L'antagonisme des deux nationalités n'en subsistait pas moin

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LE TOUR DU MONDE

PARIS

IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT

20, rue du Dragon, 20

NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE

2e SEMESTRE

LE TOUR DU MONDE

JOURNAL

DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS

Le Tour du Monde

a été fondé par Édouard Charton

en 1860

PARIS

LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND

1905

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TABLE DES MATIÈRES

L'ÉTÉ AU KACHMIR

Par _Mme F. MICHEL_

I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à

Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de

Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du

Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1

II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et

batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du

Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de

Srînagar. 13

III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --

Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de

Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25

IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les

pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.

-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37

V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et

hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --

Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49

SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE

Par _le docteur LAMY_

_Médecin-major des troupes coloniales_.

I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.

-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --

Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --

Arrivée à Dioubasso. 61

II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La

mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De

Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --

Retour à Petit-Alépé. 73

III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur

économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --

Supériorité de la faune. 85

IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --

Retour en France. 90

L'ÎLE D'ELBE

Par _M. PAUL GRUYER_

I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots

d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville

d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.

-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à

Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.

-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un

enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules

blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes

de l'île. 97

II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir

tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte

Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la

Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de

l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte

orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge

de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109

III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux

Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San

Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond

aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et

le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates

sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --

L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par

le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut

chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon

gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse

Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de

la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du

Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les

broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de

Porto-Ferraio. 121

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE

Par _M. VICTOR CHAPOT_

_membre de l'École française d'Athènes._

I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et

l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route

d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu

d'Alep. 133

II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --

Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --

Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment

atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145

III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de

l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.

-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --

Conclusion pessimiste. 157

LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES

Par _M. RAYMOND BEL_

À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou

Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --

L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --

L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des

Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE

Par _M. ALBERT THOMAS_

I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole

sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182

II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie

moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le

Kreml et la ville. 193

III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --

L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du

_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère

Volga». 205

IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les

passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:

l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217

V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux

fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de

l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229

VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La

Grande-Russie. -- Conclusion. 241

LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES

Par _M. GERSPACH_

La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu

d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de

Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --

Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --

Procédés employés pour le transfert des fresques. 253

SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE

Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_

I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession

française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre

concession. -- La police municipale et la prison. -- La

cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de

volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265

II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --

Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie

d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le

fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --

Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --

Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277

L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS

Par _M. BARGY_

Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut

Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --

L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --

Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la

casuistique de la Constitution. 289

À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE

Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_

_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.

I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la

ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les

Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;

son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de

Kirman. 301

II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la

faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et

dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la

province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313

III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe

Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325

IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De

Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de

délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la

Commission. -- De Kouak à Kélat. 337

V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --

Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le

Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349

AUX RUINES D'ANGKOR

Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_

De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur

le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.

-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la

civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.

-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le

palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne

devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361

EN ROUMANIE

Par _M. Th. HEBBELYNCK_

I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La

vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché

de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373

II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --

Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges

à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385

III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de

Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,

promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la

Couronne. 397

CROQUIS HOLLANDAIS

Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_

_Photographies de l'auteur._

I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.

-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.

-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons

aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits

enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410

II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un

déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421

III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --

La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la

Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq

jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur

l'eau. 423

IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --

Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le

fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu

des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes

filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --

Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --

Houille locale. 433

ABYDOS

dans les temps anciens et dans les temps modernes

Par _M. E. AMELINEAU_

Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les

dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur

spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445

VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES

Par _M. JULES BROCHEREL_

I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --

En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les

gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un

chef kirghize. 457

II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La

traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une

vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --

Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue

du Khan-Tengri. 469

III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La

vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef

kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.

-- Arrêtés par les rochers. 481

IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --

En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués

par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée

de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --

Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493

V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous

retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La

dispersion. 505

VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et

Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume

khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.

-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507

L'ARCHIPEL DES FEROÉ

Par _Mlle ANNA SEE_

Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de

l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La

vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La

pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers

l'Archipel. 517

PONDICHÉRY

chef-lieu de l'Inde française

Par _M. G. VERSCHUUR_

Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et

ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels

de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;

les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --

L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La

fièvre de la politique. 529

UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO

Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_

I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --

Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541

II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --

Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --

Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la

parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La

poésie. 553

LA RÉGION DU BOU HEDMA

(sud tunisien)

Par _M. Ch. MAUMENÉ_

Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.

-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --

Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements

indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La

plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir

Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.

-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --

Sidi Abd el-Aziz. 565

DE TOLÈDE À GRENADE

Par _Mme JANE DIEULAFOY_

I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en

_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La

Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine

hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux

palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --

Un souvenir de l'inondation du Tage. 577

II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --

Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre

du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --

Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses

transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.

