'il fallait porter le bon Dieu à

quelque malade, je m'en allais devant avec un falot, sonnant la

clochette, et derrière le curé suivaient la demoiselle Hermine et

quelque deux ou trois vieilles femmes du bourg, disant leur chapelet.

Tandis que nous passions dans les chemins pierreux, les gens qui étaient

à travailler par les terres faisaient planter leurs boeufs s'ils

labouraient, ôtaient leur bonnet, se mettaient à genoux et disaient un

Notre-Père pour le malade. Et des fois, au loin, au milieu des brandes,

une bergère, oyant le son clair de la clochette, faisait taire son chien

qui jappait, et, se mettant à genoux, priait aussi.

Pour ce qui est des enterrements, le curé allait toujours faire la levée

du corps à la maison du défunt, aussi loin qu'il fallût aller, quelque

misérables que fussent les gens. Et, soit que ce fût un enterrement, un

mariage ou un baptême, quand on lui demandait ce qui lui était dû, il

répondait:

--Rien, rien, braves gens, allez-vous-en tranquilles.

Et les gens s'en allant, l'ayant bien remercié, il disait parfois à

demi-voix:

--Ce que vous avez reçu gratuitement, donnez-le gratuitement.

Lorsque c'étaient des propriétaires riches, comme ceux de La Coudonnie,

de Valmassingeas, de La Rolphie, ils insistaient:

--Monsieur le Curé, au moins pour votre église, pour vos pauvres,

laissez-nous faire quelque chose!

--Puisque vous le voulez, disait-il alors, il ferait besoin d'une nappe

d'autel.

Ou bien:

--Faites porter un sac de blé chez la veuve de Blasillou.

Et les autres faisaient:

--A la bonne heure, monsieur le Curé; n'ayez crainte, nous ne

l'oublierons pas.

Il est vrai qu'aux étrennes, les gens, reconnaissants, portaient bien

des affaires à la maison curiale: c'était une paire de chapons, ou de

poulets, ou des oeufs, ou un panier de pommes, ou un lièvre, ou une

bouteille de vin pinaud, ou un quarton de marrons, ou quelque chose

comme ça. Il y eut même, une fois, une pauvre vieille qui lui apporta

trois ou quatre douzaines de nèfles dans les poches de son devantal, et,

comme elle s'excusait de ce qu'elle n'en avait pas davantage et puis

qu'elles n'étaient pas trop mûres, le curé lui dit de bonne grâce:

--Merci, merci bien, mère Babeau; celui qui donne une pomme n'ayant que

ça, donne plus que celui qui offre un coq d'Inde de son troupeau.

Et comme son coeur était réjoui, ce jour-là, de voir combien tout ce

peuple l'aimait, il ajouta en souriant ce dicton du chevalier:

_Avec le temps et la paille, les nèfles mûrissent._

Mais ces affaires qu'on lui portait ne restaient pas toutes chez lui; il

en redonnait la moitié à ses pauvres, et, si la Fantille ne s'était pas

fâchée et n'avait pas serré les cadeaux, il aurait, ma foi, tout donné.

Ainsi, lorsqu'on lui offrait une bonne bouteille d'eau-de-vie, bien sûr

qu'elle était pour le vieux La Ramée:--ça n'était pas son nom, mais on

ne l'appelait pas autrement.

Ce La Ramée, donc, était un ancien grenadier de Poléon, comme disait la

bonne femme Minette, de Saint-Pierre-de-Chignac; il s'était promené en

Égypte, en Italie, en Allemagne et en dernier lieu en Russie, où il

s'était quelque peu gelé les orteils, de manière qu'il ne marchait pas

bien aisément. Après le retour du roi, on lui avait fendu l'oreille,

comme il disait, et il s'en était revenu au village, où il aurait crevé

de faim sans sa belle-soeur, pauvre veuve qui l'avait recueilli. Et

encore, si le chevalier et le curé ne lui avaient pas aidé, elle n'en

serait jamais venue à bout, n'ayant pour tout bien qu'une maisonnette et

une terre de trois quartonnées. Mais La Ramée se serait plutôt passé de

pain que d'eau-de-vie et de tabac, vu la grande habitude qu'il en avait:

aussi le curé lui en donnait de temps en temps. Et alors le vieux

troupier reconnaissant, lorsqu'il s'en allait par là dans quelque

coderc, ou pâtis communal, garder les oisons de sa belle-soeur, avec une

houssine, et qu'il rencontrait le curé, il se plantait droit, les talons

sur la même ligne, portait militairement la main à son bonnet de police

qu'il n'avait pas quitté, puis, d'un geste montrant les oisons, il

faisait piteusement:

--Et dire qu'on a été à Austerlitz!

