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Le 5 février 1897.
Chère et bonne Lucie,
C’est toujours avec la même émotion poignante, profonde, que je reçois
tes chères lettres. Ton courrier de décembre vient en effet de m’être
remis.
Te parler de mes souffrances, à quoi bon? Tu dois bien penser ce
qu’elles peuvent être, accumulées ainsi sans un moment de trêve ou de
halte qui vienne retremper les forces, raffermir le cœur, le cerveau si
ébranlés, si épuisés.
Je t’ai dit que ma confiance était égale aussi bien dans les efforts des
uns que dans ceux des autres, que d’une part j’avais l’absolue
conviction que l’appel que j’ai encore fait a été entendu, que je vous
connais tous et que vous ne faillirez pas à votre devoir.
Ce que je veux ajouter encore, c’est qu’il ne faut apporter dans cette
horrible affaire ni amertume, ni acrimonie contre les personnes; je te
répéterai aujourd’hui comme au premier jour: au-dessus de toutes les
passions humaines, il y a la Patrie.
Sous les pires souffrances, sous les injures les plus atroces, quand la
bête humaine se réveillait féroce, faisant vaciller la raison sous les
torrents de sang qui brûlent aux yeux, aux tempes, partout, j’ai pensé à
la mort, je l’ai souhaitée, souvent je l’appelle encore de toutes mes
forces, mais ma bouche s’est toujours hermétiquement close, voulant
mourir non seulement en innocent, mais encore en bon et loyal Français
qui n’a jamais oublié un seul instant son devoir envers sa patrie.
Alors, comme je te le disais, je crois, dans mes dernières lettres,
précisément parce que la tâche est louable, parce que tes moyens, les
vôtres sont limités par des intérêts autres que les nôtres,
parcequ’enfin je ne saurais résister indéfiniment à une situation aussi
atroce et que la seule chose que je demande à ma patrie, c’est la
découverte de la vérité, voir pour mes chers petits le jour où l’honneur
nous sera rendu, c’est pour tout cela, chère Lucie, qu’il faut faire
appel à toutes les forces dont dispose un pays, un Gouvernement, pour
chercher à mettre le plus tôt possible un terme à cet effroyable
martyre, car mon épuisement nerveux et cérébral est grand, je te
l’assure, et il serait plus que temps que j’entende enfin une parole
humaine qui soit une bonne parole. Enfin, je souhaite pour nous tous que
tous ces efforts aboutissent bientôt à faire la lumière sur ce lugubre
drame et que j’apprenne bientôt quelque chose de sûr, de positif, que je
puisse enfin dormir, reposer un peu.
Mais quoiqu’il en soit de moi, je veux te répéter de toute mon âme,
courage et foi!
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection,
ainsi que nos chers petits
Ton dévoué,