-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique

est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite

mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle

à la bataille de Toro. 589

III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les

chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa

Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les

portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --

Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil

couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601

IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son

architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de

l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa

mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de

Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.

-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés

et dorés. 613

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--15e LIV. Nº 15.--15 Avril 1905.

[Illustration: Indigènes hébridais de l'île de Spiritu-Santo.--D'après

une photographie.]

LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES

PAR M. RAYMOND BEL.

À qui les Nouvelles-Hébrides; France, Angleterre ou Australie? Le

condominium anglo-français de 1887. -- L'oeuvre de M. Higginson.

-- Situation actuelle des îles. -- L'influence

anglo-australienne. -- Les ressources des Nouvelles-Hébrides. --

Leur avenir.

[Illustration: Le petit personnel d'un colon de Mallicolo.--D'après

une photographie.]

L'archipel mélanésien des Nouvelles-Hébrides est situé à 400

kilomètres au nord-est de la Nouvelle-Calédonie, dont il constitue une

dépendance naturelle, non pas seulement par sa proximité, mais aussi

par sa liaison au système orographique calédonien. Les éruptions

violentes des volcans néo-hébridais de Tanna, d'Ambrym, de Lopévi,

provoquent en Calédonie des tremblements de terre; la grande île et

l'archipel ont la même constitution géologique, roches volcaniques et

coraux.

Il semblerait donc que cet archipel dût être depuis longtemps

français! Il n'en est rien; les Nouvelles-Hébrides ne sont à personne,

même pas aux Canaques qui y vivent. Un condominium franco-anglais

s'étend sur elles. Et nous devons nous hâter de dire que si la

situation actuelle, de ces îles ne nous paraît pas satisfaisante,

c'est malheureusement nous, et nous seuls, qui l'avons créée.

Depuis la prise de possession de la Calédonie par la France,

l'Angleterre n'avait pas tenté d'étendre son influence officielle sur

l'archipel des Nouvelles-Hébrides qu'elle considérait, sans d'ailleurs

jamais le mentionner par parole ou par écrit, comme une dépendance

naturelle de notre grande colonie. Elle avait, d'autre part, le champ

libre du côté des Fidji, des Cook, des Tonga et des Samoa, sur

lesquels nous avions des titres moins évidents et dont nous nous

désintéressions ouvertement. Tel était l'état des choses, lorsqu'en

1878, à la suite d'articles violents de la presse australienne, le

Gouvernement français, craignant sans doute une annexion prochaine par

l'Angleterre, interrogea le Gouvernement de la Reine sur ses

intentions au sujet de cet archipel. Rien ne pouvait être plus fâcheux

qu'une semblable demande qui était un aveu de notre doute sur la

dépendance évidente, et acquise de fait, des Nouvelles-Hébrides,

vis-à-vis de la Nouvelle-Calédonie.

Mais ce qui fut plus grave et ce qui nous lie aujourd'hui, ce fut

l'assurance que nous donnâmes alors officiellement de maintenir

l'indépendance de cet archipel. Certaine lettre du marquis d'Harcourt,

notre ambassadeur à Londres, datée du 15 janvier 1878, est, à cet

égard, absolument explicite.

Certes, la puissance de la France n'est pas gravement intéressée par

l'annexion ou l'abandon d'un archipel mélanésien; combien de Français

savent-ils que cet archipel existe? La Calédonie est connue par son

bagne, Tahiti par le délicieux roman de _la Petite Rarahu_, les

Hébrides n'ont pas encore une notoriété comparable! Leur abandon

serait cependant fâcheux au point de vue de notre influence.

Une réflexion qui vient tout naturellement à l'esprit est celle-ci:

«Pourquoi n'avons-nous pas arboré notre pavillon sur les

Nouvelles-Hébrides, lors de la prise de possession de la Calédonie, en

1854?» Il est difficile d'y répondre avec quelque certitude de vérité.

La raison la plus vraisemblable est que le Gouvernement de l'empereur

n'y songea même pas; les instructions expédiées au contre-amiral

Febvrier des Pointes, en mai 1854, ne faisaient mention que de la

Grande-Terre; il s'agissait de devancer l'Angleterre; puis vint la

guerre de Crimée, et l'attention se détourna de l'océan Pacifique.

En 1883, en face de l'agitation croissante des partisans de la plus

grande Australie qui pressaient la couronne d'Angleterre de ranger

sous sa bannière tous les archipels du Pacifique, la France lui

demanda une reconnaissance plus solennelle des engagements réciproques

de 1878. La réponse fut affirmative et catégorique.

