Le lendemain, l’_Agence Havas_ communiqua aux journaux la note suivante,
qui établit seulement que le capitaine Lebrun-Renault n’avait fait
lui-même aucune communication à la presse:
«Le Ministre de la guerre a interrogé le capitaine de la garde
républicaine Lebrun-Renault sur les affirmations qui lui sont attribuées
par certains journaux relativement à une conversation avec
l’ex-capitaine Dreyfus. Le capitaine Lebrun-Renault a certifié au
Ministre qu’il n’a fait aucune communication à aucun organe ni
représentant de la presse.»
Le _Figaro_ reproduit cette note en la faisant suivre des lignes
suivantes: «C’est absolument exact et le capitaine Lebrun-Renault a dit
la vérité en affirmant à son Ministre qu’il n’avait «fait aucune
communication à aucun organe ni représentant de la presse.»
«Ce qui est vrai, c’est qu’il y a eu seulement une «conversation» tenue
par ce brave officier de la meilleure foi du monde devant des personnes
qu’il ne soupçonnait pas devoir la rapporter.
«Nous ne croyons pas d’ailleurs que les règlements interdisent à un
militaire d’avoir des conversations de ce genre avec sa famille ou ses
amis.»
Ce n’est que dans la _Cocarde_ du 8 janvier que parut, sous la signature
de M. Castelin junior, le propos que vous avez reproduit, mais que le
journal attribuait à un autre officier que le capitaine Lebrun-Renault.
Aussi bien, l’invraisemblable du récit que vous avez produit à la
tribune de la Chambre ne ressort-elle pas avec une souveraine évidence
d’une pièce, incontestable celle-là, qui figure au dossier de mon mari
et que vous ne pouvez ignorer, dont vous avez dû prendre connaissance
pendant votre passage au ministère de la guerre.
Le jour même du rejet de son pourvoi, alors que tout espoir était perdu
pour lui, à la veille d’un supplice atroce entre tous, mon mari reçut
dans sa prison la visite du commandant du Paty de Clam, que vous
connaissez bien, Monsieur le Député, qui avait dirigé l’enquête
préliminaire à l’arrestation et qui venait au nom du Ministre de la
guerre demander au capitaine Dreyfus s’il voulait reconnaître sa
culpabilité.
--Mon mari répondit: «Je suis innocent, je n’ai rien à avouer.»
--N’auriez-vous pas commis une imprudence? dit M. du Paty. N’auriez-vous
pas voulu amorcer un agent étranger?
--Je ne connais aucun agent. Je n’ai jamais eu de telles relations,
répliqua le capitaine Dreyfus; je n’ai jamais voulu amorcer personne,
je suis innocent de ce dont on m’accuse.
--Alors, déclara celui qui a été son bourreau, l’homme qui m’a torturée,
moi, malheureuse femme, avec des raffinements de sauvage, alors, si vous
dites vrai, vous êtes le plus grand martyr du siècle!
M. du Paty de Clam peut nier cette conversation, mais voici une lettre
qui en fait foi, qui a été écrite après que l’envoyé du général Mercier
eut quitté la prison du Cherche-Midi, qui fut remise au Ministre, qui
figure au dossier du Ministère de la guerre, que, je le répète, vous
deviez connaître et qui aurait dû vous empêcher de porter à la tribune
de la Chambre l’assertion que vous y avez portée.
Mon mari écrivait au général Mercier:
«Monsieur le Ministre,
J’ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de Clam
auquel j’ai déclaré encore que j’étais innocent et que je n’avais
même jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n’ai
aucune grâce à demander, mais au nom de mon honneur, qui, je
l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de
vouloir bien continuer vos recherches.
Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je
sollicite.