Le jour où l'on portait comme ça des cadeaux, il y avait table ouverte

chez le curé pour recevoir les gens, et nul ne s'en retournait sans

avoir bu et mangé: aussi une charge de vin y passait, tout près;

heureusement, il n'était pas cher en ce temps-là.

* * * * *

Quand j'eus mes douze ans, le curé me fit faire ma première communion.

Moi, voyant que tous les droles de mon âge la faisaient, je m'efforçais

de les surmonter en apprenant le catéchisme de façon à contenter le curé

en ça, comme en tout. Au reste, pour toutes ces choses de la religion,

il n'était pas tracassier et exigeant, comme il y en a. Il avait tôt

fait de me confesser; d'ailleurs, vivant chez lui, toujours sous ses

yeux, lui disant tout ce que je faisais, le consultant lorsque j'étais

embarrassé, il me connaissait aussi bien que, moi-même, je me

connaissais.

La veille de la première communion, pour toute confession, il me demanda

si j'avais encore de la haine dans le coeur contre le comte de Nansac,

et, après que je lui eus répondu par un «oui» timide, il me dit de si

belles choses sur l'oubli des injures et me fit tant d'exhortations de

pardonner à l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je l'assurai

que je m'efforcerais de tout oublier, et de chasser la haine de mon

coeur. J'étais bien dans les dispositions de le faire à ce moment-là,

mais ça ne dura pas.

A ce propos, je conviens bien que c'est une grande et belle chose que de

pardonner à ses ennemis et de ne pas chercher à se venger; seulement, il

faudrait que le pardon fût réciproque entre deux ennemis, parce que, si

l'un pardonne et l'autre non, la partie n'est plus égale. Comme disait

le chevalier:

_Lorsqu'on se fait brebis, le loup vous croque._

Malgré la misère de mes premières années, j'étais, lors de ma première

communion, grand et fort, de manière que je paraissais avoir quinze ans.

D'un autre côté, depuis trois ans que j'étais chez le curé, j'avais

appris tout ce qu'il m'avait montré, mieux et plus vite que ne font tous

les enfants d'habitude. Je savais passablement le français; un français

plein d'expressions du terroir, de vieux mots, d'anciennes tournures,

comme le parlait le curé, puis l'histoire de France, un peu de

géographie et les quatre règles. Mais où j'étais bien plus fort qu'un

drole de mon âge, c'était pour raisonner des choses et connaître ce qui

était bien ou mal, vrai ou faux. Cela venait de ce que, en toute

occasion, le curé m'enseignait, et me formait le jugement, soit en

travaillant au jardin, soit en allant porter quelque chose à un malade,

soit dans les moments de loisir que les gens vulgaires emploient à

baguenauder ou à faire pire. Il savait, à propos d'une chose très

simple, très ordinaire, me donner des leçons de bon sens et de morale,

me montrer où étaient les véritables biens, dans la sagesse, la

modération, la vertu.

Moi, je me conformais bien tant que je pouvais à ses préceptes, et j'y

avais goût; mais il y avait au fond de mon être une chose que je ne

pouvais pas vaincre, c'était ma haine pour le comte de Nansac. Comme je

viens de le dire, lors de ma première communion, j'avais bien tâché de

le faire, de bonne foi, mais, huit jours après, je n'en avais même plus

la volonté. Lorsque le passé douloureux de ma première enfance me

revenait à la mémoire, je me disais que je serais un fils ingrat et

dénaturé si j'oubliais toutes les misères que cet homme nous avait

faites, tous les malheurs qui nous étaient venus par lui. Et, quand je

songeais à mon père mort aux galères, à ma mère agonisant dans toutes

les angoisses du désespoir, ma haine se ravivait ardente, comme un feu

de bûcherons sur lequel se lève le vent d'est.