En 1885, reprise des négociations. Cette fois, c'est l'Angleterre qui

nous demanda une concession sans offrir de compensation. Le 18 mars,

l'ambassadeur d'Angleterre à Paris remettait à M. de Freycinet une

note dans laquelle il exprimait le désir qu'un accord intervint entre

les deux Gouvernements, pour que la Nouvelle-Calédonie ne fût pas

choisie comme lieu de relégation, en vertu de la loi sur les

récidivistes.--«Certainement, répondit M. de Freycinet, mais contre

l'engagement de l'Angleterre de nous laisser toute liberté d'action

aux Nouvelles-Hébrides.» La réponse négative de l'Angleterre se fit

longtemps attendre, elle ne fut transmise que le 7 juillet 1886, un

mois juste après l'occupation par nos troupes des îles Vaté et

Mallicolo, occupation dont il faut parler en détail.

[Illustration: Le quai de Franceville ou Port-Vila, dans l'île

Vaté.--D'après une photographie.]

Depuis 1882 jusqu'au milieu de l'année 1886, des colons de toutes

nationalités, et parmi eux nombre de Français, furent gravement

blessés, quelques-uns même assassinés dans l'archipel. L'opinion

publique en France, mise au courant avec quelque fracas par les

personnes particulièrement intéressées à ce que l'annexion se fit,

exigea du Gouvernement une répression énergique de ces meurtres et une

protection efficace de nos nationaux établis aux Nouvelles-Hébrides.

Cédant à cette pression, le Gouvernement donna l'autorisation au

gouverneur de la Nouvelle-Calédonie de faire occuper militairement les

points les plus menacés par les indigènes. En conséquence, le 1er juin

1886, l'aviso transport la _Dives_, puis le 4 juin, le transport le

_Magellan_ débarquaient (moitié à Port-Havannach dans l'île Vaté,

moitié à Port-Sandwich dans l'île Mallicolo) deux cents hommes

d'infanterie de marine et trente artilleurs avec tout ce qui était

nécessaire pour un séjour de longue durée. Officiellement, il

s'agissait de châtier quelques tribus criminelles, et nullement

d'annexer un territoire. Et cela fut, à plusieurs reprises, certifié

par la voie diplomatique au cabinet de Saint-James, dès que celui-ci

éleva des protestations.

Devant un déploiement semblable de forces, devant le choix des ports

de débarquement, en face de mesures disproportionnées avec le

préjudice à réparer et l'effet à produire, il est bien permis de dire

que le Gouvernement prêtait la main--à la légère--aux desseins

d'annexion chers soit à telle ou telle société calédonienne, soit à

l'administration pénitentiaire encombrée de ses pensionnaires; et il

convient d'ajouter que cette action, qui eût été logique avant 1878,

qui l'eût été en 1884, au moment où l'Angleterre et l'Allemagne se

partageaient le Pacifique sans nous consulter, était, en juin 1886,

une faute grave, puisque nous n'avions pas encore, reçu la réponse de

l'Angleterre à l'offre que M. de Freycinet avait faite, un an plus

tôt, d'abroger la convention de 1878-1883.

[Illustration: Une case de l'île de Spiritu-Santo et ses

habitants.--D'après une photographie.]

Cependant les deux Gouvernements convinrent, d'un commun accord, de

garantir à l'avenir la colonisation internationale, dans un pays sans

maîtres et sans lois, où ni la sécurité des personnes, ni la sécurité

des propriétés n'étaient garanties. Après plusieurs mois de

pourparlers, les deux nations signèrent, le 16 novembre 1887, la

convention qui est encore en vigueur. Cette convention détermina

l'existence permanente d'une Commission navale mixte d'officiers de

marine appartenant aux divisions navales française et anglaise du

Pacifique, chargée de maintenir l'ordre et de protéger les personnes

et les biens aux Nouvelles-Hébrides contre les incursions des

indigènes. Elle stipulait le retrait de nos troupes dans un délai

minimum de quatre mois, mais nous permettait d'annexer définitivement

les îles Sous-le-Vent de Tahiti. En définitive, nous sortions sans

trop de meurtrissure d'un imbroglio que nous avions créé avec quelque

légèreté.

L'antagonisme des deux nationalités n'en subsistait pas moins dans

l'archipel. Les termes de la convention de 1887 réduisaient absolument

les pouvoirs de la Commission mixte à une action de protection de la

vie et des propriétés des colons contre les attaques des indigènes

néo-hébridais. Que devenaient ces colons au regard de l'état-civil, du

droit privé? À diverses reprises, les colons de toutes nationalités

fixés à Port-Vila, dans l'île Vaté, avaient pétitionné pour demander

l'annexion de l'archipel à la France; après la signature de la

convention de 1887, voyant leur situation civile rester aussi précaire

que par le passé, ils résolurent, à la presque unanimité, de

s'organiser eux-mêmes. Le 9 août 1889, la commune de Franceville était

proclamée; un colon influent, M. Chevillard, était élu maire; un

drapeau était choisi et notification de ces événements était faite aux

autorités calédoniennes, fidjiennes et australiennes.

