Baisers à tous.
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Le 20 janvier 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je t’ai écrit longuement au reçu de ton courrier. Quand on supporte un
tel supplice, et depuis si longtemps, tout ce qui bouillonne en soi
s’échappe irrésistiblement, comme la vapeur soulève la soupape dans la
chaudière surchauffée.
Je t’ai dit que ma confiance était égale aussi bien dans les efforts des
uns que dans ceux des autres; je ne veux pas y revenir.
Mais je t’ai dit aussi que s’il n’entrait jamais un moment de
découragement dans mon âme, pas plus qu’il ne doit en entrer dans la
tienne, pas plus qu’il ne saurait en entrer dans aucune des nôtres, les
énergies du cœur, celles du cerveau avaient des limites dans une
situation aussi atroce qu’invraisemblable; les heures deviennent de plus
en plus lourdes, les minutes même ne passent plus.
Je sais aussi ce que tu souffres, ce que vous souffrez tous, et c’est
horrible.
Tout cela, certes, tu le sais, mais si je t’en parle encore, c’est qu’il
faut savoir envisager la situation en face, courageusement, franchement.
Or, d’une part, il n’y a qu’un terme à nos atroces tortures à tous,
c’est la découverte de la vérité, de toute la vérité, la réhabilitation
pleine et entière.
Et alors, c’est précisément parce que la tâche est louable, parce que
nous souffrons tous du mal le plus aigu dont jamais âmes humaines aient
été torturées, parce qu’aussi, dans cette horrible affaire, s’agite ce
double intérêt, celui de la patrie et le nôtre, c’est précisément pour
cela, chère Lucie, que tu as le devoir de faire appel aussi aux forces
dont dispose le Gouvernement pour mettre le plus tôt possible un terme à
cet effroyable martyre, auquel nul être humain ayant un cœur, un
cerveau, ne saurait résister indéfiniment.
Et je voudrais résumer ma pensée en quelques mots.... Mais hélas! ce que
je supporte depuis si longtemps, dans l’attente, toujours renouvelée en
vain, d’un meilleur lendemain, finit par excéder les limites des forces
humaines.
Et alors, ce que tu as à demander, ce qu’on doit certes comprendre,
c’est parce que les forces humaines ont des limites, c’est parce que la
seule chose que je demande à ma patrie, c’est la découverte de la
vérité, la pleine lumière, voir encore pour mes chers petits le jour où
l’honneur leur sera rendu, ce que tu as à demander, dis-je, c’est qu’on
mette tout en œuvre pour hâter le moment où ce but sera atteint; j’ai
l’absolue conviction qu’on t’écoutera, que les cœurs s’émouvront devant
notre douleur immense, devant ce vœu d’un Français, d’un père.
Quoiqu’il en soit de moi, je veux donc te répéter de toutes les forces
de mon âme, courage et foi, te redire encore que ma pensée ne te quitte
pas un seul instant, ainsi que mes chers enfants, c’est ce qui me donne
la force de vivre ces longues et atroces journées, t’embrasser de tout
mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos chers et
adorés enfants, en attendant tes chères lettres, seul rayon de bonheur
qui vienne réchauffer mon cœur meurtri et broyé.