On comprend que, dans ces dispositions, tout ce que j'apprenais au

désavantage des Nansac me faisait grand plaisir. Un jour, j'eus de quoi

me contenter. Étant au jardin à biner des pommes de terre, tandis que le

curé et le chevalier se promenaient dans la grande allée du milieu,

j'entendis raconter à ce dernier que l'aînée des demoiselles de Nansac

était partie avec un freluquet, on ne savait où. Cela me fit prêter

l'oreille, et j'ouïs tout ce que disait le chevalier:

--Moi, mon pauvre curé, je ne suis pas comme vous, ça ne m'étonne pas:

_Elle a de qui tenir,

Le sang ne peut mentir._

--Que voulez-vous dire?

--Mon cher curé, j'avais une tante qui était un vrai registre de tout ce

qui touchait à la noblesse du Périgord, et, d'elle, j'ai appris beaucoup

de choses. Je vois maintenant quantité de gens qui se sont faufilés

parmi la noblesse et qui eussent été mis honteusement à la porte s'ils

s'étaient présentés pour voter avec nous en 1789: quidams prenant le nom

de terres nobles achetées à vil prix; roturiers émigrés pour des causes

qui les auraient menés tout droit à la guillotine,--car la République a

eu cela de bon qu'elle n'était pas tendre pour les fripons;--bourgeois

emparticulés, un moment disparus dans la tempête révolutionnaire, et se

prétendant maintenant nobles comme Créqui; tous ces gens-là ne m'en font

pas accroire. Je leur dirais volontiers avec un des leurs qui avait du

bon sens:

_Quelques nobles, ou soi-disants,

S'ils entendent bien les mystères,

Trouveront qu'ils sont des paysans,

Parmi les écrits des notaires._

Le curé, qui trouvait que le chevalier tirait les choses d'un peu loin,

dit à ce moment:

--Pardon... mais je ne vois pas bien le rapport...

--Vous allez le voir, mon ami. Le cas des Nansac n'est pas tel: ils sont

nobles, mais à la façon de ceux de Pontchartrain, qui vendait les

lettres de noblesse deux mille écus. Le père du vieux marquis

d'aujourd'hui était tout bonnement un porteur d'eau, natif de

Saint-Flour, qui avait commencé sa fortune dans la rue Quincampoix, et

l'avait grossie en tripotant dans les fournitures militaires et dans un

tas d'affaires véreuses. Ce maltôtier, nommé Crozat, se faisait appeler:

«de Nansac», à cause d'une métairie qu'il possédait dans son pays. Il

acheta la terre de l'Herm, et fut anobli, grâce à ses écus. Son fils, le

marquis actuel, avait épousé une femme sans principes, qui se rendit

célèbre par ses frasques, en un temps où il était difficile de se

distinguer en ce genre. L'étendue de ses relations amoureuses l'avait

fait surnommer: _La Cour et la Ville_. Parmi ses nombreux amants, elle

en eut d'utiles. Le vieux débauché La Vrillière, ministre tout-puissant

de Louis XV, se pliait à tous ses caprices. Ce fut lui qui fit conférer

au fils du porteur d'eau le titre de marquis dont il est affublé... Vous

comprenez maintenant, curé, que les filles du comte ont de qui tenir,

ayant eu une telle grand'mère.

--Voilà de vilaines histoires, dit le curé; je ne connaissais pas cette

origine. Mais avouez, chevalier, que si le trône et la noblesse ont été

fortement secoués pendant la Révolution, c'était un peu bien mérité.

--Je l'avoue, et j'y joins une notable partie du clergé, que vous

oubliez: moines vicieux, abbés de ruelles, curés concubinaires et tous

ces prêtres incrédules qui n'osaient plus annoncer en chaire

Jésus-Christ crucifié et ne parlaient que du «législateur des

chrétiens».

--Oh! fit le curé, je vous les passe volontiers... De tout ceci,

ajouta-t-il, on pourrait conclure que la Révolution n'a pas été inutile,

car assurément le clergé de notre temps vaut mieux que l'ancien.

--Oui, dit le chevalier, et la noblesse aussi. La correction a peut-être

été un peu rude, mais c'est Dieu qui tenait la verge, et il est le seul

bon juge de ce que nous avions mérité tous.

Moi, j'écoutais cette conversation sans en perdre un mot. Ça n'était pas

bien, j'en conviens, mais la tentation était trop forte. Je fus tout

content de savoir que les Nansac n'étaient pas des nobles de la bonne

espèce; et, de vrai, lorsque je les comparais au chevalier et à sa

soeur, qui étaient la fine fleur des braves gens, bons comme du pain de

chanoine, honnêtes comme il n'est pas possible, je ne pouvais pas

m'empêcher de croire qu'il y avait deux races de nobles, les uns bons,

les autres méchants. C'était une idée d'enfant; depuis, j'ai vu que là

c'était mélangé, comme partout.