Grand émoi dans les sphères gouvernementales et officielles! Le cas

était embarrassant, non seulement au point de vue diplomatique, mais

au point de vue juridique, d'autant plus que divers points importants

prêtaient à discussion.

L'archipel était, en somme, effectivement sous le protectorat mixte

anglo-français; il n'était donc pas réellement libre; l'Angleterre

avait tenté de placer à Port-Vila même un certain M. de Romily, comme

consul, alors que ces fonctions étaient incompatibles et avec l'esprit

de la convention de 1887 et avec l'absence totale de tout gouvernement

régulier aux Hébrides; nous demandions le retrait de ce personnage

avec insistance; par conséquent si nous reconnaissions la validité des

pouvoirs de M. Chevillard, un gouvernement se trouvait exister et

notre demande n'avait plus de fondements. Le cas était embarrassant!

On le résolut par l'inertie; et la commune de Franceville, après une

existence éphémère, s'éteignit sans bruit. Cette tentative

d'émancipation porta cependant des fruits; elle avait montré le besoin

pressant de rattacher ces colons par trop abandonnés à une

juridiction capable de leur donner l'existence civile, la possibilité

de valider leurs titres de propriété, de se marier, de légitimer leurs

enfants, de tester, etc., et après bien des atermoiements regrettables

à tous égards,--attendu que l'Angleterre avait, depuis 1881, conféré

au gouverneur des Fidji la haute juridiction sur ses nationaux établis

dans les archipels du Pacifique,--le Gouvernement français fit voter,

le 31 juillet 1900, une loi nommant le gouverneur de la Calédonie,

commissaire général de la République dans le Pacifique.

Actuellement, nous avons un résident à Port-Vila ou Franceville--car

le nom demeure--qui remplit, à l'entière satisfaction des colons, les

fonctions de maire, en ce qui concerne les colons français, à côté

d'un résident anglais revêtu des mêmes prérogatives, vis-à-vis de ses

nationaux; c'est une organisation bien rudimentaire et qui laisse la

porte ouverte à bien des difficultés, mais c'est néanmoins un immense

progrès sur le passé et un bienfait pour cette intéressante

population.

L'accord franco-anglais du 8 avril 1904 a laissé pendante la question

de l'annexion des Nouvelles-Hébrides; il prévoit cependant la

législation qui permettra aux colons français et anglais de faire

constater et enregistrer leurs droits de propriété foncière.

Dès 1875, les gens éclairés, que préoccupait l'avenir de notre grande

île calédonienne et de notre influence dans le Pacifique oriental,

pressaient le Gouvernement de la République de prendre possession des

Nouvelles-Hébrides. Ils faisaient valoir des arguments qui ont gardé

toute leur force: la superficie de nos possessions serait doublée et

leur valeur considérablement augmentée par cette acquisition d'un sol

éminemment propre à la culture, venant s'ajouter au sol minier de la

Calédonie; dans plusieurs de ces îles il existait des établissements

européens s'approvisionnant à Nouméa et y expédiant le coprah, le

coton, le maïs, des fruits, des bois précieux, de l'écaille... et des

travailleurs néo-hébridais, dont le nombre, en 1875, était de 3 500,

rien qu'en Calédonie; il était à craindre que ce commerce actif et

gros de promesses pour l'avenir ne prit, peu à peu, le chemin de

l'Australie et des Fidji, par le fait de l'extension croissante du

tonnage anglais dans les mers du Sud; enfin que cet archipel ne devint

anglais, et que la Calédonie, enserrée de toutes parts par les

colonies anglaises, ne fût fatalement vouée à ne commercer qu'avec

l'étranger. Mais la raison, qui était à cette époque la plus

pressante, était celle du recrutement des travailleurs pour

l'exploitation des mines de nickel.

[Illustration: Le port de Franceville ou Port-Vila, dans l'île Vaté,

présente une rade magnifique. D'après une photographie.]

On peut dire, en toute vérité, que le développement de l'influence

française est l'oeuvre de M. Higginson, qui occupait une situation

considérable en Nouvelle-Calédonie. M. Higginson est mort à Paris en

1904. Homme d'un caractère énergique et aventureux, d'une intelligence

vive et audacieuse, doué de ce tempérament d'action qui conduit aux

grandes entreprises, aux grandes fortunes et permet d'affronter les

revers sans découragement, il fut le roi du nickel, il fut peut-être

l'homme le plus influent de la Calédonie.

De bonne heure, dès 1870, il rêva les Hébrides françaises, de les

conquérir à la France, non sans doute à la manière d'un soldat qui,

une fois le pavillon planté et l'ordre assuré, se retire, mais à la

manière d'un négociant qui suppute les avantages et les bénéfices de

l'oeuvre qu'il médite. À la tête d'une importante maison commerciale,

il employa son influence et son crédit à favoriser l'immigration aux

Hébrides et à solliciter du Gouvernement l'annexion pure et simple.