* * * * *

Quelque temps après cet entretien, le curé me dit:

--Jacquou, maintenant il te faut songer à prendre un état. Voyons, que

préfères-tu? Veux-tu être tisserand? sabotier? maréchal? veux-tu te

mettre en apprentissage avec Virelou le tailleur? as-tu quelque idée

pour un métier quelconque?

--Monsieur le Curé, je ferai ce que vous me conseillerez.

--Cela étant, mon ami, je te conseille de te faire cultivateur. C'est le

premier de tous les états, c'est le plus sain, le plus intelligent, le

plus libre. C'est, vois-tu, le travail des champs qui a libéré de la

servitude le peuple de France, et c'est par lui qu'un jour la terre sera

toute aux paysans... Mais n'allons pas si loin. Comme je me doutais de

ta réponse, voici comment j'ai arrangé les choses avec M. le Chevalier.

Tu travailleras le jour à la réserve avec Cariol: c'est un bon ouvrier

terrien qui te montrera à labourer, sarcler, biner, faucher, moissonner,

façonner les vignes, et le reste. Tu vivras avec lui et la Toinette chez

M. le Chevalier, mais tu coucheras ici, parce que, le soir, je pourrai

encore te donner quelques leçons et t'enseigner des choses qui te seront

utiles plus tard. Nos bonnes gens de par là, qui ont vu leurs anciens ne

sachant ni A ni B, et qui sont eux-mêmes aussi ignorants, disent qu'il

n'est pas besoin d'en savoir tant pour cultiver la terre; mais ils se

trompent. Un paysan un peu instruit en vaut deux, sans compter que celui

qui ne connaît pas l'histoire de son pays, ni sa géographie, n'est pas

Français, pour ainsi parler: il est _Fanlacois_, s'il est de Fanlac, et

voilà tout. De même, celui qui ne sait ni lire ni écrire, c'est comme

s'il avait un sens de moins... Lorsque tu seras grand, que tu sauras

bien ton état de laboureur, tu trouveras aisément à te louer; et, plus

tard, ayant mis de côté tes gages, tu chercheras une honnête fille

économe et tu te marieras, et vous serez chez vous autres; ce qui est

une belle et bonne chose, et bien à considérer: ainsi voilà qui est

entendu.

Je remerciai bien le curé, comme on pense, et, dès le lendemain, j'allai

travailler avec Cariol.

V

Cinq années se passèrent ainsi, bien pleines et sans nul souci présent

pour moi. De temps en temps, il me sourdait quelque pénible souvenir du

comte de Nansac et de tous mes malheurs, comme une piquée d'écharde dans

la chair, mais le travail amortissait ça un peu. La semaine, je

travaillais dur tout le jour, je mangeais comme un loup et je dormais

comme une souche. Le dimanche, après la messe, je faisais aux quilles

avec les autres garçons du bourg, ou au bouchon, que nous appelons

tible, ou encore au rampeau. L'hiver nous allions énoiser dans les

maisons, et après, chacun son tour, on allait faire l'huile au moulin de

La Grandie. Et puis il y avait les veillées, où l'on aidait aux voisins

à égrener le blé d'Espagne, à peler les châtaignes pour le lendemain,

tandis que les femmes filaient et que les anciens disaient des contes.

Ensuite, quinze jours avant la Noël, nous allions, les garçons, sonner

_la Luce_, comme nous appelons cette sonnerie; et on peut croire que la

cloche était très consciencieusement brandie!

A la Saint-Sylvestre nous courions les villages en chantant _la

Guilloniaou_ ou Gui-l'an-neuf, qui se peut dire ainsi en français:

A Paris, y a une dame

Mariée richement...

Le Gui-l'an-neuf on vous demande,

Pour le dernier jour de l'an.

Elle se coiffe et se mire,

Dans un beau miroir d'argent...

Le Gui-l'an-neuf on vous demande,

Pour le dernier jour de l'an.

Elle portait de belles robes,

Cousues en beau fil blanc...

Le Gui-l'an-neuf on vous demande,

Pour le dernier jour de l'an.

Mais à présent elle les porte,

Cousues en fil d'argent...

Le Gui-l'an-neuf on vous demande,

Pour le dernier jour de l'an.

Ou bien encore celle qui commence ainsi:

A Paris sur le petit pont,

Le Gui-l'an-neuf vous demandons,

A Paris sur le petit pont,

Mon capitaine!

Le Gui-l'an-neuf vous demandons,

Et puis l'étrenne!

Y avait trois dames sur ce pont...

. . . . . . . . . . . . . . . .

Et nous entrions dans les maisons où il y avait des filles,

principalement, pour leur demander l'étrenne d'un baiser.

Il est question de Paris dans ces deux chansons, de Paris la grande

ville: c'est que, pour le pauvre paysan périgordin de jadis, Paris était

le paradis des riches et des belles dames. Pampelune aussi avait frappé

son imagination, comme un pays lointain, quasi chimérique. On disait de

celui dont on n'avait ouï parler depuis de longues années: «Il est à

Pampelune!» Lorsqu'on parlait d'un pays dont on ignorait la situation,

on disait: «C'est à Pampelune!»

Pourquoi Pampelune plutôt que toute autre ville? Le curé Bonal disait

que ça venait peut-être de ce qu'un cardinal d'Albret, très puissant en

Périgord autrefois, était évêque de Pampelune, ancienne capitale du

royaume de Navarre.

Moi, je n'en sais rien; je laisse ça à d'autres plus savants.

L'été, il n'était plus question de tous ces amusements: on n'avait que

le temps de travailler, de manger et de dormir; et encore, de dormir,

pas trop. Dans le moment des fenaisons ou des moissons, il fallait se

lever à trois heures du matin et, des fois il était neuf heures le soir

lorsqu'on avait fini de rentrer le foin ou les gerbes si la pluie

menaçait. Tout cela était coupé par les dimanches et quelques fêtes

chômées comme la Noël, Notre-Dame d'Août et la Toussaint.

A propos de cette dernière fête, qui tombe la vigile du jour des Morts,

il y avait dans certaines maisons, et non des pires, un usage ancien

assez curieux:

Le soir on soupait en famille, et, pendant le repas, on s'entretenait

des parents défunts, de leurs qualités, de leurs vertus, même de leurs

défauts; et ce qu'il y avait de plus étrange, on buvait à leur santé en

trinquant. Ce souper devait être composé de neuf plats, comme soupe,

bouilli, fricassée, daube, saugrenade, tourtière, fricandeau, etc.

Le repas fini, on laissait sur la table les viandes et tout ce qui

restait de chaque plat pour le souper des anciens, morts, et on

rapportait du pain et du vin lorsqu'il n'y en avait pas assez.

Après ça, on faisait un beau feu et on rangeait les chaises en

demi-cercle autour du foyer. Puis on se retirait pour laisser la place

aux défunts, après avoir récité des prières à leur intention.

Le curé Bonal disait bien que tout cela sentait fort la superstition;

mais en raison des prières et de l'intention pieuse, il fermait un peu

les yeux.

Outre toutes ces fêtes, il y avait notre vote ou frairie, qui tombait le

vingt-deux d'août, et celles des paroisses voisines, comme Bars, Auriac,

Thonac, où nous ne manquions guère. Mais où on ne faillait jamais

d'aller, c'était à Montignac, le vingt-cinq novembre, à la grande foire

de la Sainte-Catherine. Ça, c'était de rigueur, et, ce jour-là, avec le

curé, la demoiselle Hermine et La Ramée, il ne restait dans le bourg que

les vieux, vieux, qui ne pouvaient quitter le coin du feu, et les tout

petits enfants; et même, de ceux-ci, il y avait beaucoup de clampasses

de femmes qui les y traînaient par la main, ou les portaient sur les

bras quand ils étaient trop petits. Le chevalier lui-même y allait sur

sa jument, pour rencontrer ses amis, petits nobles des environs, et

manger ensemble une tête de veau et une dinde truffée au _Soleil d'Or_.

* * * * *

Les choses marchaient donc à souhait; tout le monde était satisfait de

moi, et moi bien reconnaissant à tous ceux qui me faisaient bien. Mais,

«si ça marchait toujours au gré de tous sur la terre, les gens ne

voudraient pas aller en paradis», comme disait le chevalier.