Avant 1878, c'était possible, aisé même au moment où l'Angleterre

s'établissait aux Fidji; après, il fallut songer à un moyen détourné,

à une pénétration pacifique. Dans ce but, M. Higginson, recourant à

la fois à l'initiative privée et au Gouvernement, fonda la Compagnie

calédonienne des Nouvelles-Hébrides, en 1882, pour acheter la plus

grande surface de terre possible, établir des centres de culture et

enfin réunir l'archipel à la Calédonie par un service de navire à

vapeur et de goélettes à voiles, qui recueilleraient les produits des

colons et des «coprah-makers». La Compagnie actuelle se dit possesseur

de 800 000 hectares, sur lesquels elle est tenue de remettre en toute

propriété 20 000 hectares au Gouvernement, en reconnaissance de la

subvention versée, lorsque celui-ci le désirera, pour y établir soit

des colons libres, soit des condamnés libérés.

[Illustration: C'est à Port-Vila ou Franceville, dans l'île Vaté, que

la France a un résident.--D'après une photographie.]

La meilleure et la seule façon de témoigner son droit de propriété est

de faire oeuvre de propriétaire, c'est-à-dire d'opérer des travaux:

débroussement, culture, construction d'habitations et de magasins,

c'est ce que fit la Compagnie dans quatre îles, aux points le plus

avantageusement situés en vue du développement futur de l'archipel, à

Port-Vila, île Vaté; à Port-Sandwich, île Mallicolo; au canal du

Segond, île de Spiritu-Santo; enfin à Vanua Lava des Banks. Elle créa

dans les trois premiers ports, les seuls susceptibles d'un réel avenir

commercial, de vastes établissements de culture où réellement un

effort considérable fut fait: plantation de caféiers, de cocotiers, de

vanilliers, de cacaoyers, de maïs, etc.; usine de séchage et de

décorticage à Port-Vila, maisons d'habitation confortables avec

magasins de vente de produits alimentaires et de pacotille, de traite,

etc. En outre, elle établit de nombreux coprah-makers un peu partout,

et fit les premières avances aux colons qui désiraient s'établir, soit

comme fermiers de la Société, soit comme colons libres, se mit en

rapport avec la Société de Colonisation de Paris, qui envoya des

colons en 1887, établit des missionnaires maristes, eut des goélettes

pour recruter les travailleurs et ramasser le coprah des stations

éparses; enfin un navire à vapeur, avec Nouméa comme port d'attache,

relia mensuellement l'archipel à la Nouvelle-Calédonie. La Compagnie

remplissait donc fidèlement son programme, et aujourd'hui, lorsqu'on

parcourt ces propriétés momentanément inexploitées, laissées à la

garde d'un homme,--la Compagnie actuellement propriétaire est en

liquidation,--on ne peut nier qu'il n'y ait eu un effort considérable

de fait, et qu'il n'y ait, sous la brousse envahissante, une énorme

richesse en réserve, prête à produire pour celui qui l'exploitera

judicieusement.

La Société calédonienne fit cependant de mauvaises affaires; mais

étant donné le but patriotique avoué que ses membres se proposaient,

les capitaux déjà engagés, l'avenir probable de ces terres fertiles,

le Gouvernement aida à la création de la Société française des

Nouvelles-Hébrides par une subvention annuelle de 360 000 francs à

verser jusqu'en 1908, Société nouvelle qui absorba, en 1894, la

première à bout de souffle et la remplaça.

Cette Société nouvelle est à son tour en liquidation; elle n'a vécu

que sept ans, pendant lesquels elle a fait quelques efforts dont il

faut lui tenir compte: établissement de nouveaux centres de culture,

entreprise d'une exploitation de soufre au volcan de Vanua Lava,

construction d'un hôpital et d'un orphelinat à Franceville, tenus par

les Soeurs de Saint-Joseph de Cluny, augmentation du nombre des

missions catholiques...; enfin elle a agi de tout son pouvoir auprès

du Gouvernement pour la promulgation du décret, qui confère au

gouverneur de la Nouvelle-Calédonie le titre et les fonctions de

commissaire général de la République Française dans le Pacifique, avec

pouvoir de nommer lui-même des résidents délégués.

Voilà donc deux Sociétés largement, très largement subventionnées, qui

périclitent successivement. Les partisans de l'abandon de l'archipel

auraient-ils raison, et cet archipel ne serait-il pour la France qu'un

rocher de Sisyphe; les îles sont-elles stériles ou d'un climat trop

malsain pour les blancs; la population indigène est-elle réfractaire

au travail, ou trop peu dense pour fournir les bras nécessaires à la

culture; en un mot la ruine successive de deux Sociétés françaises

est-elle la preuve de l'impossibilité de coloniser ces îles ou la

preuve de la mauvaise administration des Sociétés?