Depuis quelque temps il n'était pas content, le brave et digne homme, il

trouvait dans sa gazette des nouvelles de Paris qui ne lui convenaient

pas. Les affaires de la politique prenaient une vilaine tournure: on

avait guillotiné quatre sergents de La Rochelle, fusillé des généraux,

des officiers; les jésuites revenus étaient les maîtres partout, et

c'étaient de mauvais maîtres. Les missionnaires envoyés par eux

prêchaient de ville en ville, provoquant des persécutions contre les

incrédules, les jacobins, excitant quelquefois des troubles, durement

réprimés; tout cela causait par toute la France un mécontentement

général qui favorisait le développement des sociétés secrètes.

--Vous verrez, disait le chevalier en racontant ça, vous verrez que ces

_ultras_ finiront par faire renvoyer le roi en exil.

Je ne savais point ce qu'étaient ces _ultras_, mais, d'après tout ça, je

me figurais que ce devait être une espèce de royalistes dans le genre du

comte de Nansac.

Pour ce qui regardait les missionnaires, la chose était sûre, car à

Montignac ils avaient planté une croix sur la place d'armes, juste à

l'ancien endroit de l'arbre de la liberté, et par leurs sermons

violents, leurs paroles de haine, ils avaient réussi à soulever un tas

de gredins contre les patriotes connus pour leur attachement à la

Révolution.

--Ces diables de missionnaires, ajoutait le chevalier, ont failli faire

jeter à la Vézère le vieux Cassius, qui nous a sauvés jadis, ma soeur et

moi.

Et sur l'interrogation du curé, il poursuivit:

--Oui, un jour, à la _Société populaire_, un bouillant patriote demanda

la mise en réclusion des ci-devant nobles, La Jalage et sa soeur, mais

Chabannais, dit Cassius, se leva:

»--Laissez en paix le citoyen et la citoyenne La Jalage; c'est eux qui

nourrissent les pauvres de leur commune, et il y en a.

»Et, par deux fois, il prit la parole pour nous défendre, et finit par

faire passer l'assemblée à l'ordre du jour.

--Mais, fit le curé, vous dites: «La Jalage»; est-ce donc votre nom?

--Parfaitement. C'est notre nom patronymique; Galibert est un nom de

terre. Nous descendons du fameux Jean de La Jalage, dont vous voyez la

grossière statue commémorative dans une niche carrée du mur extérieur de

l'église qu'il défendit contre des routiers anglais.

Et, saisissant l'occasion aux cheveux, le chevalier, grand diseur

d'histoires, raconta celle de Jean de La Jalage.

--C'était, dit-il, un sergent d'armes du temps de Charles VI, qui avait

suivi le maréchal Boucicaut lors de son expédition contre Archambaud, le

dernier comte de Périgord, et s'était ensuite établi à Fanlac, après la

prise de Montignac en 1398.

»En ces temps les Anglais étaient dans nos pays, de sorte qu'une troupe

de ces brigands mêlés de malandrins des grandes compagnies, traversant

le Périgord, vint à passer par le Cern et Auriac, se dirigeant vers

Fanlac. Notre église était fortifiée, comme il apparaît encore. Jean de

La Jalage la fait garnir de provisions et y fait retirer les gens de la

paroisse, en sorte que lorsque les Anglais arrivèrent, ils trouvèrent à

qui parler.

»Il y eut plusieurs assauts, tous repoussés, et ce fut dans la sortie

faite pour mettre ces routiers en fuite, que Jean de La Jalage reçut un

coup de hache d'armes qui lui abattit le bras: c'est pourquoi sa statue

le représente manchot. Les Anglais, fortement étrillés, filèrent du côté

de Rouffignac en laissant la moitié de leur bande autour de l'église.

»C'est en récompense de ce fait d'armes et de ses anciens services que

le duc d'Orléans, alors comte de Périgord, donna à mon ancêtre le fief

noble de Galibert dont il prit le nom, ainsi que ses descendants, en

sorte que celui de La Jalage était totalement délaissé.

»Ainsi Cassius nous appelait La Jalage, comme on appelait le pauvre

Louis XVI, Capet.

--Alors, dit le curé, je m'explique maintenant vos armoiries: la

_jalage_, est, en patois, l'ajonc, ou genêt épineux.

--Oui, dit le chevalier, Jean de La Jalage, anobli et possesseur du fief

de Galibert, prit pour armes un ajonc épineux de sinople fleuri d'or,

sur fond d'argent, avec la devise: _Cil se Pique, qui s'y frotte!_ Et de

fait, c'était un rude homme auquel il ne faisait pas bon se frotter,

même après qu'il fut estropié...

J'ai dit que le chevalier n'était pas content de la manière dont

marchaient les affaires, mais bientôt le curé eut encore plus sujet de

se plaindre.

Quelques jours après l'histoire de Jean de La Jalage, le piéton de

Montignac lui apporta une lettre cachetée de cire violette, venant de

Périgueux. Après en avoir pris connaissance, le curé vint trouver le

chevalier et lui dit qu'il avait besoin de moi pour m'envoyer à La

Granval.

--Il est à vous plus qu'à moi, fit le chevalier: la permission est

inutile.

M'étant habillé promptement, le curé me dit:

--Tu vas aller à La Granval trouver le Rey et tu lui diras qu'il me

faudrait une avance de dix écus sur le pacte de la Saint-Jean. Il n'est

pas nécessaire de courir: couche là-bas et reviens demain, ce sera assez

tôt.

Là-dessus je partis en coupant au plus court, je traversai les brandes

au-delà de Fanlac, et je m'en fus tout droit à La Granval, en passant

par Chambor, Saint-Michel et le Lac-Viel. Arrivé que je fus, la femme du

Rey ne voulait pas me reconnaître:

--Ça n'est pas Dieu possible que ce soit toi, Jacquou!

Enfin, lui ayant rappelé tout ce qui s'était passé lors de nos malheurs,

elle finit par s'en accertainer. Le Rey, étant survenu peu après, me

reconnut bien, lui, et me dit:

--Te voilà tout à fait dru, petit!

Le soir, je soupai avec ces braves gens, et puis ils me firent coucher.

Étant au lit dans cette maison où mon pauvre père avait été pris, je

pensai longtemps à des choses tristes, et puis je finis par m'endormir.

A la pointe du jour, je me levai. Le Rey me donna les dix écus et je

repartis, non pas sans avoir bu un coup et trinqué avec lui.

Il me faut dire ici que, depuis quelque temps, lorsque je voyais un

garçon et une fille se promener seuls dans un chemin, ou se parler le

dimanche sur la place en se tenant par la main, et s'amitonner, ça me

tournait les idées du côté de l'amour, et alors, je ne sais pas

pourquoi, je me prenais à penser à la petite Lina. Je me demandais si

elle était toujours à Puypautier, ce qu'elle faisait, si elle était

aussi jolie qu'étant petite; et je me disais que je serais bien heureux

de l'avoir pour mie. Tout ça fit que, me trouvant de ces côtés, je fus

pris d'un grand désir de la revoir: ça m'allongeait bien un peu de

passer par Puypautier, mais je n'étais pas pressé. En approchant du

village, assez embarrassé de savoir comment m'y prendre pour la voir

sans que cela se sût, je rencontrai une drolette qui gardait ses oies,

comme autrefois Lina quand je l'avais connue. M'étant informé à cette

petite, elle me dit que la Lina touchait ses brebis, et qu'elle devait

être dans des friches qu'elle me montra. Je m'en fus par là, et, en

approchant, je la vis seulette qui faisait son bas, accotée contre un

chêne de bordure, tandis que ses brebis broutaient l'herbe courte. Sans

faire de bruit, je vins tout près d'elle:

--Oh! Lina! c'est donc toi!

--Jacquou! dit-elle en me reconnaissant et en devenant toute rouge.

Alors je lui demandai le portage d'elle et de chez elle et j'appris bien

des choses: que le vieux Géral s'était marié avec sa mère, et qu'elle

était maintenant la fille de la maison.

Cette nouvelle ne me fit guère plaisir: j'aurais préféré la retrouver

pauvre comme moi; mais, au reste, j'étais si heureux de la revoir que ce

ne fut qu'une contrariété d'un instant. Elle était toujours gente, la

Lina. C'était maintenant une belle fille, de moyenne taille, bien faite

et d'une jolie figure. Son mouchoir de tête laissait voir ses cheveux

châtain clair; ses yeux bruns et doux étaient abrités par de longs cils

qui faisaient une ombre sur ses joues duvetées comme une pêche mûre, et

sa petite bouche, rouge comme une fraise des bois, découvrait ses dents

blanches lorsqu'elle riait:

--Que tu es donc joliette, Lina!

--Tu dis ça pour rire, Jacquou!

--Non, par ma foi, je le dis tel que je le pense.

--Les garçons disent tous comme ça.

--Ah! il y en a donc qui te le disent? fis-je, piqué de jalousie.

--On ne peut pas empêcher ça; mais rien n'oblige de les croire.