Pour quiconque a parcouru l'archipel, visité les centres habités de

Vaté, de Ringdove, de Port-Sandwich, du canal du Segond, de Tanna, la

réponse n'est pas douteuse: l'échec est avant tout dû à un défaut

d'administration. Nous regrettons que le cadre de cette étude ne nous

permette pas d'en tenter la démonstration, et nous disons simplement

que le point faible de l'oeuvre est que, dirigée en façade vers une

exploitation agricole, elle semble, par derrière, avoir les allures

d'une simple opération financière.

Quoi qu'il en soit, voici quelle était la situation des intérêts

français, en 1888, d'après une statistique de l'époque. La Société

occupait cinq grandes fermes, formant un total de 250 hectares de

cultures diverses: maïs, cocotiers, tabac, café, légumes et fruits;

elle produisait 15 tonnes de café avec 60 000 caféiers et vendait son

café 1 fr. 75 le kilog.

La Société de Colonisation avait envoyé à l'île Vaté 25 familles,

formant 59 personnes, dont 8 moururent en peu de temps; 16 familles,

représentant 32 personnes, avaient repris la route du retour; il

restait 9 familles, comptant 19 personnes, cultivant environ 20

hectares. Enfin 30 colons, anciens ou nouveaux, n'appartenant à aucune

société, français, américains, suédois, métis de toute provenance, en

particulier des Antilles et de la Réunion, cultivaient 440 hectares de

bonnes terres et prospéraient. Ce qu'il faut, disaient ceux-ci, pour

réussir, c'est un peu d'argent, savoir le métier de cultivateur et

avoir surtout beaucoup de courage au début.

Quelle est la situation actuelle?

Un recensement opéré, en 1899, dans tout l'archipel, a accusé les

chiffres suivants: 180 Français, 110 Anglais, et 40 individus de

nationalités diverses, partisans de l'annexion à la France. Sur le

chiffre de 110,--représentant l'élément australien plutôt

qu'anglais,--une moitié au moins est composée des pasteurs

méthodistes, wesleyens et de leurs familles, irréductibles à

l'annexion française.

[Illustration: Dieux indigènes ou Tabous.--D'après une photographie.]

Depuis 1900, la Société des Nouvelles-Hébrides, étant en liquidation,

n'entretient plus que quelques gardiens. Il y a quelques mois, un

recensement a accusé 250 individus français ou protégés par la France,

et 150 se réclamant de l'Angleterre. À Port-Vila, île Vaté,--qui restera

la capitale de l'archipel,--habitent 30 familles absolument françaises,

attachées à la terre, et dont les revenus nets sont très beaux en ce

moment où l'écoulement des récoltes sur Sydney et Nouméa est assuré, ces

revenus sont au minimum de 10 000 francs; plusieurs atteignent jusqu'à

80 000 francs, et atteindraient 100 000 francs, n'était la difficulté de

se procurer une main-d'oeuvre suffisante; les revenus sont en moyenne

supérieurs à 25 000 francs. Les Français de l'île Vaté sont groupés en

communes, ayant un syndic à la tête de chacune d'elles, syndic nommé par

le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et relevant directement du

résident délégué, dont la demeure est à Port-Vila même. Ce résident a

toutes les prérogatives d'un maire et en remplit les fonctions ainsi que

celles de juge de paix, tient les registres de l'état civil, inflige les

amendes dont le produit est employé à des travaux d'utilité publique;

les communes ont pris des noms français: Port-Vila c'est Franceville,

Mêlé c'est Faureville, à l'opposé il y a Courbetville, etc.

[Illustration: Les indigènes hébridais de l'île Mallicolo ont un

costume et une physionomie moins sauvages que ceux de l'île Pentecôte.

D'après des photographies.]

Une route de 20 kilomètres est carrossable de Courbetville à

Faureville; elle a été construite par ces colons; dans les autres

îles, où le nombre des colons est assez considérable, il y a également

un syndic pris parmi eux, remplissant les fonctions de maire.

Pour le voyageur qui débarque à Port-Vila, il n'y a aucune hésitation:

il est sur terre française, dans une colonie naissante, mais bien

vivante.