--Et moi, dis? me crois-tu?

--Tu es curieux, Jacquou!... fit-elle en riant.

--Oh! écoute, ma petite Lina! depuis huit ans que je ne t'ai vue, j'ai

songé souvent à toi. Il me semblait te voir encore toute nicette, avec

ta petite tête frisée, gardant tes oies par les chemins, mignarde comme

une tourterelle des bois. Plus j'ai grandi, et plus mon idée se tournait

vers toi; et, maintenant que je t'ai revue, tu ne sortiras plus de ma

pensée, quoi qu'il advienne!

--Oh! Jacquou! tu es un enjôleur... Et où donc as-tu appris à parler

comme ça?

Et alors, je lui racontai mon histoire tout du long, maudissant le comte

de Nansac et faisant de grandes louanges du chevalier, de sa soeur, et

du curé Bonal, qui m'avait enseigné. Je voyais bien que ce que je lui

disais lui faisait plaisir, et qu'elle était contente que je fusse un

peu plus instruit que l'on n'était à cette époque de nos côtés, où l'on

aurait pu chercher à deux lieues à la ronde autour de la forêt sans

trouver un paysan sachant lire. De temps en temps, elle levait les yeux

sur moi, sans lâcher de faire son bas, et je connaissais qu'elle ne me

haïssait pas, rien qu'à son regard qui disait toute sa pensée, la pauvre

drole.

En parlant du curé, ça me fit songer que depuis deux heures j'étais là à

babiller, et qu'il me fallait m'en aller. Mais, avant, je voulus que

Lina me dît où je pourrais la revoir. D'aller lui parler le dimanche à

Bars, au sortir de la messe, sa mère qui était toujours là ne le

trouverait pas à propos, croyait-elle.

--Adonc, je ne te verrai plus?

--Écoute, me dit-elle, je dois aller à Auriac le jour de la Saint-Rémy,

le 23 du mois d'août, avec une voisine...

--J'irai donc à la dévotion de la Saint-Rémy.

Et, la regardant avec amour, je lui pris la main:

--Oh! ma Lina, à cette heure je suis bien content... Adieu!

Et, en même temps, l'attirant un peu à moi, je l'embrassai, toute

rougissante.

--Tu profites de ce que je suis trop bonne, Jacquou!

Je l'embrassai une autre fois, et je m'en fus, non sans regarder souvent

derrière moi.

En m'en allant, il me semblait que j'avais des ailes, et que tous mes

sens avaient crû soudain. Je trouvais le pays plus beau, les arbres plus

verts, le ciel plus bleu. Je sentais en moi une force inconnue jusqu'à

ce jour. Quelquefois, arrivant au pied d'un terme, j'étais pris du

besoin de dépenser cette force; je grimpais en courant à travers les

pierres et les broussailles et, parvenu en haut, je me plantais, les

narines gonflées, et je regardais, tout fier, le raide coteau escaladé.

Lorsque j'entrai chez le curé, il était en train de causer avec le

chevalier.

--Moi, j'en reviens toujours là, disait celui-ci: «Que diable vous

veut-on?»

--Rien de bon, sans doute. Il y a là quelque tour de ces renards de

jésuites, qui m'auront desservi à l'évêché.

Le lendemain matin, le curé, ayant emprunté la jument du chevalier, et

ses houseaux, montait à cheval et partait pour Périgueux par les chemins

de traverse, en passant par Saint-Geyrac.

--Bon voyage, curé! lui dit le chevalier, la jument est solide, mais

tenez-la tout de même dans les descentes; vous savez le proverbe:

_Il n'est si bon cheval qui ne bronche._

Lorsque le curé revint le surlendemain, je connus à sa figure que

quelque chose n'allait pas bien. Lui ayant demandé s'il avait fait bon

voyage, il me répondit:

--Oui, Jacquou, quant à ce qui est du voyage lui-même.

Je n'osai en demander davantage, et j'emmenai la jument à l'écurie.

Aussitôt qu'il sut le retour du curé, le chevalier vint au presbytère

savoir ce qu'il en était, et, le soir, il raconta tout à sa soeur. Le

curé avait, lors de la Révolution, prêté serment à la constitution

civile du clergé, et voici que, trente ans après, on s'avisait de le

chicaner là-dessus; oui! et on lui demandait une rétractation publique

de son serment.

Jacquou le Croquant · 第 4 / 11 题