Après une longue période incertaine, précaire même, la petite colonie

française de Port-Vila respire et recueille enfin les fruits de son

travail et de son énergie. Ces braves gens peuvent enfin, comme tout

bon Français, se marier, baptiser leurs enfants, les envoyer à

l'école, se faire soigner, transmettre leurs propriétés, et se faire

enterrer, tout comme en France. Aussi, à l'heure actuelle,

répondent-ils tous à qui les questionne: «Êtes-vous heureux?--Mais

certainement. À l'anarchie qui existait et aux vexations que beaucoup

ont eu à supporter de la Compagnie des Nouvelles-Hébrides, a succédé,

depuis 1900 que le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie a pu nous

donner une organisation civile et un résident, une sécurité précieuse,

l'ordre indispensable au développement des affaires; nous n'avons

d'autre impôt que les quelques amendes légères que nous inflige le

syndic pour des contraventions à des arrêtés que nous avons dictés

nous-mêmes; tout pousse ici à merveille; grâce enfin à la concurrence

que les acheteurs d'Australie font aux acheteurs de Nouméa et, en

particulier, à la Compagnie des Nouvelles-Hébrides, grâce aux trois

paquebots qui, chaque mois, mouillent à Vila, deux australiens et un

français (celui de la Compagnie des Nouvelles-Hébrides), grâce aussi

au dégrèvement des droits de douane dont bénéficient nos expéditions à

leur entrée en France, nous pouvons maintenir nos prix de vente et

gagner largement notre vie. Aussi désirons-nous que les choses restent

en l'état; certes, nous désirons l'annexion de tout notre coeur, mais

nous ne sommes pas pressés, et nous ne craignons plus l'envahissement

australien, maintenant que nous sommes groupés et rattachés

officiellement à la mère patrie.»

À l'appui de cette opinion, je vais donner, pêle-mêle, les quelques

détails suivants: la fête du 14 juillet se célèbre, chaque année, avec

banquet, jeux variés, courses de chevaux; Franceville possède une

boulangerie, de nombreuses épiceries ou stores, une auberge très

confortable pour une dizaine de voyageurs, un hôpital, une chapelle,

une école pour les filles, une autre pour les garçons, un quai

d'accostage, des feux d'éclairage de la passe qui conduit au port,

trois goélettes et de nombreux canots; on peut réunir deux voitures

convenables, 40 chevaux sellés et harnachés; la volaille et les

légumes abondent chez chaque colon, on tue un boeuf une fois par

semaine, etc.

[Illustration: Pirogues de l'île Vao.--D'après une photographie.]

En décembre 1902, il y eut à Franceville même, en l'honneur de M.

Picanon, gouverneur de la Calédonie, en tournée d'inspection dans

l'archipel, un banquet de 120 couverts où étaient présents 20 dames

françaises, 25 enfants, les 5 soeurs de Saint-Joseph de Cluny, 3 Pères

missionnaires Maristes, et pour le quelles quelques Australiens de

Port-Vila, le résident anglais, commodore Rawson à leur tête,

s'empressèrent d'accepter l'invitation; on y but les meilleurs crus de

France et du champagne de première marque.

La conclusion se tire d'elle-même. L'heure n'est pas de brusquer un

dénouement de la question de l'annexion; il y a dans l'île Vaté une

bonne graine qui a germé et qui, étendant peu à peu ses rameaux, nous

donnera cet archipel, envers et contre les Australiens, à condition

que la métropole veille avec sollicitude sur ces enfants de France,

qui, eux, ne l'oublient pas!

Mais nous n'avons vu encore qu'une face de l'histoire de la

colonisation des Nouvelles-Hébrides; il nous reste à chercher

l'importance des intérêts anglais dans l'archipel, et à souligner

l'oeuvre antagoniste des Anglais, ou plus exactement des Australiens.

[Illustration: Indigènes employés au service d'un bateau.--D'après une

photographie.]

Cette oeuvre a presque uniquement pour artisans les missionnaires

presbytériens. Les premiers se fixèrent dans l'archipel en 1839, non

sans difficulté, puisque deux des leurs, William et Harris, furent

tués à Erromango, comme ils débarquaient. En 1880, ils avaient des

établissements florissants dans les îles du sud: Tanna, Anatum,

Erromango, et dans la grande île du nord, Spiritu-Santo,--et nous

avons déjà dit qu'en 1899 les familles de ces missionnaires comptaient

environ 50 personnes.

Ces missionnaires virent naturellement, d'un très mauvais oeil,

l'intérêt que témoignèrent, à partir de 1875, les Calédoniens à des

projets d'annexion des Nouvelles-Hébrides, puisque jusque-là ils

exploitaient à eux seuls cet immense archipel et en tiraient, tant

pour eux-mêmes que pour leur Société, des bénéfices importants. On ne

saurait en vérité leur faire un crime de l'opposition acharnée qu'ils

firent à nos projets.

Mais ces missions presbytériennes, qui étaient les seuls adversaires

que nous ayons eus au début, ne tardèrent pas à nous en susciter de

nouveaux.

En 1884, se fonda une Compagnie australienne Néo-Hébridaise, au

capital de 10 000 livres sterling, en actions de 100 livres chacune,

avec intérêt garanti par l'État de la Nouvelle-Galles du Sud; cette

Société arma un navire à vapeur qui visita régulièrement les îles,

important des marchandises anglaises et chargeant comme fret de retour

toutes les productions du sol.

La banque Burns, Philipp and Cº de Sydney s'intéressa à cette Société

et a entrepris, depuis quelques années, le transport de colons

australiens qu'elle installe sur des terrains dont elle se dit

propriétaire. Cette Société australienne n'a pas l'envergure de notre

Société française Néo-Hébridaise, mais elle ne tarderait pas à

accaparer le commerce total de l'archipel, si l'autre n'était

promptement relevée après sa liquidation actuelle.

Aujourd'hui, en dehors des missionnaires presbytériens ou épiscopaux,

il n'y a pas à proprement parler de colons anglais aux Hébrides; il

n'y a que des coprah-makers isolés et les représentants de la

Compagnie de navigation Burns, Philipp and Cº. Mais cette Compagnie

assure un service très régulier entre Sydney et l'archipel, et lorsque

le vapeur de la Société française cesse momentanément son service,

elle accapare tous les frets. Outre ce service direct, deux autres

navires anglais desservent Port-Vila à des dates régulières, l'un qui

relie Sydney aux Fidji, avec relâche à Nouméa, et l'autre qui relie

Sydney aux îles Salomon et à la Guinée.

Enfin, comme moyen de propagande, nous devons mentionner l'hôpital

anglais, élevé à la pointe nord de l'île Ambrym, et dans lequel colons

et indigènes reçoivent tous les soins qu'ils désirent.

Voici donc la situation exacte aujourd'hui. Dans un archipel où plus

des deux tiers du sol est français, où sur le nombre des blancs, les

deux tiers sont Français, cultivateurs et producteurs, ou l'autre

tiers est composé d'Anglais (missionnaires, agents et débitants de

conserves), presque tout le commerce maritime, le seul pouvant exister

dans un archipel, se fait sous pavillon anglais.--Ce n'est pas

nouveau, dira-t-on! Non, certainement, hélas!--Il est néanmoins bien

évident que si l'on met en balance, en vue d'une annexion, les

intérêts français et anglais, les premiers l'emportent de beaucoup sur

les seconds. Et cela est si vrai que l'on a de tout temps exagéré

l'opposition des Australiens à notre main-mise sur ces îles.

Les missionnaires n'ont ému l'opinion qu'à Melbourne, où ils

exploitent, comme certains politiciens de l'État de Victoria, la

crainte, justifiée d'ailleurs, de voir notre bagne calédonien envahir

les Nouvelles-Hébrides; cette crainte est très vive dans tous les

États. Mais, dira-t-on, cette crainte n'a cependant pas empêché les

colonies australiennes de repousser par un vote donné à cinq voix

contre sept la demande faite en 1885 par M. de Freycinet.

Parfaitement, mais d'abord M. de Freycinet ne parlait que des relégués

et non de supprimer totalement le transport des condamnés de toutes

les catégories: le bagne demeurait donc, et les évasions sont

fréquentes; de plus, il eût fallu donner, dès la lettre, l'assurance

que le recrutement des indigènes pour le Queensland et Fidji

continuerait à être autorisé.

[Illustration: Un sous-bois dans l'île de Spiritu-Santo.--D'après une

photographie.]

Nous connaissons maintenant, dans toute sa généralité, la question

franco-anglaise des Nouvelles-Hébrides; il nous reste à parler du pays

lui-même, de ses productions et de ses habitants.

Les Nouvelles-Hébrides, situées entre le 15e et le 20e parallèle sud,

ont la flore tropicale; le soleil et les pluies abondantes donnent au

sol cette puissance de production prodigieuse et spéciale à ces

contrées.

Ces îles sont éternellement recouvertes d'un manteau de verdure, aux

tons doux et chauds jusqu'au faîte le plus élevé des montagnes; seuls

les sommets des volcans en activité à Tanna et à Ambrym, à Vanua Lava,

empanachés de fumée, émergent de ces blocs sous leur linceul de

cendres grises. La terre, inculte depuis des siècles, n'est qu'un

humus léger, noirâtre, un terreau d'une extrême fertilité, fait de

l'accumulation incessante des herbes et des arbres morts. Les essences

indigènes sont le palmier-ivoire, le cocotier, le bourdo, le tamanou,

le banian, le bois de fer, le bois de rose, le bois de sandal--ce

dernier à peu près épuisé--le pandanus, le palétuvier, le maïoré, le

bananier; puis les fougères, dont on connaît plus de cinquante

variétés, les hibiscus, les dracenas, les liserons, etc. On y a

introduit l'oranger, le citronnier, le caféier, le cacaoyer, puis les

légumineuses, les graminées et en particulier le maïs, les solanées,

etc, qui viennent avec le même succès que le taro, l'igname,

l'arrow-root et la canne à sucre.

Le Tour du Monde; Nouvelles Hébrides Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 1 / 5 段